L'UMP n'en peut plus de la primaire PS
Saint-Cyr-en-Loire, de nos envoyées spéciales
«On n'a pas eu d'autre choix!», s'exclame le député Franck Riester, membre de la «cellule de riposte» de l'UMP. Ce bras droit de Jean-François Copé estime qu'après ce tunnel médiatique sur la primaire socialiste, la majorité se devait de répliquer.
Vendredi, dans les couloirs des Journées parlementaires de l'UMP, à Saint-Cyr-sur-Loire (Indre-et-Loire), le député de Seine-et-Marne erre avec une feuille entre les mains: les chiffres des temps de parole dans les journaux télévisés en août. «2h01 pour l'UMP, 16h25 pour le PS! Ce n'est pas moi qui le dis, c'est le CSA!» Il enchaîne: «Ça a été difficile d'être dans les médias. Sur les plateaux, dimanche (9 octobre), on n'était pas invités. On n'avait pas la parole!»
Hervé Novelli, le chef des libéraux, s'inquiète lui que «dans une démocratie», «le débat ait lieu entre socialistes» et que«la majorité (soit) mise entre parenthèses pendant de longs mois». «Avec les primaires, on est inaudibles», râlent les ténors et élus croisés pendant ces deux journées parlementaires. Tous s'agacent de «n'entendre parler que de ça depuis un mois», beaucoup accusent «les médias». «On n'a pas pu parler d'autre chose, ça n'intéressait pas les journalistes», jure Marie-Christine Dalloz, députée du Jura.«On aimerait bien que la page se tourne», dit Marc Laffineur, secrétaire d'Etat aux anciens combattants. A l'UMP pourtant, on n'a jamais autant parlé... du PS. A Saint-Cyr-sur-Loire, impossible de brancher nos interlocuteurs sur d'autres sujets.
Dans les couloirs, Patrick Devedjian commente pendant une dizaine de minutes la compétition socialiste au milieu d'une meute de journalistes. Lorsque l'on parvient enfin à insérer une question sur le travail qui attend les députés pour la fin du quinquennat (article à lire demain samedi sur Mediapart), il esquive: «Vous avez l'ordre du jour (de l'assemblée), non? Il y a bien sûr le PLFSS (projet de loi de finances de la sécurité sociale) et puis le vote du budget.» Quoi d'autre?«Sur les collectivités, il faut aller jusqu'au bout et sur la dépendance, c'est une question d'argent.» Fin de la discussion. Le patron du 92 tourne les talons et rejoint deux journalistes attablés près du bar.
Franck Riester se prête au jeu, mais ponctue chaque réponse de «au parti socialiste...», de «gauche dure» et de «candidat mou».
Autre porte-flingue copéiste, la députée de Meurthe-et-Moselle, Valérie Rosso-Debord, estime que «le PS n'est pas crédible» et que «ce n'est pas avec les emplois jeunes qu'on va y arriver». «Regardez le débat Aubry-Hollande, complètement technocrate! Avec Nicolas Sarkozy, ça aurait été beaucoup plus concret», assure-t-elle.
Sébastien Huyghe, député du Nord et secrétaire national de l'UMP, est ulcéré: «Il s'est passé des choses importantes au niveau européen, la rencontre Sarkozy-Merkel, et à cause de la primaire c'est passé inaperçu! Il est logique d'aller à l'offensive. On était inaudibles!». Le tombeur de Martine Aubry (il lui arraché sa circonscription en 2002) nous expose son analyse pour dimanche soir: la maire de Lille va l'emporter. Franck Riester laisse entendre que l'ancienne première secrétaire du PS serait une candidate plus redoutable pour Nicolas Sarkozy étant donné son positionnement «gauche dure».
A la tribune, Jean-François Copé avait beau vanter ce«moment privilégié (des Journées parlementaires) où nous nous retrouvons pour parler de nos convictions», on n'a, en réalité, pas du tout entendu parler d'idées. Dans la plénière, les deux tables rondes («L'Europe dans le monde» et «L'Euro face à la crise») ne sont remplies qu'à un petit tiers, le plus souvent par les «invités» de l'UMP. Lorsqu'on demande au député des Alpes Martimes Eric Ciotti s'il aura un moment pour discuter du travail parlementaire à venir, il lance, comme une évidence: «Oui, oui, de toute façon je serai dans les couloirs, pas dans les tables rondes.»
«Dans les couloirs» pour assurer la riposte, évidemment. A la tribune, lors du meeting jeudi soir, c'est à celui qui tapera le plus fort et le plus longtemps sur l'opposition. Les responsables UMP (le patron des députés Christian Jacob, son homologue au Sénat, Jean-Claude Gaudin, et le député du coin, Philippe Briand) rivalisent de petites phrases et de railleries sur le PS. «Je ne supporte plus les leçons de morale des socialistes, a lâché Christian Jacob. La France mérite mieux qu'une dérive suicidaire et protectionniste.»
Jean-François Copé a donné le ton dans un long discours consacré à 80% aux socialistes et qu'il a répété au mot près le lendemain après-midi. «Je veux lancer le signal de la reconquête. Dimanche soir, à la fin de ces interminables primaires socialistes, nous allons entrer dans une nouvelle phase (...) totalement différente. Le temps des explications est venu. Nous allons enfin avoir un adversaire», a-t-il répété. Ce sera «bilan contre bilan, projet contre projet. Tout reste à jouer», a-t-il annoncé.
Comment? Le secrétaire général de l'UMP n'en dit pas davantage, il préfère «revenir un bref instant, bref, pour la dernière fois», promet-il, aux «primaires», pour tirer ses«enseignements». «C'était une confrontation entre une gauche sectaire et une gauche molle. Les deux avaient d'ailleurs pour point commun les hausses d'emplois massives, raille-t-il. (...) Ne laissons jamais dire que le PS est moderne!». Une pique à ceux qui, à droite, ont salué la modernité de la primaire.
«On ne nous a pas beaucoup ménagés»
Vendredi, dans son discours de clôture, François Fillon se plie lui aussi à l'exercice de pilonnage du PS en ironisant sur«les rois du rétropédalage». «Dans le programme du Parti socialiste, qu'on me cite une seule mesure courageuse. (...) Tout n'est que luxe, calme et volupté... Que dépenses supplémentaires, emplois publics en plus, réformes en moins et niches cachées qui seront soi-disant débusquées. (...) A écouter le PS on arrête tout, on revient sur tout», assène-t-il.
Mais aucun responsable de l'UMP n'a nié la mauvaise passe que traverse le parti majoritaire. A commencer par Jean-François Copé.«Certes nous sortons d'une séquence difficile. On ne nous a pas beaucoup ménagés», a-t-il déclaré jeudi soir, évoquant «la perte du Sénat» et «ces prétendues affaires»pour «faire tomber le président». «Il y a une mode ambiante, ce n'est qu'une mode ambiante. Ne vous laissez pas impressionner», a-t-il lancé aux militants (pour la grande majorité âgés de plus de soixante ans). «La perte du Sénat est un coup dur», a reconnu aussi le premier ministre.
Franck Riester estime que «les socialistes ont réussi à occuper un large spectre avec la diversité des (six) candidatures. C'était efficace, chacun pouvait se reconnaître dans un candidat. Mais là c'est fini, promet-il.On va taper sur le fond, sur leur ligne populiste très à gauche.»
Le rendez-vous est d'ailleurs déjà pris. Ce sera mardi 18 octobre, au surlendemain du second tour de la primaire, lors d'une convention organisée exclusivement sur... le PS. «Sur le projet du PS», corrige Franck Riester. La grand-messe, intitulée «Le projet socialiste à la loupe, le grand malentendu», sera même retransmise sur une chaîne télé. Jean-François Copé espère répondre aux critiques du chef de l'Etat, très agacé par le manque de repartie de l'UMP face à«l'agressivité» du PS durant ce tunnel d'un mois et demi.«Nous allons décrypter point par point le projet. (...) Nous n'allons rien laisser passer!», a promis le secrétaire général de l'UMP, vendredi. L'idée ne plaît pas à tout le monde. Certains pensent, comme Hervé Mariton, qu'on ne peut «se contenter d'une riposte», qu'il faut «du fond».
Bernard Accoyer, lui, a carrément fait savoir dans Le Monde qu'il n'avait pas l'intention de s'y rendre – ce n'est «pas le rôle d'un parti», a-t-il dit, avant de se faire rappeler à l'ordre par Jean-François Copé. Le président de l'assemblée avait même reconnu en privé que les primaires étaient un succès«médiatique». Xavier Bertrand, ennemi notoire du patron de l'UMP, lui a planté un coup de couteau dans le dos en lâchant, dans les couloirs des journées parlementaires: «Il ne faut jamais se tromper en politique. Il faut parler aux Français, pas perdre son temps à répliquer aux uns et aux autres.»
Cette convention ne sera-t-elle pas redondante par rapport au concert de l'UMP sur la primaire, aux dizaines de communiqués envoyés quotidiennement pour dénoncer ce procédé? L'UMP cherche encore des angles d'attaque inédits contre la gauche, croit savoir Le Figaro.
«Le président qui protège»
Le patron de l'UMP a livré sa feuille de route pour occuper l'espace d'ici l'annonce de la candidature de Nicolas Sarkozy (probablement en février): «riposte-bilan-projet». Il a annoncé la création d'une «cellule riposte» (la deuxième aveccelle pilotée par Brice Hortefeux) et d'un «comité de pilotage» du projet par Bruno Le Maire pour faire remonter toutes les contributions, mais aussi la tenue de trois conventions «fin novembre-début décembre» à Lille, Lyon et Marseille. Cela «formera l'ossature de notre plate-forme dans laquelle pourra puiser le candidat», a-t-il expliqué. En janvier, le projet finalisé par Bruno Le Maire sera présenté aux militants. Dans le même temps, il compte bien «valoriser le bilan» du quinquennat.
Pour riposter au PS et l'emporter en 2012, le parti présidentiel fait «le pari de la crédibilité», explique Valérie Rosso-Debord. Cette proche de Copé, qui s'est vu confier l'animation des conventions thématiques pour le projet présidentiel, résume la campagne à venir avec cet anglicisme:«La "baseline", c'est le président qui protège. On va dire aux gens: peut-être que vous n'aimez pas beaucoup Nicolas Sarkozy, peut-être qu'il n'est pas allé aussi loin que vous vouliez, mais qui est le plus crédible aujourd'hui?» «On fera campagne sur la crédibilité, confirme Franck Riester.On a la chance d'avoir un candidat volontariste, qui fait bouger les lignes, qui réforme, pas un candidat mou.»
Pour gagner cette bataille de la «crédibilité», Nicolas Sarkozy occupera deux fronts. Montrer, d'une part, qu'«il a la stature sur la scène internationale: par rapport à la Côte d'Ivoire, la Libye, le tandem avec Merkel, dans la zone euro, etc.», dit Valérie Rosso-Debord. Etre présent, d'autre part «dans la quotidienneté»: «C'est ce qu'il a fait dans la Creuse (le 11 octobre), dans la Haute-Marne (13 octobre). Il va prendre l'avis des Français et tracer les grandes lignes. Il fait deux déplacements par semaine depuis quatre ans, ce travail de fourmi va finir par payer.»
A qui le chef de l'Etat va-t-il s'adresser? Aux classes populaires et moyennes. «Les socialistes veulent remettre en cause les heures supplémentaires, nous on garantit que l'on y touche pas. Ça concerne 5 millions de personnes, et pas majoritairement des gens favorisés.» «On avait perdu les agriculteurs, poursuit-elle, aujourd'hui on les récupère grâce au travail de recrédibilisation grâce à l'action de Bruno Le Maire et aux déplacements sur le terrain de Nicolas Sarkozy.»
Franck Riester vante lui aussi «les déplacements thématiques» du chef de l'Etat. Exemple face à des professionnels de santé. «Ils étaient froids au début, réticents. Après son discours ils étaient séduits, convaincus», assure-t-il. «La campagne se fera sur l'économique et le social. La grande attente des Français, c'est sur la crise. Il faudra faire de la pédagogie pour montrer qu'on a pris les bonnes décisions», dit-il. «La crise fait qu'on n'a pas pu avoir les résultats escomptés, mais que ce sera possible après la sortie de crise», renchérit Sébastien Huyghe.
Mais le basculement de la Haute Assemblée change quelque peu la donne. L'UMP ne pourra plus se permettre ces«querelles» et «divisions» internes qu'a dénoncées Jean-François Copé à Saint-Cyr-sur-Loire. «Avec un Sénat à gauche, on n'aura pas le droit à l'erreur. Il faudra serrer les rangs à l'assemblée», juge Franck Riester.
Vendredi soir, l'UMP n'avait en tout cas pas abandonné la stratégie qui est la sienne depuis plusieurs semaines en dégainant une série de communiqués dénonçant le choix d'Arnaud Montebourg de voter François Hollande dimanche.
Ce que Copé a dit à Mediapart
15 Octobre 2011 Par Marine Turchi
Jeudi soir, dîner de l'UMP aux Salons de la Raynière, près de Saint-Cyr-sur-Loire (Indre-et-Loire), dans le cadre des journées parlementaires du parti. Deux grandes salles, des dizaines de tables. Responsables UMP, élus de la majorité et ministres sont là, attablés, tantôt avec des journalistes, tantôt avec leurs entourages.
C'est l'heure du fromage. Au milieu des serveurs, Jean-François Copé profite de cet intermède pour saluer chaque table. Et chaque journaliste. Le secrétaire général de l'UMP est le seul à observer cette marque d'attention.
Il s'arrête à notre table et en profite pour discuter avec nos confrères du «Petit Journal» de Canal Plus. Il leur dit tout le bien qu'il pense de leur émission - une émission «importante» -et salue leurs bonnes audiences. Il repart. Je me lève et le rattrape. J'explique que nous préparons, à Mediapart, un article sur le travail qui attend les députés pour cette fin de quinquennat (article à lire ici). Un papier de fond. Loin de la primaire socialiste. Pas besoin de petites phrases, ni de querelles entre lui et le premier ministre. Je demande s'il aurait un moment le lendemain en marge des tables rondes de l'UMP pour en discuter.
S'ensuit un long échange, debout, au milieu des tables. Echange cordial, mais dont le message est limpide: il ne répondra plus aux questions de Mediapart. «Ne le prenez pas personnellement, mais je me vois mal vous répondre comme si de rien était alors que dans la page d'à côté on m'attaque personnellement, on raconte n'importe quoi sur moi.»
«La page d'à côté», c'est notre série d'enquêtes sur l'affaire Karachi devenue affaire Takieddine, qui dérange également le secrétaire général de l'UMP (lire ici et là). «Encore hier, (vos collègues) remettent en scène un papier sur moi avec rien. Ils s'attaquent à moi parce que je fais partie des responsables (UMP) importants, qu'il faut faire tomber. Je n'ai rien à voir avec tout cela.»
La veille, Mediapart a publié un article intitulé «Affaire Takieddine: les curieux oublis de Copé». Mes collègues y démontrent, documents à l'appui, que Jean-François Copé n'a pas entretenu que des relations «amicales» avec Ziad Takieddine (lire notre enquête). Deux jours plus tôt, l'émission «Complément d'enquête», sur France 2 (11 octobre), a également consacré un sujet à l'affaire Takieddine et diffusé à nouveau les photos - publiées par Mediapart cet été - le montrant en vacances, en août 2003, avec son épouse, aux côtés de Ziad Takieddine. «On viole ma vie privée», se plaint Jean-François Copé, évoquant «les photos de Mediapart».
Discussion sur l'affaire. Le patron de l'UMP se justifie longuement. «On étale ma vie privée dans des photos partout. (...) Je n'ai pas élevé mes enfants dans cette idée. (...) Il n'y a pas une radio où je vais sans qu'on me pose une question en me mettant ces photos sous le nez. Ce sont des méthodes, excusez-moi, des années 30. Pour servir un intérêt commercial. Votre patron (Edwy Plenel - NDA) profère une véritable haine contre nous, son seul but est de nous faire tomber.»
A chaque volet de nos enquêtes, Jean-François Copé a été contacté par Mediapart. Il a toujours répondu, parfois par l'intermédiaire de ses proches ou de son porte-parole, Guillaume Bazaille. Mais je lui propose de venir s'expliquer dans nos colonnes. Un grand entretien. «Je m'explique ailleurs, pas chez vous... Quelque part, vous répondre, ce serait cautionner tout cela... (hésitations) Non... vraiment... Encore une fois, ne le prenez pas pour vous... mais il y aura d'autres (responsables UMP) pour vous répondre. Et puis vous savez, votre patron ne vous en voudra pas de ne pas avoir Copé...».
Je lui rappelle qu'il n'y pas si longtemps, il était plus enclin à parler dans nos colonnes. Que, président du groupe UMP (poste qu'il occupait jusqu'en novembre 2010), il nous même avait expliqué, dans un entretien, comment contenir l'hyperprésidence Sarkozy et avait défendu son livre Un député ça compte énormément! (sorti le 24 avril 2009 chez Albin Michel - lire notre recension). «Je n'ai jamais fait d'entretien avec Mediapart, je n'ai d'ailleurs jamais reçu de demande», dit-il. Je lui rappelle cette longue interview qu'il nous a donnée, le 6 mai 2009.
La discussion repart sur les affaires. Il répète qu'il n'a «rien à voir avec tout cela». Nous évoquons l'affaire Woerth-Bettencourt. «Eric Woerth a été traîné dans la boue. Je vous jure, pendant des mois il a vécu un enfer, sa femme, ses enfants aussi». Je l'interroge sur Thierry Gaubert et Brice Hortefeux. L'ancien ministre de l'intérieur peut-il encore prétendre au poste de directeur de campagne de Nicolas Sarkozy en 2012? «Il a été bien attaqué... On verra...».