Juppé et Sarkozy: quinze ans d'affrontements

Publié le par DA Estérel 83

 

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«Je me disais que j'aurais du mal à travailler avec lui mais au bout de trois mois je me suis rendu compte que c'était possible.» Lundi, c'est un Alain Juppé très confiant quant à sa collaboration avec le chef de l'Etat qui s'exprimait face aux journalistes, à l'hôtel de ville de Bordeaux (voir la vidéo ci-dessous). Mardi, lors de sa prise de fonction au Quai d'Orsay, le successeur de MAM a d'ailleurs assuréqu'il «fall(ait) refonder l'Union pour la Méditerranée», le grand projet du début de mandat de Nicolas Sarkozy, qui «était une initiative prémonitoire».

 

Son arrivée à ce poste prestigieux, si elle permet au chef de l'Etat d'installer un contrepoids à Fillon dans le gouvernement, est surtout une belle revanche pour Juppé. Il revient en homme incontournable de la relance de l'action gouvernementale et impose ses conditions: Claude Guéant, qui avait la haute main sur les affaires étrangères à l'Elysée, a été envoyé place Beauvau; Jean-David Levitte, le conseiller diplomatique de Sarkozy, a fait valoir ses droits à la retraite.

 

Alain Juppé doit pourtant faire face à une difficulté: peser, au-delà du discours, sur le contenu de la politique extérieure, domaine «réservé» par excellence du chef de l'État sous la Ve République. Ce sera d'autant plus difficile que Nicolas Sarkozy cumule la présidence du G8 et du G20 et compte bien se servir de la scène internationale pour reprendre de la hauteur d'ici 2012. Parce que les deux hommes n'ont cessé de s'affronter depuis 1995, cette dernière année du quinquennat a autant des airs de mariage de raison que de cohabitation. Décryptage de plus de quinze années de bagarres idéologiques et politiciennes.

A. Juppé et N. Sarkozy en 1988.
A. Juppé et N. Sarkozy en 1988.

 

Mai 1995. Après une campagne sanglante à droite (voir la vidéo INA), Jacques Chirac conquiert l'Elysée. Il propulse son dauphin Alain Juppé à Matignon. Avec une consigne: «Ne nommer aucun ex-ministre du balladurisme dans son équipe», raconte Franz-Olivier Giesbert dans La Tragédie du président (Flammarion, 2006). «Une vraie fatwa. Le nouveau premier ministre n'aura donc pas le droit de recycler Nicolas Sarkozy pour lequel il a toujours éprouvé une sorte de faible, bien qu'il s'en méfie.» Si certains balladuriens sont intégrés au gouvernement (comme François Fillon), la plupart, dont Nicolas Sarkozy, porte-parole de Balladur pendant la présidentielle, sont écartés.

 

Juppé a la main sur tout: Matignon, la mairie de Bordeaux, le RPR qu'il préside jusqu'en 1997. Le maire de Neuilly, lui, devient le meneur de la fronde balladurienne face à Matignon. Estimant que la meilleure manière de sortir du désert est d'affirmer sa force parlementaire, il ferraille à l'Assemblée à coups d'amendements.

Avril 1997. Secoué par une crise sociale sans précédent, Juppé songe à intégrer deux ex-balladuriens pour relancer son équipe: François Léotard et surtout Nicolas Sarkozy à Bercy. «Il (le) considère comme le meilleur de la nouvelle génération, écrit Franz-Olivier Giesbert. Un professionnel qui ne laisse rien au hasard. Avec ça, un brin populiste et très pédagogique. En somme, l'anti-Juppé.» Réponse de Chirac: «Mais ne vaudrait-il pas mieux dissoudre l'Assemblée?» Une dissolution ratée plus tard, la gauche s'empare de Matignon. Philippe Séguin prend le RPR et sort Sarkozy du ghetto balladurien en le nommant secrétaire général. Juppé perd Matignon et le RPR.

Cette période est fondatrice des relations “amour-haine” des deux frères ennemis de la chiraquie – le «fils préféré» et le «fils rebelle». Dans son livreJe ne mangerai plus de cerises en hiver (Plon, mars 2009), le maire de Bordeaux compare d'ailleurs leur relation à celle qui opposa jadis Valéry Giscard d'Estaing à Jacques Chirac, «la haine en moins»«J'ai des relations amicales avec Nicolas Sarkozy, nous n'avons pas le même tempérament, nous avons parfois des divergences et je les exprime, mais au total je souhaite qu'il réussisse», expliquait-il lors de la promotion de son livre.

 

«Je n'ai jamais été sarkolâtre»

Les deux hommes représentent deux approches radicalement opposées de la politique. Issu d'une famille modeste et diplômé de l'ENA, Juppé incarne la méritocratie française, quand l'avocat Sarkozy porte l'étiquette “Neuilly” (Hauts-de-Seine), son fief. Le premier symbolise la vieille droite technocrate, le second la nouvelle droite décomplexée. Juppé lui-même a reconnu leurs «différences de tempérament»«de comportement», et de«façons de voir la vie», dans un livre d'entretiens avec Michel Rocard et le journaliste Bernard Guetta, La Politique telle qu'elle meurt de ne pas être.

«Je n'ai jamais été sarkolâtre, dit-il. Je le connais depuis très longtemps. Je connais ses qualités et ses défauts comme il connaît les miens. (...) Le modèle américain de réussite matérielle me fascine moins qu'il ne semble l'attirer. Et puis, il y a sa façon de gouverner, de ramener à lui toutes les décisions, d'être en permanence en première ligne – bref, ce qu'on a appelé “l'hyperprésidence”.»

C'est surtout sur les cendres du RPR que les deux hommes vont réellement s'affronter. Lors de la campagne présidentielle de 2002, l'un plaide pour une campagne au centre, quand l'autre veut se positionner à droite et deviendra le ministre de l'intérieur du tout sécuritaire. «Le RPR résistera-t-il au clash programmé Juppé-Sarkozy?»s'interroge alors Libération.

Créée en 2002 pour Juppé, «le meilleur d'entre nous» dixit Jacques Chirac qui aurait aimé le voir lui succéder à l'Elysée, l'UMP sera récupérée par Sarkozy. Pas question, pour le maire de Neuilly, que ce nouveau parti unique de la droite serve de rampe de lancement pour la présidentielle de 2007 à Juppé. En septembre 2002, lors de la grand-messe d'enterrement du RPR, ilpasse à l'offensive et interpelle le président de l'UMP à la tribune: il réclame de la démocratie au sein du mouvement, un «projet politique fort», et non un «consensus mou»«L'UMP sera une affaire d'équipe, ou ne sera pas», assène-t-il. Juppé réplique en le maltraitant lors du congrès fondateur de l'UMP, en novembre 2002, puis en écartant son lieutenant Brice Hortefeux de l'équipe dirigeante du parti. Sarkozy se fent en retour d'uncinglant réquisitoire contre le président de l'UMP, devant les élus parisiens. Pendant deux ans, les coups s'enchaînent.

Janvier 2004. Juppé est condamné à dix-huit mois de prison avec sursis et dix ans d'inéligibilité dans l'affaire des emplois fictifs du parti de Jacques Chirac. Le ministre de l'intérieur est en déplacement en Corse quand il apprend la nouvelle. «Le problème de Juppé, c'est pas la justice, c'est lui. Jamais les Français ne l'éliront à l'Elysée», lance-t-il, furieux de voir le duel tant attendu lui échapper. 

A. Juppé et N. Sarkozy en 2007.
A. Juppé et N. Sarkozy en 2007.

Août 2006. Les deux hommes se rencontrent longuement et signent un pacte de non-agression. En échange d'un soutien clair pour la présidentielle, Sarkozy propose la présidence de l'Assemblée nationale à Alain Juppé, de retour de son exil québécois. Lors de la victoire de Nicolas Sarkozy, le maire de Bordeaux devient finalement le numéro deux du gouvernement, avec un super-ministère de l'environnement, «laboratoire de la réforme de l'Etat». Le retour en grâce de Juppé est de courte durée. Battu aux législatives un mois plus tard, il doit quitter le gouvernement par la petite porte.

Juin 2008. Après un an de réserve, Alain Juppé reprend ses critiques contre son frère ennemi. Faisant part de ses «inquiétudes» sur le retour annoncé de la France dans l'Otan, il «(se) demande si on n'est pas en train de faire un marché de dupes, en rentrant sans conditions». Son blog devient le lieu d'allusions remplies d'ironie à l'encontre de Nicolas Sarkozy (lire notre décryptage du 9 janvier 2009). Exemple lorsqu'il réplique aux vœux présidentiels de 2009 aux parlementaires et aux conseillers de Paris, dans lesquels Sarkozy critiquait implicitement Chirac («Des rois fainéants on en a connus!»)«“Omniprésident ou roi fainéant”... Quel que soit le niveau de responsabilité, on ne peut donc résister à la tentation d'un bon mot, même quand il est injuste, inélégant, et surtout inutile.»


Pendant trois ans, l'ancien dauphin de Chirac alterne le soutien aux réformes du gouvernement et les critiques acerbes, les «si je peux me rendre utile»agrémentés de conditions, comme Mediapart l'a décrypté en détails ici. Il avoue qu'il «n'a jamais cru» en «la rupture» de Nicolas Sarkozy. Réclame une politique de rigueur fiscale et de hausse de la TVA. Enumère dans Le Monde ses réserves par rapport à un retour de la France dans l'Otan (février 2009). Met en cause la méthode Sarkozy et «l'accumulation des réformes»qui «donn(e) un peu le tournis». Tape du poing sur la table en disant que le gouvernement «se fout du monde» sur les modalités de la réforme de la taxe professionnelle (octobre 2009).

Critique le débat sur l'identité nationale («détestable»), il «s'interroge»sur le bouclier fiscal («On voit aujourd'hui qu'une petite minorité de très riches ne cesse de s'enrichir») et suggère de revenir sur cette mesure emblématique du quinquennat car, depuis, «les choses ont changé, la crise est venue» (mars 2010). Dit tout haut qu'«il ne faut pas renoncer» sur la voie de la fiscalité environnementale après le recul gouvernemental sur la taxe carbone (mars 2010). Prône «un effort» de pédagogie et de justice dans les réformes. Demande des mesures en faveur des «chômeurs en fin de droit» et des «logements pour les travailleurs pauvres». En avril 2010, il franchit un cap dans un entretien au Monde en se disant prêt à présenter, le cas échéant, une «offre» alternative pour 2012. 

L'été dernier, il a dénoncé le virage sécuritaire du gouvernement (écrivantsur son blog que «notre pays n'(était) pas à feu et à sang»), et la campagne contre les Roms («La priorité sécuritaire ne doit pas (...) conduire à des exagérations, peu compatibles avec nos valeurs fondamentales»). Dernièremenr, il a même désapprouvé l'idée d'un grand débat sur l'islam,«qui risquerait de déraper». Et Sarkozy, lui, multiplie les piques. Exemple à l'automne dernier: «Juppé, c'est bien lui qui avait réussi à la fois à reculer sur les réformes et à mettre 2 millions de personnes dans la rue», disait-il en se vantant d'avoir réformé les retraites. 

Mais les deux hommes savent aussi se donner des gages de loyauté mutuelle.En mai 2010, pour les trois ans de l'élection de Nicolas Sarkozy, le maire de Bordeaux vante «la façon dont le président a géré la crise» et évoque aussi«d'autres réformes qui ont fait avancer les choses», notamment dans «le domaine fiscal et social» (voir la vidéo ci-contre). En novembre dernier, ilestime même que «Sarkozy est le seul candidat à droite et au centre à pouvoir gagner». Le chef de l'Etat, lui, a offert plusieurs promotions à son rival. En novembre 2008, il en fait son représentant personnel à New York, au sommet de l'ONU sur les religions. En juillet 2009, il le choisit pour co-présider avec Michel Rocard la commission chargée de réfléchir aux priorités du grand emprunt. En janvier 2010, il lui propose de succéder à Philippe Séguin à la tête de la Cour des comptes et lui offre en novembre le Quai d'Orsay (deux propositions déclinées par Juppé).

 

Lorsque le premier ministre accepte le portefeuille de la Défense, c'est malgré ses prises de position très différentes de celles du chef de l'Etat sur la dissuasion nucléaire (il a signé l'appel de Michel Rocard pour «un monde sans armes nucléaires»), l'engagement militaire français en Afghanistan («un bourbier terrible, une impasse») et la réintégration de la France dans l'Otan (un «marché de dupes», disait-il sur son blog – le billet a été effacé depuis).

Le voilà aujourd'hui au Quai d'Orsay (un poste qu'il avait occupé entre 1993 et 1995) avec une vision également quelque peu différente du Président. En juillet 2010, dans une tribune libre avec Hubert Védrine, il avait déploré«l'affaiblissement sans précédent» de la diplomatie française et dénoncé«un malaise au Quai d'Orsay, largement dû à la RGPP». Ce mardi, Juppé a aligné ses priorités: le renforcement des partenariats avec les pays émergents, la défense européenne, l'Afrique, et la relance de l'Union pour la Méditerranée. Le conseil européen extraordinaire convoqué le 11 mars pour discuter de la situation en Libye et la réunion du G20 des ministres des affaires étrangères les 14 et 15 mars donneront une idée de la marge de manœuvre que lui laisse Nicolas Sarkozy.

L'ancien premier ministre n'a en tout cas pas renoncé à jouer les alternatives pour 2012. «S'il est candidat, je ne le serai pas», a-t-il lâché lundi.

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Publié dans UMP

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