L'«exécution» du juge Garzon fracture l'Espagne
L'intense polémique provoquée par la mise à la retraite anticipée du juge star Baltasar Garzon continue d'enfler en Espagne. Des manifestations de soutien se sont déroulées en fin de semaine à Madrid et dans d'autres villes du pays, sous le slogan «Honte et justice». Lors d'un acte public samedi à Madrid, des juristes ont pris la défense de celui qui s'était rendu célèbre dans le monde entier, en lançant un mandat d'arrestation, en 1998, contre Augusto Pinochet.
Garzon, 56 ans, a été condamné jeudi dernier à 11 ans d'interdiction d'exercer par la justice espagnole. Le tribunal suprême l'a reconnu coupable, à l'unanimité de ses sept juges, de «prévarication», c'est-à-dire d'abus de pouvoir. Le magistrat andalou avait fait écouter des conversations entre des suspects incarcérés et leurs avocats, dans le cadre d'une enquête complexe sur un réseau de corruption impliquant des responsables du Parti populaire (PP), qui a éclaté en 2009 («el caso Gürtel»).
Le verdict (69 pages à télécharger ici) est particulièrement sévère : il évoque des méthodes qui rappellent celles des «régimes totalitaires où tout est considéré comme valable pour obtenir l'information recherchée». Dans un étonnant renversement, le juge vedette, qui a enquêté sur les crimes des dictatures chilienne et argentine, ou du franquisme, se voit reprocher des pratiques caractéristiques des régimes qu'il a contribué à dénoncer tout au long de sa carrière.
En Espagne, le personnage Garzon est extrêmement clivant, perçu au choix, comme un infatigable héros des droits de l'homme, militant d'une «justice universelle», ou bien un imposteur agaçant et sur-médiatisé. Victime d'une persécution politique organisée par les franges les plus réactionnaires de l'Espagne pour les uns, il manquerait surtout de rigueur dans ses instructions, préférant les coups d'éclat médiatiques, pour les autres. Bref, l'affaire Garzon met en relief les fractures et ambiguïtés d'une Espagne qui peine à boucler tout à fait sa transition démocratique.
A l'instar des divisions internes à la péninsule, la presse nationale est fracturée. El Pais, quotidien de centre-gauche, a regretté un «Garzon neutralisé» (lire l'éditorial) tandis quePublico, plus à gauche, a titré, en Une : «Exécuté». A droite, ABCet El Mundo défendent le verdict, estimant qu'il a «payé pour ses excès». Le gouvernement de Mariano Rajoy (PP) a appelé au «respect» des décisions judiciaires. Le Parti socialiste (PSOE), que Garzon n'a pourtant pas toujours ménagé (voir son enquête sur les GAL), s'est dit «inquiet».
Dans un communiqué (lire le PDF), Garzon s'est emporté contre un verdict qui «élimine toute possibilité d'enquêter sur la corruption et ses délits associés, en ouvrant des espaces d'impunité, et contribue gravement, au motif de vouloir en finir avec un juge en particulier, à laminer l'indépendance des juges en Espagne». Le magistrat est, si l'on en croit son avocat, «profondément abattu, blessé». Sa fille, Maria Garzon, a adressé une lettre au ton particulièrement agressif, «à tous ceux qui trinqueront aujourd'hui au champagne le retrait d'habilitation de Baltasar Garzon».
Le contraste, en tout cas, est saisissant : quelques semaines plus tôt, fin janvier, le premier des inculpés du «caso Gürtel», Francisco Camps, ex-dirigeant PP de Valence, a été acquitté par un jury populaire, à la surprise générale. Le défilé de témoins à charge, lors du procès, avait pourtant donné le tournis. Le PP avait d'ailleurs été contraint à pousser Camps à la démission, bien avant l'ouverture du procès, tant les preuves de corruption s'accumulaient.
Car l'affaire Garzon va bien au-delà de cette seule enquête sur la corruption du PP de Valence et Madrid dans les années 2000. L'homme est en effet visé par deux autres procédures. L'une porte sur le classement sans suite d'une enquête sur le patron de la banque Santander, après que Garzon a effectué des conférences, à l'université de New York, sponsorisées par cette même banque. Dans ce dossier, l'ex-juge assure qu'il n'est pas à l'origine de l'abandon de l'enquête.
A l'initiative d'associations d'extrême droite, l'autre procédure, bien plus sensible, touche à l'une des périodes les plus sombres de l'histoire espagnole : le franquisme. Garzon est accusé d'avoir enfreint la loi d'amnistie de 1977, lorsqu'il a ouvert, en 2008, une instruction sur le sort des milliers de disparus sous la guerre civile (1936-1939), puis sous le régime de Franco (1939-1975). C'est à cause de cette accusation, que le juge a été, en avril 2010, suspendu par le Conseil général du pouvoir judiciaire (lire notre article ici).
Garzon, un temps pressenti pour prendre la tête de la Cour pénale internationale, s'est toujours défendu en expliquant que la loi d'amnistie portait sur les crimes politiques, et ne concernait pas les disparitions forcées, qui ne peuvent faire l'objet d'amnistie. Une argumentation conforme au droit pénal international. Ce procès, de très loin le plus symbolique des trois, a été mis en délibéré la semaine dernière.
Aux yeux de bon nombre d'observateurs, la décision du tribunal suprême de jeudi revient surtout à mettre hors d'état de nuire le juge qui voulait enquêter sur le passé franquiste de l'Espagne. En clair, Garzon paierait ici le prix de son audace, celle d'avoir voulu briser un tabou national. Sa retraite anticipée pose une nouvelle fois aux Espagnols cette douloureuse question, qui déborde largement l'opposition politique entre droite et gauche : comment juger les crimes du franquisme ?
Saisi par des familles de victimes en 2006, Garzon avait décidé d'enquêter sur la disparition de quelque 114 000 personnes. Il profitait alors d'un contexte encourageant pour en finir avec ce tabou : l'écriture, au même moment, d'une «loi sur la mémoire historique» voulue par le gouvernement socialiste, qui allait devenir l'un des repères du premier mandat de José Luis Rodriguez Zapatero. Si le personnel politique semble bien avoir évolué, la vieille institution judiciaire, elle, n'a pas suivi. Elle s'est montrée prête à tout pour en finir avec l'entreprise Garzon.
Dans un entretien qu'il avait accordé à Mediapart, en janvier 2010, Emilio Silva, fondateur de l'Association pour la récupération de la mémoire historique, confiait que «le silence est l'une des clés de la société espagnole». Au passage, l'activiste en profitait pour égratigner la loi mémorielle de Zapatero, trop timorée : «Le PSOE préfère ériger des monuments plutôt qu'ouvrir des fosses.» De manière plus profonde, il décrivait les permanences de l'ère franquiste, dans l'Espagne d'aujourd'hui.
Paradoxalement, le procès du juge Garzon, qui s'est tenu au tout début du mois de février à Madrid, aura permis, pour la première fois en Espagne, à un groupe de victimes de la dictature de prendre la parole dans un tribunal, pour y témoigner de leur souffrance (lire certains témoignages ici).
De son côté, Garzon a prévenu qu'il comptait utiliser «tous les recours légaux appropriés pour combattre ce verdict». Il ne peut pas faire appel de la décision du Tribunal suprême, mais il peut saisir le Tribunal constitutionnel, avant de déposer, dans un deuxième temps, un recours auprès de la Cour européenne des droits de l'Homme.
Quant aux enquêtes sur les crimes franquistes, le sursaut pourrait venir... d'Argentine. L'exécutif de Buenos Aires n'a d'ailleurs pas tardé à critiquer un verdict «inique et scandaleux», tandis que l'association des Mères de la place de Mai doivent déposer, en début de semaine, un Habeas Corpus devant la Cour européenne des droits de l'homme, pour tenter de faire annuler la décision.
Surtout, une juge argentine, María Servini de Cubría, mène depuis des mois une enquête sur les crimes du franquisme, à la demande d'Argentins dont des proches ont «disparu» en Espagne, ou d'Espagnols s'étant installés dans le pays après avoir vécu la guerre civile. Arguant de la même «justice universelle» qui avait permis, en son temps, à Garzon d'enquêter sur les dictatures chilienne ou argentine. Un juste retour des choses, en somme ?