José Bové est-il «enterré vivant» à Bruxelles?
15 Août 2010 Par
Ce mois d'août 2010 est pour José Bové celui d'un anniversaire. Cela fait un an qu'il a officiellement renoncé à son statut d'agriculteur dans son hameau de Montredon-du-Larzac, dix-neuf habitants. C'est là qu'il s'est installé en 1976, alors que l'armée voulait encore, à cette époque, transformer en champ de tir la ferme en ruines où il s'abrita tant bien que mal avec son premier troupeau de brebis.
Sa ferme et ses moutons sont désormais entre les mains d'un jeune couple d'agriculteurs, comme le veut la règle de la Société civile des terres du Larzac (SCTL) à laquelle l'Etat a finalement donné les terres et les bâtiments qu'avaient déjà achetés les militaires. Le projet d'agrandissement du camp d'entraînement militaire du plateau du Larzac fut annulé par François Mitterrand en 1981.
Quand un agriculteur quitte son exploitation, parce qu'il part, change de métier ou prend sa retraite, il abandonne les lieux à un nouveau paysan qui n'a pas besoin de s'endetter pour acheter la terre et des bâtiments de ferme. Il devient simplement locataire, avec bail agricole, de la SCTL. Cela explique que le taux de jeunes agriculteurs soit plus important qu'ailleurs sur le Larzac.
Elu député européen en juin 2009 sous l'étiquette Europe Ecologie, mandat qui le conduira à l'âge de la retraite agricole, José Bové a donc laissé sa place après avoir caressé quelques semaines l'illusion qu'il pourrait poursuivre les deux activités. Mais comme il a construit sa nouvelle maison au bout du hameau, maison en bois qui trône sur une petite hauteur de Montredon, il en reste l'un des habitants.
La maison fait face au soleil qui la chauffe au moindre rayon: une climatisation passive que complète un chauffage solaire pour l'eau et un poêle qui fonctionne avec des granulats de bois. Un vrai rêve d'écolo au prix d'une maison Borloo, mais suffisamment discrète pour ne pas éclipser les vieilles bâtisses de pierre centenaires qui donnent son identité forte à Montredon et à sa petite place de terre et d'herbe.
Symboliquement, José Bové a installé son secrétariat de parlementaire en plein Larzac, à trois kilomètres du hameau, au CUN, le centre des non-violents et des objecteurs de conscience construit en 1975 pour occuper un terrain que guignaient les militaires.
Cet été, l'ancien porte-parole de la Confédération paysanne et des faucheurs volontaires est donc venu se reposer à Montredon, après de brefs séjours rythmés par les sessions parlementaires à Bruxelles et à Strasbourg. Et il a aussitôt repris le rituel du marché estival du mercredi après-midi qui réunit en général plus d'un millier de personnes autour des producteurs de la région, d'une buvette alimentée par la bière du Larzac et d'une librairie qui fait toujours le plein.
La petite fête se termine par une séance de grillades et un débat autour d'un invité ou d'un film. Début août, le philosophe Paul Blanquart était invité à disserter avec les visiteurs réunis dans un mini-théâtre de verdure sur une question toujours d'actualité au Larzac:«Qu'est-ce qu'être militant». Question à laquelle l'eurodéputé répondit en expliquant ce qu'il tente de faire à Bruxelles.
Les habitants du hameau, tout comme les paysans répartis sur les 6.300 hectares de la SCTL ou du Groupement foncier agricole, qui gère le reste des terres soustraites aux militaires, ne regardent plus Bové tout à fait du même œil depuis qu'il est élu, même si sa compagne est restée au pays pour gérer la SCTL.
Les uns et les autres, comme d'ailleurs bon nombre d'acheteurs du mercredi qui sont souvent des habitués, lui demandent des comptes. Notamment sur les questions agricoles, sur le futur de la Politique agricole commune et évidemment sur les OGM. José Bové reste, d'une certaine façon, le conseilleur-en-chef des Faucheurs volontaires mais la distance est perceptible. Comme si son mandat électif avait modifié les rapports entre le militant et ses «électeurs».
L'important, ce sont les siens, ceux du plateau qui s'interrogent. L'un de ses plus anciens compagnons de lutte des années 1970 et 1980 secoue la tête:
«Il ne sert à rien à Bruxelles, il fait ce qu'il peut mais les Verts y sont trop peu nombreux. Bruxelles est en train de nous le lessiver, de l'utiliser pour que tout le monde pense qu'il remporte quelques victoires. Maintenant que je suis moi aussi à la retraite, j'ai le temps de tout lire et j'ai l'impression qu'il n'ira peut-être pas au bout de son mandat car il va finir par se rendre compte qu'il n'est qu'un jouet, une marionnette sincère avec laquelle les puissants s'amusent. Peut-être qu'il était plus utile en tant que paysan, même quand il courait partout dans le monde.» Il y a un an, au même marché où se fêtait l'élection, ce même paysan était enthousiaste.
Devant le grand barbecue où l'eurodéputé s'active et où tout le monde se presse, des amis s'interrogent: «Quand il militait dans la rue, quand il animait des manifestations, il avait une vraie fonction, il entraînait les gens. Mais on ne sait rien, on ne dit pas grand-chose de ce qu'il fait à Bruxelles. Les écolos l'ont enterré vivant. Mais bon, beaucoup de gens sont heureux de voir qu'il n'a pas abandonné le Larzac, qu'il vit toujours ici, même en pointillé.»
Inlassablement, de groupe en groupe, souvent épaulé par l'un de ses assistants, Michel Dupont, ancien lui aussi de la Confédération paysanne, Bové explique avec un enthousiasme communicatif ce qu'il fait à Bruxelles, comment se déroulent les travaux de la Commission agriculture dont il fait partie, après avoir été écarté de sa présidence. Le besoin de convaincre est plus présent que jamais, comme pour effacer ses propres doutes et ceux de certains de ses interlocuteurs.
Dans ces retrouvailles, il y a la politique mais aussi le plaisir manifeste de retrouver des amis. Comme une preuve que ces gens venus de tous bords et réunis par le mouvement des années 1970 ensuite relancé par la bataille pour le bio, pour une agriculture paysanne ou contre les OGM, forment une communauté à part. Symbole de la victoire de cette alliance de quelques individus et d'un groupe qui gère la terre selon des principes d'égalité définis il y a une trentaine d'années, la librairie du marché fait souvent plus de recettes, comme en cette fin de juillet, que la buvette.
L'eurodéputé dit avoir besoin de replonger dans cet écosystème pour reprendre son souffle. Au bout d'un an, le retour n'est finalement pas si mal réussi. Mais, en survie hors sol à Bruxelles, José ne finira-t-il pas par se lasser d'être Bové ?
·