L'opération reconquête de François Hollande

Publié le par DA Estérel 83

Mediapart  Par Lénaïg Bredoux 25/11/2010

 

 

 

·          Novembre 2008. Le PS est à l'agonie, après un congrès de Reims rongé par les divisions. Le dernier acte de François Hollande à la tête du premier parti de gauche est un fiasco. Lui, l'énarque et ancien d'HEC, petit-fils prometteur de la Mitterrandie et compagnon de route de Lionel Jospin sous la gauche plurielle, ramasse toutes les critiques. Il est plus moqué que jamais, du «Schtroumpf hilare» de Jean-Luc Mélenchon, au«M. Petites blagues» et «fraise des bois» pour Laurent Fabius, en passant par le «flan» des Guignols.

Il se retrouve seul, dans un bureau, avec son fidèle parmi les fidèles, Stéphane Le Foll, inusable directeur de cabinet au siège de Solférino. «On se retrouve en tête à tête. Après onze ans passés à la tête du parti, ça fait drôle... Là, je lui demande: tu veux faire quoi maintenant?», raconte Le Foll.



Deux ans plus tard, il est omniprésent dans les médias, en pleine auto-promotion, répétant, comme déjà dans son livre paru l'an dernier (Droit d'inventaires, entretiens avec Pierre Favier, Seuil, 2009): «Là où je suis, je me prépare.»L'opération de communication, menée tambour battant, le conduit même à s'aventurer sur le terrain de la vie privée, vantant publiquement les vertus de son régime, parlant changement de look et officialisant sa liaison avec une journaliste dans le magazine people Gala.

La reconquête de l'opinion passe par là, selon son équipe, tant il pâtit d'un déficit d'image. «Il y a six mois, quand on parlait de l'hypothèse François Hollande, c'était accompagné d'un sourire au mieux sympathique, toujours un peu compatissant et de toute façon dubitatif. Il était sorti de la liste des questions posées dans les sondages», se souvient l'ancien Michel Sapin.

Il y est de retour, classé derrière Dominique Strauss-Kahn et Martine Aubry. Sapin, encore: «Il y a une montée progressive, qui correspond bien à la personnalité de François. On monte les marches, lentement, mais on les monte, une à une.»

L'opération reconquête a en fait commencé l'an passé, avec une réunion organisée à Lorient, sur les terres d'un de ses fidèles, le président de la Région Bretagne, Jean-Yves Le Drian. «Il fallait relancer une machine largement éteinte et abîmée. On sortait du congrès de Reims avec peu de forces, et puis un doute. A Lorient, on a réuni ce qui restait comme amis pour redéfinir une stratégie», raconte Le Foll. L'objectif: travailler le fond, sur quelques grands thèmes et avancer des propositions. Les «amis» se sont multipliés, notamment lors des déjeuners mensuels que François Hollande organise à la questure du Sénat.

«Au début, on était dix, quinze. Là, on est plus de cinquante! On ne sait plus où les mettre», selon Le Foll. Déjà à l'université d'été de La Rochelle,«il a fallu pousser les murs, avec des nouveaux, des anciens qui revenaient. Parce que François incarne une vraie sensibilité», savoure aussi Yannick Trigance, conseiller régional d'Île-de-France.

Une «sensibilité», pas un courant, mais laquelle ? Celle d'un «réformiste»de toujours, avec «une filiation très importante» avec Jacques Delors et Michel Rocard, selon les mots de Michel Sapin. «Il a ce talent, appris de Mitterrand et de Jospin, d'être dans une position centrale dans le parti», dit aussi Kader Arif, un autre de ses amis, député au Parlement européen.

Dans ses écrits – son dernier livre ou son quasi-programme intitulé Parlons de la France, publié en septembre et consultable ici –, il fustige la «rigidité conceptuelle» de la gauche, prisonnière, selon lui, des schémas de l'après-guerre et de l'Etat-Providence, et avance sans répit un «réalisme»nécessaire, empreint de discipline budgétaire, pour une «gauche de responsabilité».

«Aujourd'hui, être de gauche, c'est être crédible», résume François Rebsamen, sénateur-maire de Dijon, qui se dit «ami» de Hollande mais qui soutient – pour le moment – Dominique Strauss-Kahn.

·                                 Résultat, loin de renier son bilan si décrié, Hollande le revendique et en fait même un de ses atouts pour asseoir sa légitimité de possible candidat aux primaires socialistes. Pour ses proches, s'il n'a jamais été ministre, il peut se targuer d'avoir été le partenaire privilégié de Lionel Jospin sous la gauche plurielle et l'artisan de la conquête de l'écrasante majorité des régions françaises, voire d'être parvenu à surmonter le choc de 2002.

Hollande lui-même revendique presque tout de l'héritage Jospin, jusqu'à la fameuse petite phrase  «l'Etat ne peut pas tout» , qui a cristallisé tant d'attaques de l'aile gauche du PS. «Cette formule était juste et je la revendique pleinement en ce qu'elle signe un rapport de vérité dans la relation politique», écrit le député et président du conseil général de Corrèze.

Quant au 21 avril 2002, Hollande persiste et signe: ce n'est pas une prétendue dérive sociale-libérale qui a causé la chute de Jospin mais le seul«éparpillement» des voix à gauche. Plus récemment, sur le terrain social, outre les 35 heures qui sont pour lui «un outil conjoncturel» pour relancer la croissance, mais en aucun cas «un mouvement irréversible» de réduction du temps de travail, Hollande a contribué à la pagaille socialiste sur les retraites, en prônant en plein mouvement social un allongement de la durée de cotisation. 



Les autres pistes de programme qu'il défend s'inscrivent dans la même ligne: une vaste réforme de la fiscalité, un «contrat de génération» pour favoriser l'emploi des jeunes et des seniors grâce à des allègements de cotisations patronales ou encore le concept de«démocratie de la réussite», une terminologie qui peut étonner dans la bouche d'un homme de gauche. «Aujourd'hui, la question n'est pas de vendre aux couches populaires la fin du capitalisme. Le problème est de leur dire qu'elles peuvent réussir comme les autres», explique Le Foll.

Sapin abonde: «L'aspiration du Français porte à la fois sur la protection de ses droits, ou leur augmentation, et à ce qu'on s'intéresse à lui, à sa situation personnelle, surtout dans les couches populaires. La social-démocratie moderne, c'est ça.» Surtout quand il s'agit de battre Nicolas Sarkozy, qui avait bénéficié en 2007 d'un soutien chez les ouvriers grâce à son discours sur le «travailler plus», expliquent les hollandistes.

Parallèlement, comme la gauche doit aussi être porteuse «d'espoir», le Corrézien d'adoption multiplie les références au «rêve français», «celui qui débute avec la Révolution française, qui se prolonge avec la République, le Front populaire, la Résistance et mai 1981», selon ses termes. Une adaptation assumée du «Yes we can» de Barack Obama à la présidentielle américaine, selon Stéphane Le Foll. «Obama a réveillé chez l'Américain l'histoire de l'Amérique, avec cette idée qu'on peut réussir tout seul. L'histoire française, c'est pas tout seul, c'est une question de progrès, d'éducation, de rapport à la République.»

François Hollande en est convaincu depuis longtemps: c'est avec quelques axes forts qu'on gagne une élection présidentielle, et pas avec un programme d'ensemble.

D'où ses réticences à la dernière convention sur l'égalité réelle du PS préparée par la direction, où il s'est abstenu. Le temps de la«différenciation», selon l'expression de ses partisans, est donc venu. «Il a retrouvé sa liberté. Et c'est pour ça qu'il est haut dans les sondages», affirme Faouzi Lamdaoui, élu à la mairie d'Argenteuil, en banlieue parisienne. «Notre stratégie était aussi, pour remonter dans les sondages, de montrer qu'on était capable de proposer des choses. Que c'était pas seulement l'homme de la synthèse auquel tout le monde ajoutait molle», souligne Stéphane Le Foll.

Pour ses partisans, François Hollande est donc un incompris, bien loin des caricatures de centriste mou, qui aurait étouffé idéologiquement le PS pendant des années. «Quand on le connaît bien, c'est pas ça François Hollande. Mais la fonction transforme les hommes. Après dix ans à la tête du PS, on recherche le rassemblement, donc on s'efface, on efface ses propres convictions, explique Rebsamen. Il n'est pas du tout conforme à l'image des Guignols qui lui fait beaucoup de mal. S'il y a quelqu'un de brillant, de cultivé, de vif, c'est bien lui.» Pour Faouzi Lamdaoui, Hollande est même «le plus brillant de sa génération». Reste à convaincre l'opinion.

·                                 Pour ce faire, l'ancien premier secrétaire espère bénéficier du silence forcé et de Martine Aubry, prise dans les mêmes contraintes d'unité du parti que lui ces dernières années, et de Dominique Strauss-Kahn, proche politiquement mais coincé par sa fonction de directeur général du FMI et confronté à «des épines qui sont en train de grossir», selon Michel Sapin.

Hollande peut aussi s'appuyer sur les liens forts tissés à l'intérieur de l'appareil socialiste. «Les fêtes de la Rose, les banquets républicains, il les a tous faits au moins deux fois. Ça a été un voyageur au long cours dans les fédés, et en plus il aimait ça. Il a un réseau, il a un contact aussi», explique Le Foll. Rebsamen abonde: «François est aimé dans le parti. Il est attachant humainement.»

 


«Il y a des camarades qui n'étaient pas au départ sur cette sensibilité et qui sont aujourd'hui très intéressés», insiste Yannick Trigance. Hollande a d'ailleurs fait un déplacement remarqué dans la très puissante fédération du Pas-de-Calais, qui avait majoritairement soutenu Martine Aubry au congrès de Reims. «Tout cela bouge. On voit que certaines grandes fédérations toujours compliquées s'ouvrent à la personnalité de François», veut croire Michel Sapin.

Et ce même si Hollande souffre de sa relation très tendue avec Martine Aubry, un rapport qualifié de «mystérieux» par nombre de ses partisans, tant l'évidence plaide pour un partenariat naturel: ils sont issus de la même génération et partagent la même culture politique.

«Il y a quelque chose d'œdipien dans leur rivalité, qui dure depuis les clubs Témoins de Jacques Delors, dont il était l'animateur. C'est un peu le fils préféré contre la fille naturelle. Puis le différend s'est aggravé par rapport à la conception du parti... Martine est très en colère vis-à-vis de François. Elle le trouve vraiment disqualifié pour parler du parti, et ça l'énerve de l'entendre critiquer à tort et à travers le travail du PS, alors qu'il l'a étouffé pendant dix ans...», explique un proche d'Aubry.

Les «hollandistes» eux se souviennent des phrases assassines de la maire de Lille à son arrivée rue de Solférino, affirmant que le parti était dans un tel état qu'elle avait dû réparer les radiateurs... D'autres persiflent sur les motivations réelles d'Aubry: «Elle dit qu'elle veut être ministre de la culture, elle ne veut donc pas de la présidentielle, enfin on sait pas, c'est pas clair...», lâche un proche d'Hollande, exigeant le «off». «Martine pense qu'il l'a empêchée d'avoir sa circonscription à Lille... Pourtant c'était Pierre Mauroy le responsable», avance quant à lui Rebsamen.

Qu'importe, outre son déficit de popularité, la principale épine dans l'ambition de François Hollande est sans doute à chercher ailleurs: à Washington. Certains membres du clan Hollande veulent croire au ralliement de partisans du candidat fantôme Dominique Strauss-Kahn, lassés par les atermoiements de leur leader. «Beaucoup de strauss-kahniens viennent vers nous, ils ne se reconnaissent pas forcément dans la ligne d'Aubry qui tire vers la gauche», explique, sous couvert d'anonymat, un des fidèles. «Chez les partisans de Dominique, beaucoup se demandent ce qu'ils vont faire s'il ne vient pas», dit plus sobrement Stéphane Le Foll.

Mais plusieurs lieutenants l'admettent: si DSK y va, «François» renoncera, tant leurs lignes politiques sont proches. «Pour pouvoir se préparer, François doit être dans une attitude où on ne se pose pas ce genre de questions. Mais il ne fera pas l'erreur d'un Michel Rocard déclarant qu'il est candidat jusqu'au bout», explique Sapin. Rebsamen, qui tangue entre les deux, est plus tranchant: «Si DSK était candidat aujourd'hui, il devrait soutenir Dominique.»

En attendant, Hollande «se prépare». Et il se «prépare» tellement qu'il n'hésite plus à critiquer ouvertement le processus des primaires -notamment son calendrier- et à fustiger «l'arrangement» entre ses trois principaux rivaux, Martine Aubry, Ségolène Royal et Dominique Strauss-Kahn, qui refusent de se présenter les uns contre les autres. «Une élection présidentielle, ce n'est pas un arrangement, a-t-il dénoncé au micro de RTL. Les pactes, ça vaut pour ceux qui les signent, pas pour ceux qui n'en sont pas.»

L'ancien premier secrétaire est aussi prêt à lancer son organisation de campagne dès l'annonce des modalités concrètes des primaires, sans doute au bureau national du PS prévu en janvier. «Une organisation va se mettre en place. Stéphane Le Foll va être le coordinateur, et il y aura des groupes de travail sur des thématiques», explique Kader Arif, qui se voit en charge des relations internationales et prévoit des déplacements en Afrique (Algérie, puis le Sénégal voire le Mali) «dans les semaines qui viennent». Jean-Yves Le Drian devrait s'occuper de la défense et André Vallini (député de l'Isère) de la justice. Chez Hollande désormais, «on recrute».

 

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Publié dans PS

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