L'Elysée et l'espionnage des journalistes: Guéant retire sa plainte contre Mediapart
Claude Guéant vient de se désister ce 30 juin du procès en diffamation qu'il intentait à Mediapart, et qui aurait dû se tenir au mois d'octobre devant la 17echambre correctionnelle de Paris. Alors secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant avait répliqué par la voie judiciaire à un article d'Edwy Plenel, directeur de la publication de Mediapart, mis en ligne le 3 novembre dernier, et intitulé « Espionnage d'Etat des journalistes : Monsieur le Président, cela vous concerne » (on peut le lire ici).
Dans cet article, Edwy Plenel faisait état de la mise en place par l'Elysée d'un système de surveillance et d'espionnage des journalistes mais aussi d'actionnaires de Mediapart, à un moment où la succession de scoops et de révélations sur deux affaires d'Etat, Karachi et Woerth-Bettencourt, mettait le pouvoir sur les dents. Ainsi, Xavier Bertrand, secrétaire général de l'UMP, avait cru pouvoir parler des «méthodes fascistes» de Mediapart, ce qui lui a valu en retour une plainte en diffamation de notre part (on peut la lire ici).
Filatures, examen des relevés d'appels téléphoniques, cambriolages suspects : des journalistes de Mediapart – mais aussi du Monde – ont bel et bien été espionnés. Sur la foi d'informations concordantes, Edwy Plenel écrivait notamment ceci, le 3 novembre : « Surtout, on nous affirme que cette inquisition d'Etat est impulsée et coordonnée par le secrétaire général de l'Elysée lui-même, Claude Guéant. “Ils sont déchaînés”, a confié un ministre important du gouvernement à l'un de ses proches qui nous l'a rapporté. »
Destiné au minimum à intimider, ce procès sans précédent intenté par l'Elysée contre un média indépendant aurait – cependant – eu un mérite : il aurait provoqué un débat public sur l'utilisation de méthodes illégales par l'Etat afin de museler la presse. Pour l'occasion, Mediapart et ses avocats, Jean-Pierre Mignard et Emmanuel Tordjman, avaient annoncé leur intention de faire citer une trentaine de témoins, dont Nicolas Sarkozy en personne (lire le billet de François Bonnet ici).
«L'hyperprésidence sarkozyste entend, plus que jamais, intimider, fragiliser et isoler le journalisme qui la dérange. Tel est le sens politique de cette plainte judiciaire annoncée par l'Elysée : faire taire les questions dérangeantes, impressionner les médias complaisants, mettre à l'index les journalistes impertinents», écrivaitle 12 novembre Edwy Plenel.
Sept mois plus tard, Claude Guéant est devenu ministre de l'intérieur, et il retire donc sa plainte. La décision a été annoncée ce 30 juin par son avocat lors d'une audience relais devant la 17e chambre correctionnelle. « A l'époque, Claude Guéant n'était pas un homme politique mais un haut fonctionnaire, et il avait été réellement blessé par ce qu'il ressentait comme des attaques ad hominem particulièrement injustes », confie à Mediapart un membre de l'entourage du ministre. L'avocat de Claude Guéant, Jean-Yves Dupeux, se contente pour sa part de confirmer le désistement de l'action en diffamation contre Mediapart, mais ne souhaite pas faire de commentaire.
«Le Canard enchaîné» toujours poursuivi
Ayant révélé des informations complémentaires sur les écoutes de journalistes, et qui ciblaient très précisément les services du contre-espionnage, le Canard enchaîné a – pour sa part – fait l'objet d'une plainte en diffamation d'un autre proche de Nicolas Sarkozy, Bernard Squarcini, le patron de la DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur).
Dans Le Canard enchaîné du 10 novembre, Claude Angeli écrivait ainsi que, sous de fallacieux prétextes « républicains », des surveillances policières couvertes par le « secret défense » ont visé « les journalistes de Mediapart (qui) s'intéressent beaucoup trop à l'affaire Woerth-Bettencourt et aux éventuelles rétrocommissions encaissées après la livraison de sous-marins au Pakistan (l'affaire Karachi, ndlr) ». « Deux dossiers on ne peut plus gênants pour l'Elysée, ajoutait notre confrère. Les fadettes de ces confrères seront “auscultées”, comme l'ont été les ordinateurs d'officiers saisis à l'Ecole militaire. »
Les fadettes (ou fadets) – un acronyme de « factures détaillées » – sont les listes d'appels entrants et sortants permettant de connaître les contacts d'un journaliste. Bien avant l'irruption de l'affaire Bettencourt, ce serait l'affaire Karachi qui aurait motivé ces surveillances, enquêtepotentiellement explosive qui mobilise les journalistes de Mediapart depuis deux ans et demi, et que nous avons résumée dans un web-documentaire.
« Bernard Squarcini n'a pas retiré sa plainte contre nous », indique-t-on aujourd'hui au Canard. « Les responsables de la publication, Michel Gaillard et Claude Angeli, ont d'ailleurs été mis en examen pour diffamation voici quelques jours. » Cependant, un désistement de Bernard Squarcini reste tout à fait possible.