La Légion d'honneur d'Edouard Leclerc finit au tribunal

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Ce devrait être un procès de nature à éclairer une page oubliée de notre histoire. Il opposera le pionnier de la grande distribution, Edouard Leclerc, 84 ans, au journaliste et éditeur indépendant, Bertrand Gobin, 47 ans. Le second a gravement mis en cause les activités d'Edouard Leclerc pendant l'Occupation. Deux plaintes en diffamation, déposées successivement en mai et en décembre 2010, viennent d'aboutir à des réquisitions de renvoi devant le tribunal correctionnel de Paris, qui ont été signées par le parquet les 26 et 29 avril dernier.

 

En clair, Bertrand Gobin devrait être jugé fin 2011 ou début 2012. Or celui-ci a décidé de vendre chèrement sa peau, et de s'entourer d'historiens et d'anciens résistants comme témoins. Pour sa défense, le journaliste breton compte également produire des documents historiques, pour certains inédits, auxquels Mediapart a eu accès. De part et d'autre, on se prépare donc à un procès au grand jour, qui devra revenir sur quelques épisodes de l'Occupation.

 

 

Sarkozy décore Edouard Leclerc
Sarkozy décore Edouard Leclerc

 

Mal cicatrisées, les plaies se sont rouvertes le 14 décembre 2009. Ce jour-là, au palais de l'Elysée, Nicolas Sarkozy procède à l'une de ces cérémonies qu'il affectionne tant : une remise de décoration. Invités du jour, Edouard Leclerc et son épouse Hélène exultent. Pour récompenser« 62 ans d'activité professionnelle », ils reçoivent l'un et l'autre les insignes de chevalier de la Légion d'honneur des mains du président de la République, discours chaleureux à la clef, devant une assistance très huppée.

Il y a là Christine Lagarde, la ministre de l'économie, Hervé Novelli, le ministre du commerce, des amis du couple Leclerc (Antoine Veil, Jean-Paul Agon...), les patrons de Ouest-France et du Télégramme de Brestet, bien sûr, leur fils, Michel-Edouard Leclerc, héritier de l'empire familial (lire l'article de Ouest-France ici).

 

Pourtant, du côté de Landerneau, dans le Finistère, cette remise de décoration passe mal. Plusieurs familles se souviennent, en effet, qu'avant de devenir l'épicier le plus célèbre de France et de bâtir une fortune considérable, le jeune Edouard Leclerc a été arrêté et emprisonné à la Libération. Il était alors soupçonné d'avoir dénoncé des résistants – plusieurs ont été torturés et fusillés dans la région – avant d'être finalement mis hors de cause dans des conditions assez troubles.

Une polémique récurrente

 

Ces accusations de collaboration ont resurgi une première fois au début des années 1970, lorsque les petits commerçants regroupés au sein du Cidunati (lire ici) se sont attaqués à l'empire Leclerc. Le patriarche Edouard a gagné plusieurs procès en diffamation à cette époque, et en a profité pour donner sa propre version de l'histoire dans un livre publié en 1974 (Ma vie pour un combat. Stop à l'inflation, Ed. Belfond).

 

Dans ce récit autobiographique, Edouard Leclerc reconnaît en substance avoir été incarcéré pendant six mois à la Libération, avant d'être innocenté des accusations de dénonciations qui le visaient, grâce à un non-lieu obtenu après enquête et travail sur archives. Edouard Leclerc explique également avoir été inquiété en raison de ses contacts en 1944, quand il avait 16 ans, avec un sous-officier allemand en poste à la « kommandantur » de Landerneau, Herbert Schaad, tout en minimisant la portée de leurs échanges.

 

Avec le temps, tout cela avait fini par retomber progressivement dans l'oubli, laissant plusieurs familles avec une impression de malaise indicible, où le fatalisme et l'envie d'avancer se mêlaient parfois à la culpabilité et à la rancœur.

 

 

Des jeunes Résistants de Landerneau
Des jeunes Résistants de Landerneau

 

 

François Pengam
François Pengam

 

Retour en 1944. En cette fin de guerre, le « kommando de Landerneau », autrement dit la Gestapo, traque les résistants sans relâche et se livre à des exactions en tout genre. Un sergent, Herbert Schaad, qui a étudié à la Sorbonne, joue d'abord les interprètes du kommando, avant d'y acquérir quelque pouvoir et de prendre une part active aux arrestations, tortures et exécutions. Dans cette période plus que troublée, de jeunes catholiques se disent parfois FTP, certains indépendantistes du Parti nationaliste breton collaborent avec l'occupant, et des « Croix de feu » font de la résistance...

 

Au patronage de Landerneau, un groupe de jeunes résistants s'est formé, et commet quelques actions de sabotage. Ils sont arrêtés le 21 mai 1944 sur dénonciation. Parmi eux, un certain François Pengam, engagé dans les FTP à 17 ans. Arrêté après que son nom a été donné au sergent Schaad, François Pengam prend tout sur lui, pour protéger ses camarades. Il est fusillé le 27 mai 1944, à 19 ans.

Certains tiennent Edouard Leclerc pour responsable.

Une famille stupéfaite

Soixante-cinq ans plus tard, quand la famille Pengam apprend qu'Edouard Leclerc a reçu la Légion d'honneur, elle ressort des cartons un vieux courrier de la Cour de justice du Finistère, en date du 19 février 1945, les avisant qu'Edouard Leclerc avait bénéficié d'un non-lieu, et cela pour une raison bien précise : « Examiné, en effet, au point de vue mental, il a été reconnu irresponsable de ses actes » (voir le document ci-dessous).

 

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Après une réunion de famille, les Pengam se sont résolus à demander des explications à l'Etat. Ils ont donc adressé un courrier à la grande Chancellerie de la Légion d'honneur, le 5 mars 2010 (avec copie à l'Elysée, notamment), qui est resté sans réponse. Ils ne demandaient qu'une chose : qu'on leur explique pourquoi la République française décore un homme déclaré irresponsable de ses actes à la Libération (lire un extrait de leur courrier ci-dessous).

 

 

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« Nous ne voulons pas refaire l'histoire, et nous ne saurons sans doute jamais qui a dénoncé notre oncle et grand-oncle », explique aujourd'hui Thierry Lucas, l'un des signataires, à Mediapart. « Nous croyons cependant au devoir de mémoire. François Pengam, lui, a donné sa vie, et a reçu les plus hautes décorations de Résistant à titre posthume. Nous pensons donc qu'Edouard Leclerc aurait dû avoir au moins la décence de refuser sa Légion d'honneur. »

Thierry Lucas ajoute ceci : « Il est pour le moins paradoxal de vouloir remettre la lettre de Guy Mocquet à l'honneur, et de décerner la Légion d'honneur à Edouard Leclerc... » (voir ici le site à la mémoire de François Pengam).

 

Des témoignages étonnants

Bertrand Gobin, pour sa part, édite des livres d'enquête sur la grande distribution, ce qui l'a amené à s'intéresser au système Leclerc. « Cette Légion d'honneur a déclenché beaucoup de réactions d'émotion en Bretagne, alors je me suis mis à enquêter », explique-t-il à Mediapart. Mis bout à bout, estime-t-il, les témoignages et les documents dont il dispose aujourd'hui (son site est ici) permettent d'évoquer le rôle d'Edouard Leclerc au sujet de l'arrestation de François Pengam.

 

« Quand il est apparu qu'Edouard Leclerc risquait d'être fusillé, il a fallu un certificat médical le déclarant irresponsable pour qu'il soit libéré », déclare Bertrand Gobin. Le journaliste dispose d'un document assez étonnant qui étaye cette thèse. Il s'agit d'un enregistrement réalisé par Paul Leclerc, l'un des frères d'Edouard, aujourd'hui décédé.

Dans ce témoignage posthume, enregistré en 1976 sur une cassette (et retranscrite par un huissier), Paul accuse Edouard de faits très graves, et notamment d'avoir dénoncé François Pengam, et d'avoir participé à des opérations du “kommando Landerneau” les armes à la main. Un témoignage tellement accablant – Mediapart y a eu accès – qu'il suscite un certain malaise.

 

« Paul et Edouard Leclerc n'avaient qu'un an d'écart, et dormaient dans la même chambre », explique à Mediapart Joël le Bras, historien amateur et ancien médecin à Landerneau. « Paul voyait tout et savait tout des allées et venues d'Edouard. Mais les deux frères avaient un grave contentieux personnel lié à leurs affaires quand cet enregistrement a été effectué. »

 

A défaut de se prononcer sur la valeur de ce document, Joël Le Bras a, en revanche, recueilli plusieurs témoignages selon lesquels Edouard Leclerc était « un des indicateurs du kommando de Landerneau », lorsqu'il a participé à la rédaction d'un ouvrage collectif en six volumes sur cette période (Chroniques d'hier. La vie du Finistère, 1939-1945).

 

« L'histoire d'Edouard Leclerc, que connaissait personnellement mon propre père, était sue de tous ici », explique Joël Le Bras. « Leclerc était subjugué par le sergent Schaad. Ses frères désapprouvaient sa conduite, comme son père d'ailleurs, qui était le délégué régional du PSF (Parti social français), le parti des Croix de feu, et qui est intervenu plusieurs fois auprès des Allemands pour faire libérer des personnes arrêtées. Tout le monde ici savait qu'Edouard avait dénoncé des gens, et qu'il avait été emprisonné. Il avait d'ailleurs 17 ans et demi à l'époque, et non pas 16 comme il l'a écrit dans son livre.»

«Quand ses parents ont compris qu'il risquait d'être fusillé, ils ont contacté un certain Pierre Branelec, un Résistant, qui était un responsable des Croix de feu, lui aussi. Après réflexion, c'est lui qui a trouvé la solution du certificat médical pour faire déclarer Edouard Leclerc irresponsable », assure Joël Le Bras.

 

Un accès aux archives parfois impossible

Parmi les pièces aujourd'hui accessibles, Mediapart a pu consulter un document inédit. Il s'agit d'une copie (en partie illisible) du procès-verbal (4 pages) de l'interrogatoire d'Edouard Leclerc, le 5 octobre 1944, par un commissaire de police de la brigade de Surveillance du territoire (ST) de Rennes. Le policier mène une enquête pour des faits d'« atteinte à la sûreté de l'Etat » et « intelligence avec l'ennemi », alors qu'Edouard Leclerc est incarcéré, vraisemblablement à Quimper, avec plusieurs membres du « kommando Landerneau ».

 

« Je ne me suis jamais occupé de politique », déclare Edouard Leclerc d'après le PV qu'il a signé. « J'avais cependant des idées anti-communistes, mon père ayant milité au sein du PSF dont il était le délégué régional pour la Bretagne. » Sur ses relations avec les autorités allemandes et le kommando, il déclare ceci : « Depuis septembre 1943, j'ai eu l'occasion de me rendre assez fréquemment à la kommandantur pour y déposer des colis destinés à mes frères » (alors prisonniers en Allemagne).

A cette occasion, explique-t-il, le jeune Leclerc a fait la connaissance du sergent Schaad, et il précise : « Etant par idéal un fervent partisan de la collaboration franco-allemande, j'ai offert moi-même à Schaad de lui donner des renseignements. » Et Leclerc de détailler les lettres remises au sous-officier, et les rendez-vous au cours desquels il lui avait donné tel nom de possible résistant, ou dénoncé tel agissement lui paraissant suspect.

 

Un autre PV d'interrogatoire d'Edouard Leclerc par les FFI, en date du 4 septembre 1944, qui a été mis en ligne par Bertrand Gobin, a une tonalité assez proche (lire ce document ci-dessous).

 

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« Il est curieux que le seul Bertrand Gobin soit poursuivi par Edouard Leclerc, alors que son travail a été repris par plusieurs grands médias, dont l'Express ou Envoyé spécial sur France-2 », s'étonne l'avocat du journaliste indépendant, Richard Malka (lire ici l'article de l'Express, et voir là un extrait d'Envoyé spécial).

 

Bertrand Gobin, qui a fait des demandes officielles pour pouvoir produire à son procès, comme offre de preuves, des archives sur le dossier Edouard Leclerc, a reçu tout récemment des réponses négatives de la Grande chancellerie de la Légion d'honneur, qui fait état de« documents couverts par le secret des délibérations du gouvernement », et de la préfecture d'Ille-et-Vilaine, qui estime que« le dossier de procédure sollicité met en cause une personne mineure à la date des faits». Me Malka s'attelle actuellement, lui aussi, à demander à ce que ces documents soient rendus publics.

 

 Paradoxalement, l'avocat d'Edouard Leclerc, Bernard Dartevelle, dit se heurter aux mêmes difficultés. « Nous disposons déjà de plusieurs documents intéressants et de nombreux témoins de l'époque, mais n'arrivons pas à nous faire ouvrir certaines archives », déplore l'avocat.

 

Selon Me Dartevelle, « si Edouard Leclerc ne souhaite poursuivre que M. Gobin, c'est parce qu'il laisse croire qu'Edouard Leclerc a joué à un rôle dans l'arrestation de François Pengam, alors que c'est entièrement faux. Nous disposons de témoins qui l'établissent, et le nom de celui qui a parlé à l'époque est connu. Je précise, en outre, que le non-lieu rendu en faveur d'Edouard Leclerc ne fait pas état de raisons médicales », assure son avocat. « J'ignore pourquoi le commissaire du gouvernement à la Cour de justice du Finistère a écrit cela, mais l'ordonnance de non-lieu indique le contraire. » Me Dartevelle ne souhaite, toutefois, pas rendre cette pièce publique pour le moment.

 

 « J'ai aussi une attestation d'un FFI qui décrit l'état déplorable dans lequel Edouard Leclerc a été retrouvé après son interrogatoire par les FTP. Il n'est pas difficile de comprendre comment certaines de ses dépositions ont été obtenues à l'époque. Enfin, je rappelle qu'Edouard Leclerc a été décoré de l'Ordre national du Mérite sous le général de Gaulle, en 1965. Il faut croire que les gaullistes n'avaient rien à lui reprocher », lance l'avocat. Un argument qui avait déjà été repris par Michel-Edouard Leclerc lors des attaques contre son père (lire son billet de blog ici).

 

En conclusion, pour Me Dartevelle, il est impossible de porter un jugement sur cette époque troublée, aussi longtemps après. « C'était un gamin de 17 ans et demi, que l'on envoyait déposer des colis à la kommandantur. Après, qu'il ait connu le frisson de l'aventure en croyant donner des renseignements, je n'en sais rien... »

 

 

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Publié dans Affaires

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