La folie sans digues
Même si les ministres des Affaires étrangères du G8 réunis depuis hier à Paris parvenaient à s'entendre pour décider d'une zone d'exclusion aérienne au-dessus de la Libye, il devient de plus en plus évident que cette décision arriverait bien tard pour empêcher Kadhafi d'achever la «boucherie» qu'il a promise à l'opposition.
Les forces loyalistes ont certes continué hier à user de l'avantage que leur confère leur aviation pour pilonner les insurgés qui tiennent la dernière ville avant Benghazi. Pour autant, la capitale de la région Cyrénaïque, capitale de la rébellion, est désormais à portée d'une attaque terrestre qui prendrait certes plus de temps et ferait plus de morts (ce qui est le dernier des soucis de Kadhafi) mais son issue ne fait guère de doutes.
Alors qu'il y a quelques jours, le colonel fou semblait destiné à finir - au mieux... - comme Ben Ali et Moubarak, le voilà qui reprend du poil de la bête. Plus les jours passent et plus Kadhafi transforme les rêves de ceux qui croyaient que le printemps arabe allait aussi fleurir à Tripoli en véritable cauchemar. Le parfum de ce printemps a aujourd'hui une lourde odeur de sang.
La faute en premier bien évidemment à ce dictateur qui a choisi plutôt que d'écouter la voix de son peuple de précipiter son pays dans une effroyable guerre civile. La faute aussi à cette «communauté internationale» dont on mesure à nouveau en cette occasion qu'elle n'en est pas une. Trop d'intérêts contradictoires et d'égoïsmes nationaux privent une nouvelle fois l'ONU de sa capacité d'intervention.
Si aujourd'hui la Russie peut se laisser aller à rejoindre le camp occidental n'est-ce pas parce qu'elle a la certitude que la Chine mettra son veto au Conseil de sécurité ? Et la Ligue arabe ? Si ses membres - dont certains sont à peine plus fréquentables que Kadhafi - ont fini par donner leur feu vert à une zone d'exclusion comment ne pas s'interroger sur leurs arrière-pensées, eux qui sont aussi en butte à des peuples de plus en plus... remuants.
Et l'OTAN dans tout ça ? A l'évidence il est plus facile d'intervenir pour bombarder Belgrade que Tripoli. Surtout quand les Américains traînent les pieds et que les Turcs font comme s'ils n'avaient pas entendu les SOS des rebelles libyens. Pas mieux, du côté européen. Entre un Sarkozy trépignant d'impatience et une Merkel renfrognée, l'Europe n'aura jusqu'alors réussi qu'à se mettre d'accord sur un communiqué proclamant qu'elle ne reconnaissait plus Kadhafi.
Voilà qui doit effectivement faire trembler le dictateur de Tripoli assis sur son trône et ses barils d'or noir. Un Kadhafi qui bénéficie en plus des circonstances: la catastrophe du Japon a forcément été largement évoquée hier au sommet du G8. Ne nous répète-t-on pas depuis vendredi que nous sommes tous Japonais. De quoi faire oublier qu'hier nous étions tous... Libyens.