Kadhafi/Sarkozy : Eva Joly demande l'ouverture d'une enquête judiciaire

« C’est grotesque », a répondu Nicolas Sarkozy dans l’émission « Parole de candidat » sur TF1. Interrogé le 12 mars par Laurence Ferrari au sujet des révélations de Mediapart selon lesquelles Mouammar Kadhafi aurait financé sa campagne de 2007, le président de la République a balayé l’information d’un revers rhétorique.
Cette courte scène télévisée ressemble à s’y tromper à la conférence de presse de juin 2009 au cours de laquelle le chef de l’État avait jugé tout aussi « grotesque » l’idée que des rétrocommisions aient pu financer la campagne d'Édouard Balladur en 1995.
Même adjectif, même trait d’ironie et même façon de prendre à partie son interlocuteur sans vraiment le regarder dans les yeux. Si Nicolas Sarkozy a préféré traiter par l'indifférence l’affaire libyenne, d’autres personnalités politiques en ont mesuré l’importance. Toutes appellent le président de la République à s’expliquer sur la nature exacte de ses relations passées avec le régime de Mouammar Kadhafi.
Ancienne juge d’instruction et actuelle candidate d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) à la présidentielle, Eva Joly estime que les informations révélées par Mediapart sont « très précises » et« concordantes » : « Un certain nombre d’entre elles sont corroborées par des éléments déjà existants dans le dossier et par les notes de Ziad Takieddine. En tant qu’ancien juge, je pense que ce qui ressort de la note prise par Brisard lorsqu’il relate les confidences du neurochirurgien qui a soigné Takieddine et des membres de la famille Kadhafi, sont des témoignages de grande qualité. »
« Pour moi, il y a des suspicions graves contre un des candidats à la présidentielle d’avoir commis un délit en 2006 pour financer sa campagne de 2007. Cela n’est pas supportable. La démocratie veut qu’une enquête soit ouverte dès aujourd’hui pour des faits de corruption, abus de biens sociaux, blanchiment et financement illicite de campagne 2007 et 2012. »
Car au-delà des « indications précises de financements illicites de la campagne de 2007 », Eva Joly avoue avoir également quelques« inquiétudes pour les financements de la campagne de 2012 » :« Ziad Takieddine a été interpellé au Bourget en 2011 avec 1,5 million d’euros dans une valise. Il a dit que ces billets lui avaient été remis par les Libyens pour le payer, lui, mais ce serait intéressant de savoir ce que le reste est devenu. »
« On voit les même acteurs qui interviennent depuis 1995, poursuit la candidate écolo. L’incident du Bourget c’était en 2011. On a également vu dans l’enquête Karachi qu’il y a des faits postérieurs à 2007. On peut donc avoir des inquiétudes sur le financement de la campagne actuelle car les acteurs sont toujours là. »
Pour l'ancienne juge d'instruction, « le parquet doit aujourd’hui même ouvrir une enquête » et la confier à un juge d’instruction,« de préférence au juge Renaud Van Ruymbeke, qui a déjà une enquête avec les mêmes acteurs » : « En France, nous n’avons pas confiance en les enquêtes préliminaires conduites par le parquet, donc il faut l’ouverture d’une information confiée à un juge indépendant. »
Dénonçant, par ailleurs, dans un communiqué la requête pour suspicion légitime faite par Ziad Takieddine « dans le but de dessaisir les juges d’instruction en charge de l’enquête sur sa mise en examen pour “complicité et recel d’abus de biens sociaux” dans l’affaire Karachi », Eva Joly estime que« l’exemple vient d’en haut » : « Nicolas Sarkozy lui même avait proposé de supprimer les juges d’instruction, dans une intention qui apparaît de plus en plus clairement, à mesure que les révélations se font jour dans différentes affaires, écrit-elle. La justice ne doit pas souffrir des tentatives répétees d’entraver son action. »
« Lorsqu’on lui a timidement posé la question sur le financement illicite de la campagne de 2007, poursuit Eva Joly, Nicolas Sarkozy a répondu, devant des millions de téléspectateurs : “Est-ce qu’il y a une enquête ? Est-ce que je suis mis en examen ?” Aucun des journalistes ne l’a contredit. La réponse c’est qu’avec l’immunité dont il a pris soin de garantir le chef d’État, en l’inscrivant dans la constitution, cela n’est pas possible. On ne peut pas le mettre en examen et on ne peut pas le condamner aussi longtemps qu’il est président de la République. Donc on doit le prendre au mot : il doit renoncer à son immunité pour faire tomber la suspicion qu’il se fait réélire pour échapper à la justice. Il ne tient qu’à lui de dire “Je n’invoque pas mon immunité, je vais devant le juge et je m’explique”. »
« On peut voir qu’en France ces informations qui sont inquiétantes sur le fonctionnement de notre démocratie, ne font pas beaucoup de bruit et n’ont pas les conséquences judiciaires qu’elles devraient avoir », regrette la candidate d'EELV.
Le député d’EELV, Noël Mamère, attend du prochain président, s’il n’est pas Nicolas Sarkozy, « qu’il contribue à la manifestation de la vérité dans cette affaire, qu’il lève les obstacles et fasse en sorte que la justice ne soit pas entravée ». « Dès les déclarations de Saïf al-Islam, la justice aurait dû ouvrir une enquête, mais nous sommes dans un pays où il est très dur de faire des enquêtes au sommet de l’État ».
La réaction du président face à ces nouvelles révélations ne le surprend pas : « Il me rappelle Chirac réagissant à l'enquête concernant les marchés publics en Ile-de-France et la qualifiant d’“abracadabrantesque”. Sans doute espère-t-il que cela fasse “pschiiit”. Lorsque l’affaire Karachi a éclaté, Nicolas Sarkozy a parlé d’une “fable”. Qu’il lève le secret défense s’il n’a rien à se reprocher. Car il y a de sérieux doutes concernant le financement de la campagne de Balladur et le financement de sa campagne en 2007. »
Pour autant, le député d’EELV « ne pense pas que le dossier pèse dans la campagne à moins que les journalistes et la justice fasse leur travail et apportent des preuves irréfutables avant la fin de la campagne » : « Les Français ont une telle image dévalorisée des politiques qu’il apparaît normal pour eux qu’ils trichent. »
Du côté du Parti socialiste, Delphine Batho, porte-parole de François Hollande, réagissait par communiqué dès lundi après-midi, en demandant à Nicolas Sarkozy de « s'expliquer sur la nature de ses relations passées avec le colonel Kadhafi ». « Notre communiqué n’a même pas fait l’objet d’une dépêche AFP », faisait-elle remarquer à Mediapart le lendemain.
Concernant l’intervention de Nicolas Sarkozy dans « Parole de candidat », la députée socialiste est catégorique : « Il n’a pas donné d’explications puisqu’il n’a pas répondu sur le fond. Il a eu une réaction qui ressemble à celle qu’il a eue dans l’affaire de Karachi où il avait parlé de “fable”. Il a fustigé celle qui lui posait sa question, selon sa méthode habituelle, mais je l’ai trouvé extrêmement nerveux, très tendu. »
« Je pense qu’il devrait s’expliquer, notamment sur ce lien qui est fait sur sa visite officielle en Libye en octobre 2005 et les rendez-vous qui auraient été d’une autre nature. Bien entendu, je parle au conditionnel. Je ne veux pas préjuger de quoi que ce soit, mais je pense qu’il devrait s’expliquer lorsqu’il y a des informations aussi troublantes. Il n’y a plus la possibilité d’interpeler le gouvernement à l’Assemblée nationale. Les collègues parlementaires avaient déjà interrogé Claude Guéant sur un certain nombre de contrats liés à Libye, mais nous n’avons désormais plus ce levier. »
Questionnée sur le fait que personne ne s’était emparé, en 2011, des accusations du fils de Kadhafi, Saïf al-Islam, Delphine Batho explique que « la déclaration d’un personnage comme le fils Kadhafi est une chose, qui doit toujours être regardée avec une extrême distance et une extrême prudence, tandis qu’un mémo écrit, faisant état d’un témoignage dans l’entourage de M. Takieddine, est une information d’une autre nature ».
« Nicolas Sarkozy dit qu’il n’y a pas une seule procédure judiciaire contre lui, mais c’est par voie de nécessité puisque cela relève du statut pénal du chef d’État que François Hollande a choisi de modifier d’ailleurs, assure la porte-parole du candidat PS. L’accumulation des affaires au cours de ce quinquennat rend de toute façon nécessaire un changement profond et appelle le rétablissement de la morale publique et de l’exemplarité de la République. »
Également interrogé par Mediapart, le porte-parole du parti socialiste, Benoît Hamon, jubile : « Après le dossier pakistanais, le dossier libyen ». « Si ces révélations sont vraies, elles sont très graves, affirme-t-il. Elles remettent en question la probité de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007 et prouvent que des financements occultes ont été monnayés, que les amis de l’UMP ont joué un rôle néfaste pour la démocratie française. Que le président arrête de nous servir la théorie du complot et qu’il cesse de faire obstacle à la manifestation de la vérité. Qu’il explique pourquoi autant de personnes dans son entourage proche sont mises en examen. »
Sur l’intervention télévisée du président-candidat, Benoît Hamon rappelle à son tour que« lorsque l’enquête sur le volet financier de l’affaire Karachi évoquait une possible corruption en marge de contrats d'armement et de la campagne présidentielle de Balladur en 1995, Nicolas Sarkozy parlait d’une “fable”. Depuis, son entourage proche, l’intermédiaire Ziad Takieddine, Renaud Donnedieu de Vabres, Nicolas Bazire et Thierry Gaubert ont été mis en examen. On voit qu’entre la fable et la réalité, on se rapproche plus d’un financement illégal. »
« Comment se fait-il qu'on ait continué à missionner au nom de la France et au nom de l'État français un homme comme M. Takieddine ?, a également demandé le porte-parole du PS,interrogé par l’AFP. Plutôt que de caractériser de “grotesque” et de “fable” pour la deuxième fois consécutive des affaires aussi sérieuses que celle-là, qu'il nous explique aujourd'hui pourquoi M. Takieddine est resté si longtemps un homme de confiance de Nicolas Sarkozy et de ses amis ! »
Rapporteur de la mission d'information parlementaire sur l’attentat de Karachi en 2010, le député-maire PS de Cherbourg, Bernard Cazeneuve, également porte-parole de François Hollande, estime pour sa part que ce qui « peut justifier une réponse du président de la République (sur l'affaire libyenne), c’est que ceux qui donnent ces éléments d’information sont ceux qui sont liés à des gens qui ont joué un rôle dans l’entourage de Nicolas Sarkozy, des balladuriens de l’époque, et de M. Takieddine ».
Pour le reste, l'élu socialiste reste prudent : « Que les enquêtes journalistiques se poursuivent et si ces enquêtes mettent en évidence des faits qui sont pénalement répréhensibles, que la justice en soit saisie. Mais je suis très prudent sur le fait de dire toujours “Il faut que les juges s’en saisissent, etc.” parce qu’on ne peut pas vouloir à la fois la séparation des pouvoirs et le respect des prérogatives des juges et dicter au juge, lorsqu’on est parlementaire ou politique, ce qu’il doit faire sur telle ou telle affaire. Quand on est attaché à des principes, il faut les respecter. »
Étonné par la réaction de Nicolas Sarkozy sur TF1, Bernard Cazeneuve se dit « choqué » par « la brutalité avec laquelle (le chef d’État) a répondu », alors qu’« il aurait pu apporter tout élément de nature à mettre fin à cette polémique » et qu’« il aurait pu le faire de façon calme, sereine et digne » : « Chacun est libre de répondre ou de ne pas répondre. Le fait de ne pas répondre précisément à des questions de ce type constitue une réponse en tant que telle, dont l’interprétation est libre d’ailleurs. »
L'élu socialiste ajoute « que le président de la République est comptable de principes et notamment du principe de séparation des pouvoirs qui lui interdit, parce qu’il est garant du fonctionnement des pouvoir publics, et notamment de l’indépendance de la justice, de réagir, de quelque manière que ce soit, à des procédures judiciaires en cours. »
« Or, sur l’attentat de Karachi, il n’a cessé d’intervenir, poursuit-il. Il est intervenu en indiquant que les hypothèses sur lesquelles travaillait le juge Trévidic étaient des “fables”. Et lorsque la fable a commencé à prendre corps comme réalité, c’est-à-dire après que Takieddine, Bazire, Donnedieu de Vabres et autres acteurs ont été mis en examen, il expliqué que la mise en examen de Nicolas Bazire n’aboutirait à rien, comme s’il était en charge d’instruire et de juger. Ça c’est la remise en cause de principes fondamentaux. Il aurait dû, comme président de la République, s’interdire cela. Et quand il réagit à l’affaire de Libye en disant “C’est grotesque”, il réagit exactement de la même manière que lorsqu’il a réagi à Bruxelles sur l’affaire Karachi. »
« Tout le monde a compris maintenant que la République de M. Sarkozy n’était pas irréprochable, assure Bernard Cazeneuve. On n’a pas besoin de cette affaire pour en être convaincu. On a vu la manière dont il s’est comporté sur le dossier de Karachi, la manière dont l’entrave a été organisée dès lors qu’il s’agit de travail parlementaire, on a vu comment il s’est employé, avec beaucoup d’énergie, à faire en sorte que les juges, lorsqu’ils se proposaient d’étendre le périmètre de leurs investigations, soient systématiquement entravés par le parquet qui a fait appel de leurs ordonnances. On a vu la manière dont il s’est autorisé des commentaires sur des procédures judiciaires en cours, on a vu à quel point on a menti à la représentation nationale… »
Pour autant, le socialiste est convaincu qu’une « campagne électorale se mène de façon digne, sur le projet, sur les propositions, sur les orientations » : « On ne gagne aucune campagne sur les affaires. Nous ne sommes pas, nous, dans l’instrumentalisation. Si on veut gagner l’élection contre Nicolas Sarkozy, on a surtout besoin de rappeler en permanence ce qu’est son bilan et ce qu’est notre projet. »
« Les affaires ne sont pas au cœur de notre discours, assure Bernard Cazeneuve. Nous ce que nous disons, c’est la manière dont nous voulons faire fonctionner la République. Sur ces sujets-là, on n’a cessé d’essayer de faire en sorte que la vérité prévale. Tout ce que j’ai déclaré sur l’affaire de Karachi – mes écrits et mes déclarations en témoignent – n’était pas accusatoire, mais systématiquement rigoureux. »
« Moi je ne suis pas Jean-François Copé, conclut-il. Je ne considère pas que la politique c’est “Massacre à la tronçonneuse”. “Massacre à la tronçonneuse” quand soi-même on est lié à M. Takieddine, ce qui aujourd’hui ne fait de mystère pour personne. Ça c’est eux, nous on n'est pas comme ça, mais on n'est sincèrement pas comme ça. Sur ces questions-là, il vaut mieux avoir la démarche d’un Robert Badinter ou d’un Zola dans “J’accuse !” plutôt que le comportement de quelqu’un qui se met à exploiter tout et n’importe quoi à des fins politiques. »
Pour le député PS de la Nièvre, Christian Paul, qui a demandé une commission d’enquête parlementaire sur l’application des accords de sécurité entre la France et la Libye, c’est l’ensemble des relations franco-libyennes qu’il faut regarder à la loupe (lire notre série d'articles consacrés à la société française Amesys, qui a fourni du matériel d'espionnage électronique au régime de Kadhafi avec l'appui de Nicolas Sarkozy, au ministère de l'intérieur puis à l'Elysée).
« Le financement de la campagne de Sarkozy serait sans doute l’un des griefs les plus graves dans ces relations, mais il y a d’autres choses. Les ventes de matériel de surveillance, les accords de défense et de sécurité qui ont été signés avec la Libye... Et je ne parle même pas de la venue de Kadhafi à Paris pour le fameux 14 juillet… Tout cela constitue non seulement un manquement de clairvoyance, mais également une stratégie extrêmement périlleuse et contestable. La page doit être tournée. Elle a été tournée par la révolution libyenne, mais il demeure que la façon dont la France, pendant toute cette période, a organisé le copinage sous diverses facettes avec les dictatures dans le monde méditerranéen ou dans le monde arabe, est absolument scandaleuse. »
« Je trouve important que Nicolas Sarkozy soit interrogé sur ces questions-là, poursuit Christian Paul. Apparemment même TF1 aujourd’hui participe à l’interrogation. Il faut que les juges qui sont sur l’affaire Takieddine tirent également cette pelote du financement, comme ils l’ont fait sur Karachi. Il y a une certaine similitude. Dans les deux cas, c’est le même intermédiaire et il y a des ventes… »
« Pour la justice, pour la vérité, pour l’histoire, la part d’ombre de cette période-là – qui a été quand même une collaboration de la France au niveau politique et sécuritaire avec la dictature libyenne – ne doit pas être occultée. Les applaudissements de Benghazi ne doivent pas dissimuler la coopération avec le régime », conclut-il.
Du côté du Front de gauche, Ian Brossat, membre de l’équipe de campagne de Jean-Luc Mélenchon et responsable des questions de sécurité au PCF, estime que les révélations de Mediapart « sont accablantes et montrent combien le système Sarkozy est pourri jusqu’à la moelle ». « Une odeur de soufre règne autour de Nicolas Sarkozy. » La réaction du chef d’État ne l’étonne pas : « Il balaye toujours d’un revers de main les affaires qui s’accumulent, mais elles lui collent à la peau comme un sparadrap. »
Également contacté par Mediapart, le candidat du MoDem,François Bayrou a indiqué qu’il n’avait « aucun élément pour réagir », ajoutant qu’il s’était « déjà assez exprimé sur les affaires ».