Déserts médicaux : remplaçons les coiffeurs par des toiletteurs canins !
par Pierre Polard ConvictionsPolitiques.midiblogs.com
Et si on remplaçait les médecins par les vétérinaires ? C'est la proposition faite par Françoise Tenenbaum, adjointe au maire de Dijon, afin de pallier la pénurie de docteurs. Le Parisien rapporte les déclarations de l'élue PS :
« J'ai réfléchi à la problématique dans laquelle nous sommes, notamment en Bourgogne où il y a des déserts médicaux, et je me suis rendue compte qu'il y avait des vrais médecins dans les territoires, ce sont les vétérinaires, qui peuvent intervenir en urgence. »
Remplacer le coiffeur par un toiletteur canin ?
Elle a « réfléchi ». Soit. Eh bien, réfléchissons aussi et essayons d'identifier d'autres similarités de compétences :
- en cas de pénurie de médecins légistes, on pourrait imaginer les remplacer par des charcutiers : découper un cadavre, qu'il soit humain ou animal, après tout…
- pas assez de chirurgiens orthopédistes ? Pas de souci : faisons appel auxmenuisiers ébénistes : raboter une planche ou un os, c'est toujours raboter ;
- pas assez de gastro-entérologues ? Qu'à cela ne tienne, les plombiersferont l'affaire (la tuyauterie, ça les connaît) ;
- les dentistes sont surchargés ? Qu'on mobilise les tailleurs de pierre. Un coup de burin, et hop ! la molaire du fond ;
- un problème avec vos verres de lunettes alors que l »opticien du coin a plié boutique ? Appelez Carglass !
- le coiffeur ne peut pas vous donner un rendez-vous avant quinze jours ? Avez-vous pensé au toiletteur canin ?
Blague à part, cette histoire est proprement incroyable. Tout le monde a le droit d'avoir des idées plus ou moins judicieuses. Mais avant de formuler une telle proposition publiquement, il semble évident de d'abord la « tester » auprès d'autres élus, de spécialistes et des premiers intéressés.
Le nombre de médecins continue d'augmenter
Si l'adjointe au maire de Dijon voulait vraiment faire avancer les choses, elle aurait plutôt dû réfléchir aux causes du problème des déserts médicaux, plutôt que d'essayer de remédier à leurs conséquences.
L'effectif de l'ensemble des médecins (libéraux et salariés) ne cesse de croître, passant de 59 065 en 1968 à 209 143 en 2009. Cela s'accompagne d'une augmentation de la densité dans la population :
- 118 médecins pour 100 000 habitants en 1968 ;
- 339 médecins pour 100 000 habitants en 2009.
Entre 2000 et 2009, les effectifs de médecins généralistes et spécialistes ontaugmenté respectivement de 7,3% et 8,3%. Pour les spécialistes, l'augmentation des libéraux et des salariés a été sensiblement identique.
En revanche, l'évolution des effectifs de généralistes est majoritairement due à l »augmentation importante du nombre de salariés entre 2000 et 2009 (+20,4%), alors le nombre de libéraux est presque stable (+1,9%).
Déserts médicaux au centre et au Nord
Cette évolution est le reflet des difficultés grandissantes ressenties pas les généralistes libéraux, qui se plaignent des contraintes liées à l'exercice solitaire et libéral de la médecine (horaires, solitude…).
La répartition des médecins généralistes (principalement les libéraux) sur le territoire pose problème. On constate en effet que les départements du Sud de la France présentent une densité 30% supérieure à la moyenne nationale.
Alors que des départements du centre et du Nord présente des déficits importants, entraînant l'existence de « déserts médicaux », rendant l'exercice encore plus délicat pour les praticiens implantés dans ces territoires souvent ruraux.
Les solutions existent
Les solutions existent et sont même en partie dans le projet du PS : il s'agit de transformer en profondeur le mode d'exercice de la médecine. Avec :
- la remise en cause de la tarification à l'acte pour évoluer vers le forfait ou lacapitation (rémunération en fonction du nombre de patients accompagnés) ;
- la remise en cause de la liberté d'installation : les jeunes médecins devront aller, au moins en début de carrière, là où il y a un besoin et non pas là où les conditions de vie sont les plus clémentes.
Ce qu'on demande aux enseignants, aux policiers et à nombre de fonctionnaires, pourquoi ne le demanderait-on pas aux médecins ? Alors qu'ils sont en quelque sorte des fonctionnaires dont la rémunération est prise en charge par la collectivité.
Il conviendrait aussi de transformer en profondeur la médecine de premier secours. En revalorisant la médecine générale au cours des études de médecine et en redistribuant les rôles. Par exemple en donnant davantage de responsabilités aux infirmiers dont les effectifs continuent d'augmenter.
Les médecins n'ont jamais été aussi nombreux en France. Ils sont aujourd'hui plus de 200000 mais certaines régions ont des allures de désert médical. Ainsi, on compte deux fois plus de médecins dans le Sud que dans le Nord. Chez les infirmières, le ratio est encore plus disproportionné, avec une densité sept fois plus importante dans la moitié sud de la France.
Or la tendance s'est accentuée ces dernières années. Michel Régereau, le président de l'Union nationale des caisses d'assurance maladie (Uncam), a décidé de durcir le ton, arguant que « parce que la carte médicale ne correspond pas à la population en France, cela pose un problème d'accès aux soins et donc de service public ». Et ce à double titre : dans certaines régions, comme le Massif Central ou la Basse Normandie, le nombre de médecins par habitants est trop faible.
Dans les régions les plus denses, les dépassements opérés par les carabins sont aujourd'hui jugés exorbitants par l'Assurance maladie. C'est le cas de certains arrondissements à Paris, par exemple, où les plaques sont abondantes mais où il relève de la prouesse de trouver un gynécologue ou un ophtalmologiste au tarif conventionné par la Sécurité sociale.
Pour contrer le phénomène, Michel Régereau estime que la politique incitative, en place depuis quelques années, est insuffisante. Dans l'Allier, on a ainsi offert une majoration des honoraires de 20% (pris en charge par l'Assurance maladie) pour appâter les blouses blanches. En Picardie, on propose des bourses aux étudiants en médecine pour qu'ils viennent faire leurs études dans la région. On sait en effet que, très majoritairement, les médecins fraîchement sortis de la faculté s'installent là où ils ont été formés. Ailleurs encore, des collectivités commencent à construire des « maisons de santé » dont les infrastructures sophistiquées visent à attirer de nouveaux venus.
Méthode coercitive
Pourtant, la désertification ne s'enraye pas. Quitte à s'attirer les foudres des médecins, Michel Régereau propose qu'on passe carrément à une méthode plus coercitive. Il veut au moins « une politique désincitative » : dans les zones les plus denses, le but est de décourager l'installation en abaissant la contribution de l'assurance maladie à la couverture sociale des nouveaux médecins qui viendraient poser leur plaque.
Mais, pour aller plus loin, le président de l'Uncam propose même de remettre en cause le vieux principe de la liberté d'installation, pierre angulaire du statut des médecins libéraux en France. Pour lui, les professionnels de santé doivent s'acquitter de leur mission de service public, quitte à ce qu'on leur impose une affectation dans des zones carencées durant les premières années d'exercice. Voire qu'on cesse de conventionner les nouvelles installations dans les secteurs saturés :
Autres solutions envisagées par l'Uncam : décaler les lieux de formation, en privilégiant des zones où les médecins manquent, ou même passer les médecins, et notamment les généralistes, sous statut salarié, comme c'est le cas outre Manche. Les syndicats de médecins ont aussitôt protesté. Mais pour Michel Régereau, qui affirme trouver une meilleure écoute auprès du nouveau cabinet au ministère de la Santé, il faut carrément changer la nature du rapport de force :
