Argent liquide: l'ancien trésorier de Balladur confirme les soupçons
Recueilli le 15 février dans le secret du cabinet du juge Renaud Van Ruymbeke, un témoignage de première main vient renforcer les soupçons sur l'origine suspecte d'au moins sept millions de francs ayant contribué au financement de la campagne présidentielle d'Edouard Balladur, en 1995.
Ce témoignage émane de René Galy-Dejean, ancien député (1991-97) et maire (1983-98) du XVe arrondissement de Paris. Figure incontournable du RPR parisien deux décennies durant, M. Galy-Dejean a été interrogé, dans le volet financier de l'affaire Karachi, comme témoin assisté – un statut hybride entre témoin simple et mis en examen – en tant qu'ancien trésorier de la campagne électorale de M. Balladur.
Les deux hommes, aujourd'hui brouillés, étaient très proches, M. Galy-Dejean ayant eu pour charge de veiller pendant des années à la circonscription d'élection de M. Balladur.
Le financement de la campagne de M. Balladur est au cœur d'une enquête judiciaire portant sur les dessous des contrats Agosta et Sawari II, des ventes d'armes conclues, fin 1994, respectivement avec le Pakistan et l'Arabie saoudite par le gouvernement dirigé par Edouard Balladur.
Les juges Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire étudient l'hypothèse selon laquelle ces deux contrats auraient permis de dégager du «cash» pour alimenter illégalement les caisses du premier ministre-candidat. A l'époque, Nicolas Bazire, actuel n°2 du groupe de luxe LVMH, dirigeait à la fois le cabinet de M. Balladur à Matignon et sa campagne électorale, dont Nicolas Sarkozy était par ailleurs le porte-parole, après avoir été ministre du budget de son gouvernement.
D'emblée, M. Galy-Dejean a tenu à souligner qu'il n'avait joué qu'un rôle limité dans cette campagne électorale: «J'ai accepté d'en être le trésorier et je me suis vu affecter un bureau au 4e étage dans l'immeuble loué pour la circonstance dans le VIIe arrondissement, rue de Grenelle (...) Je débarquais dans un système en état de marche. On m'a indiqué que l'expert-comptable sur lequel j'aurais à m'adosser est M. Bienaimé que je ne connaissais pas. Mon rôle consistait à gérer les dépenses et essayer de les contenir. Aucune responsabilité ne m'est confiée pour ce qui est des recettes.»
Concrètement, René-Galy Dejean a expliqué au juge qu'il recevait «des factures en nombre considérable, location de véhicules, ouverture de permanences, location de salles de meetings, repas et banquets. Cela représentait des milliers de factures. Cela n'était pas maîtrisable. Le rôle de ma petite équipe était d'enregistrer les factures, d'établir les chèques, préparer les lettres d'envoi des chèques et de me les faire signer».
Au fil des mois, l'association de financement de la campagne d'Edouard Balladur (Aficeb) enregistre de nombreux dons des militants.
«Les dépôts en espèces (et en chèques) l'ont été à l'agence du Crédit du Nord rue du Bac par M. Galdin seul qui m'assistait bénévolement dans mes fonctions de trésorier. Il était en effet mon assistant parlementaire. Mme Raulhac (une assistante, NDLR) lui remettait les billets qui étaient dans le coffre et c'est lui allait les déposer dans cette agence rue du Bac qui était proche du siège de la campagne», a expliqué M. Galy-Dejean.
Deux semaines avant le premier tour, fixé le 23 avril 1995, les balladuriens, qui sentent le vent tourner – les sondages ne faisaient plus de leur champion le favori –, décident de passer la vitesse supérieure, en organisant notamment un meeting géant au Bourget.
Au lendemain du premier tour, qui voit l'élimination d'Edouard Balladur au profit de son rival Jacques Chirac, le trésorier de l'Aficeb a pour mission de «réunir et compter les fonds qui sont arrivés au siège dans les quinze derniers jours».
Ceux-ci proviennent de trois sources différentes: l'argent collecté un peu partout en France ; les fonds recueillis lors du meeting du Bourget «où étaient vendus différents gadgets, porte-clés, tee-shirts...)» ; ceux enfin obtenus dans les TGV affrétés spécialement pour le meeting du Bourget et ayant acheminé quelque 6.000 militants.
«Les trois sommes ensemble représentaient environ un peu plus de trois millions de francs en espèces et en petites coupures usagées, de mémoire de 10, 20 ou 50 francs. On a compté cet argent avec Mme Raulhac et deux ou trois bénévoles», s'est souvenu M. Galy-Dejean.
«Un peu plus d'un million venaient de fonds recueillis dans les réunions publiques dans toute la France, un million venait des ventes et collectes du Bourget, et 600.000 à 700.000 francs venaient des collectes dans les trains.» Et M. Galy-Dejean de poursuivre: «L'argent ainsi compté, je vais le 26 avril déposer cette somme au Crédit du Nord, boulevard Haussmann. C'est la seule fois où je suis allé déposer de l'argent au Crédit du Nord. Je n'avais jamais été déposer des sommes pareilles dans une banque.»
A partir de là, le trésorier va aller de surprises en surprises. Mauvaises surprises, en l'occurrence. Courant juin, il s'inquiète auprès de Gérard Beinaimé, l'expert-comptable mandaté par l'Aficeb pour valider ses comptes.
Il veut savoir quand il pourra signer l'arrêté des comptes. «M. Bienaimé m'a répondu qu'il n'était pas encore fait. J'ai attendu. Le mois de juin est passé. Début juillet, j'ai commencé à être préoccupé car les comptes devaient être déposés au conseil constitutionnel au plus tard le 13 juillet. Le 7 ou le 8 juillet, je suis allé aux nouvelles auprès de M. Bienaimé que j'ai trouvé fort embarrassé puisqu'il m'a indiqué que les comptes avaient été déposés le 5 juillet. Je réalise à ce moment-là que je n'avais pas vu l'arrêté des comptes, que je ne l'avais pas signé et que je ne l'avais pas déposé. J'ai quand même été un peu étonné.»
Ce n'est pas tout: «Mon étonnement est d'autant plus grand que je découvre en même temps que le représentant personnel de M. Balladur devant le conseil constitutionnel a été choisi en la personne de Francis Lamy que je ne connais pas (...) A ce moment-là, je ne connais pas Francis Lamy et je n'ai jamais eu affaire à lui pendant la campagne.»
René Galy-Dejean confesse encore: «Je garde, en ce qui me concerne, une certaine amertume, celle d'avoir été complètement écarté de la fin du processus de campagne. Ce sentiment vient à être conforté quand je découvre par ailleurs la création d'une autre association, l'Association pour la réforme créée semble-t-il en juin 1995 dans laquelle je ne figure pas et où l'on ne m'a pas sollicité. Ma relation avec M. Balladur et son entourage s'est dès lors distendue dans un premier temps, puis détériorée.»
Quinze ans vont alors passer. Jusqu'à ce que, au détour de l'enquête sur l'attentat commis à Karachi en mai 2002, qui a coûté la mort à onze ouvriers français chargés d'exécuter le contrat Agosta, la justice et la presse, en premier lieu Mediapart, se lancent sur la piste d'un financement occulte de la campagne présidentielle d'Edouard Balladur.
«Je n'ai jamais réentendu parler du financement de la campagne de Balladur avant le printemps 2010 lorsque j'ai été contacté par deux journalistes de Mediapart qui m'indiquent qu'ils écrivent un livre sur les rapports entre Jacques Chirac et Edouard Balladur, raconte M. Galy-Dejean. J'accepte de rencontrer les deux journalistes. Ils me mettent sous les yeux un document, que je n'avais jamais vu, récapitulant un versement de 10 millions en 1995.»
Ce document, c'est un bordereau bancaire émanant du Crédit du Nord que nous nous étions procuré dans le cadre de notre livre-enquête sur l'affaire de Karachi, Le Contrat (éd. Stock), publié en mai 2010. Le bordereau porte la date du 26 avril 1995 et mentionne une remise d'espèces de 10.250.000 francs. Une note manuscrite à en-tête du Crédit du Nord fait notamment état du dépôt de «quatre sacs» remplis d'argent liquide, uniquement en grosses coupures (des billets de 100 et 500 francs), pour un total de 7, 2 millions.
Voici les documents:
Le complément, soit 3,05 millions n'est pas détaillé. Un second bordereau évoque par ailleurs une remise d'espèce le 27 avril 1995 pour un montant de 200.000 francs.
«Je n'avais jamais vu ce document et ma surprise est totale parce que je n'ai jamais déposé 10 millions de francs au Crédit du Nord», assure M. Galy-Dejean au juge Van Ruymbeke.
Stupéfait, l'ancien homme fort du XVe arrondissement mène alors sa contre-enquête. «J'ai décidé de me renseigner et de renouer des contacts. D'abord je lis le livre Le Contrat et la presse pour essayer de comprendre ce qu'il s'est passé. Je revois Edouard Balladur et Nicolas Bazire à mon initiative. J'ai fait mon enquête et je découvre, ce que je n'avais pas pu voir puisque je n'avais pas vu le rendu des comptes, que le montant total des dépôts d'espèces est de 13 millions.»
L'ancien parlementaire poursuit: «A partir de là, m'apparaît une incohérence. Il y a les 10 millions qu'on me met sous les yeux, les 3 millions que j'ai moi-même déposés, plus les nombreux dépôts d'espèces effectués durant la campagne. Je réalise alors que les 3 millions que j'avais personnellement déposés sont les 3 millions non décrits sur (le bordereau).»
Interrogé dans Le Contrat (la première et dernière fois où il s'est expliqué publiquement sur cette histoire), voici ce que M. Galy-Dejean nous avait déclaré en prenant connaissance du fameux bordereau: «Cela ne me dit rien. Une telle somme, tout de même, je ne l'aurais pas oubliée. Ce qui me trouble le plus, c'est qu'il s'agisse de grosses coupures, alors que je n'en voyais quasiment jamais passer.»
Devant le juge Van Ruymbeke, il s'est montré tout aussi formel: «Je n'ai pas déposé 10 millions de francs. Je n'ai déposé ni les 200.000 francs, ni les 7 millions de francs figurant sur ce document. Je n'ai déposé que les 3 millions de francs (...) Je précise que le 26 avril je n'ai déposé aucun sac.»
En clair, ce fameux 26 avril 1995, M. Galy-Dejean, en sa qualité de trésorier de l'Aficeb, est venu remettre au Crédit du Nord une somme de quelque 3 millions en petites coupures, dont il a justifié l'origine, sans savoir que le même jour, plus de 7 millions, cette fois uniquement en grosses coupures, étaient déposés au même endroit.
— «D'où proviennent les 7 millions de francs ?», l'a questionné le juge Van Ruymbeke.
— «Je l'ignore. Je suis incapable de vous dire d'où vient cet argent que je n'ai pas déposé», a répondu René Galy-Dejean.
— «A-t-il été question durant la campagne d'un financement par les fonds secrets ?», a tenté le juge.
— «Non», a tranché M. Galy-Dejean, qui a implicitement mis en cause MM. Bazire et Balladur, en réponse à une autre question du magistrat.
— «En dehors d'Edouard Balladur et de Nicolas Bazire, qui aurait pu prendre la double décision, d'une part, de déposer 7 millions de francs à votre insu sur le compte de campagne dont vous êtes trésorier, et, d'autre part, de désigner un autre (Francis Lamy, NDLR) que vous-même – sans que vous soyez même tenu au courant – pour fournir des explications au rapporteur du conseil constitutionnel ?»
— «Je ne vois pas qui d'autre », a rétorqué l'ancien élu.
Le juge Van Ruymbeke avait découvert, fin 2010, que les rapporteurs du Conseil constitutionnel avaient préconisé, en vain, le rejet des comptes de campagne du candidat Balladur, en 1995, notamment du fait de l'apparition inexpliquée et pour le moins suspecte de plus de 10 millions de francs en espèces trois jours après le premier tour.
En avril 2010, interrogé par la mission d'information parlementaire sur l'attentat de Karachi, Edouard Balladur avait affirmé: «Alors certains s'interrogent sur les sommes en liquide que j'ai versées sur mon compte de campagne après le 1er tour... D'où venait cet argent ? C'était tout simplement celui des militants, des sympathisants, recueillis lors de centaines de meetings.» Une version à laquelle l'ancien premier aura du mal à s'accrocher, maintenant qu'elle est démentie par le trésorier de sa campagne décidément malheureuse.