La gauche doit défendre les classes populaires!
Je n’étais pas né le 10 mai 1981 pour l’élection de François Mitterrand à la Présidence de la République. Pas même le jour de sa réélection. Par contre, je me souviens des deux dernières élections présidentielles, du « mon programme n'est pas socialiste » de 2002, en passant par le« je ne croyais pas au Smic à 1500 euros » de 2007.
C’est donc avec pour seul vécu politique la défaite de la Gauche aux trois dernières élections présidentielles que je me suis penché sur la dernière production de la Fondation Terra nova, intitulée « Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? ». Laurent Baumel et François Kalfon, secrétaires nationaux du PS, signent eux L’Équation gagnante. Qu'ils se réclament tous les trois de Dominique Strauss-Kahn démontre à quel point la question des personnes est en réalité secondaire. Quand Olivier Ferrand fait assaut d'originalité, proposant de faire un copier-coller de la campagne de Barack Obama en fixant le prisme de la clientèle jeune, diplômée, non catholique et issu des quartiers populaires, ses contradicteurs préfèrent concentrer les feux en direction des classes populaires. Dans cette overdose d’égos que nous réserve chaque jour les primaires, le débat idéologique esquisse heureusement encore quelques pas. Eux seuls nous permettent d'envisager solidement ce que la gauche devra accomplir demain.
C’est avec une particulière attention que j’ai donc pris connaissance de cette publication, qui s’était donné pour ambition de s’interroger sur la nature de l'électorat de gauche et le socle social sur lequel elle doit s'appuyer pour réaliser les transformations sociales et démocratiques.
Je ne pensais pas pouvoir vivre en 2011 la reconstitution historique parfaite de cette fracture idéologique qui scinda la famille social-démocrate entre Mitterrand et Rocard : faut-il accompagner le capitalisme dans ses tumultes et le contraindre gentiment pour en limiter les excès ou chercher à transformer radicalement la société pour que tous bénéficient des fruits de la richesse produite ?
Le camp de la « transformation sociale » et celui de « l'accompagnement social du libéralisme » s'opposeraient donc toujours au sein de la famille social-démocrate française. Pour trancher définitivement ce débat, Monsieur Ferrand propose de concentrer l’offre politique du Parti socialiste sur les classes moyennes. S’adresser en priorité aux classes populaires, qui constituent le cœur de cible et la matrice idéologique du combat de la gauche, représenterait selon lui le risque de tomber inexorablement dans un « social-populisme ».
A la lecture de cette préconisation, plusieurs réflexions me sont immédiatement venues à l’esprit. La première, simple, était que cette proposition d’abandonner politiquement les classes populaires constituait l’aboutissement d’un glissement idéologique entamé depuis bientôt trente ans : puisque nous n’avons rien à leur proposer, autant leur dire clairement que nous n’en voulons plus !
La porte ouverte par Terra nova doit être considérée avec gravité. Car la tentative d’opposer les classes populaires et les classes moyennes, en instaurant entre elles une ligne de rupture sociale et électorale constitue depuis toujours le leitmotiv de la stratégie de division de la droite. Lorsque ces deux couches de la population ne constituent pas à elles deux un socle majoritaire pour la gauche, celle-ci perd assurément les élections.
En plus de promettre la défaite à la gauche en 2012, ce retournement stratégique historique ferait, s’il était retenu, le jeu du Front national en lui offrant sur un plateau d’argent les catégories populaires.
Les enquêtes d'opinion, comme les récentes consultations électorales, ont montré à quel point les classes populaires, en France comme dans le reste de l'Europe, sont réceptives aux sirènes identitaires. La stagnation économique du continent et la violence inouïe de la crise de 2008 qui se métastasent partout en plans de rigueurs, remises en cause des modèles sociaux, mouvements de mentons de dirigeants dépassés et stigmatisations des plus démunis face aux mutations du monde ne doivent pas nous faire « désespérer de l’électorat populaire ».
Il n'y a aucune fatalité dans la montée en puissance de l'extrême droite. Bien au contraire. Le sens de notre combat est, a toujours été et restera de s'attaquer aux « racines du mal », là où pousse la mauvaise herbe qui ruine les espérances.
Abandonner les classes populaires au nom de quoi ? Pourquoi ne pas donner directement les clefs de la maison à Marine Le Pen ?
Terra nova entretient cette espérance bourgeoise jamais réalisée et totalement déconnectée de la réalité: celles d'une classe moyenne qui devait représenter jusqu’à 80% de la population française dans les années 90.
A croire que les tempêtes financières, les révolutions sociales et démocratiques, les rééquilibrages géostratégiques, les nouveaux mouvements migratoires et les bruits de bottes n'atteignent pas les candides développements de cette pensée.
En votant « non » au Traité constitutionnel européen, la majorité des Français s’était clairement exprimée en faveur d’un choix de société.
Les classes populaires avaient été alors les fers de lance du refus du millénarisme libéral de l'Europe, qui aliène toute perspective d'union fraternelle des nations, empêchées par la concurrence et le dumping social et fiscal de se projeter dans un avenir commun.
Deux ans après, ces mêmes classes populaires (ouvriers, salariés précaires et chômeurs) donnèrent pour partie leur voix à Nicolas Sarkozy. Sa politique économique, sociale et fiscale a bien évidemment été diamétralement opposée à la défense de leurs intérêts.
La nécessité aujourd'hui de convaincre les classes populaires que l'alternative politique au sarkozysme est dans l'union des forces du travail et de la jeunesse, traduite sur le plan politique par l'union des forces de gauche et écologistes, doit constituer le cœur du combat de la gauche si elle souhaite renouer avec la victoire. Elle doit pour ce faire réhabiliter la valeur première qui fonde la gauche : l’égalité. Et sa traduction politique réformiste : la transformation démocratique et sociale grâce au rassemblement de la gauche. On ne le fera pas en ripolinant une stratégie qui a montré ses limites en 2002 et 2007 au prétexte d'une modernité qui est un bien pâle cache sexe au renoncement, meilleur carburant de la défaite.
Notre seul souci doit être de rappeler une vérité simple, que cette nouvelle crise du capitalisme dans laquelle nous nous enfonçons depuis 2008 rappelle cruellement : être de gauche, ce n'est pas tourner le dos aux principales victimes des crises du capitalisme. Historiquement, c'est même le contraire.
(1) Bertrand Vasnier est référent national du club Gauche avenir.
