«Je quitte évidemment l'UMP.» Jeudi soir, Jean-Louis Borloo a signé l'acte de décès de l'UMP
«Je quitte évidemment l'UMP.»Jeudi soir, Jean-Louis Borloo a signé l'acte de décès du parti présidentiel et parti unique de la droite, en direct sur France-2, se présentant comme «une alternative à l'UMP». Invité de la dernière édition d'«A vous de juger», l'émission d'Arlette Chabot, l'ancien ministre de l'écologie a ouvert la voie à une éventuelle candidature à l'élection présidentielle en 2012: «Je suis prêt», a-t-il lancé, indiquant que, bien sûr,«cela se fait collectivement». «La France est une grande cause, donc si mes amis le souhaitent, je suis prêt à l'incarner.»
Il devait être le joker centriste de Sarkozy. Son alternative "sociale" pour Matignon. Le président du parti radical vient pourtant de mettre un gros bâton dans les roues du chef de l'Etat. «Le Parti radical va proposer d'organiser (...) l'aile sociale, l'aile humaniste de la majorité», a-t-il annoncé, citant les centristes du Nouveau centre, les gaullistes sociaux et les écologistes. Il a évoqué la création de «cette formation politique avant l'été», «à l'extérieur de l'UMP», après le vote du congrès du parti radical les 14 et 15 mai. «Vous pouvez considérer qu'il y a une nouvelle formation, une alliance républicaine», a-t-il expliqué à Arlette Chabot.
Cette alliance républicaine, c'est évidemment la confédération des centres qu'il prépare depuis sa sortie du gouvernement, en novembre dernier, avec le parti radical (qu'il préside), le Nouveau centre d'Hervé Morin, la Gauche moderne de Jean-Marie Bockel, la Convention démocrate du député Hervé de Charette, l'Alliance centriste du sénateur Jean Arthuis et certains ténors centristes de l'UMP (comme Jean-Pierre Raffarin, Pierre Méhaignerie, le secrétaire général adjoint Marc-Philippe Daubresse).
Ce nouveau mouvement aura «vocation à avoir une candidature à la présidentielle et à la gagner» et sera «une alternative au PS et une alternative à l'UMP», a-t-il assuré.
Pendant la première demi-heure de l'émission, le patron des radicaux s'est livré à un attaque en règle de l'action de Nicolas Sarkozy, oubliant qu'il avait été son ministre pendant quatre ans (et qu'il avait appartenu aux gouvernements UMP successifs pendant huit ans). «L'alternative au PS, l'UMP va avoir du mal à l'être»; «Je suis assez convaincu que l'UMP va avoir du mal à résister à l'alternance», a-t-il expliqué, soulignant que les régions, les départements, les villes sont déjà très majoritairement à la gauche.
L'ancien numéro deux du gouvernement a quasiment enterré, en direct, la candidature du chef de l'Etat. «Est-ce que vous savez s'il sera candidat? a-t-il demandé à Arlette Chabot. Il aura fait un quinquennat, un quinquennat inouï.» Comme Alain Juppé (avant son entrée au gouvernement) ou Dominique de Villepin (dans un registre plus virulent), il a critiqué le rythme des réformes (il faut «arrêter de faire des réformes à tout bout de champ»), le débat sur l'islam («Soyons très prudents avec ces sujets»), et la mise au centre de l'insécurité et de l'immigration («Ce n'est pas l'essentiel des problèmes français»).
Jean-Louis Borloo s'est au contraire efforcé d'apparaître comme l'anti-Sarkozy («Je suis pour l'égalité, pour la République, la laïcité»; «Je préfère la République des solutions plutôt que celle qui essaye d'opposer les uns aux autres»; «On se préfère généreux, bienveillant (...) qu'égoiste et voleur»), le rassembleur («Pas une des 45 personnes n'appartient à un parti politique à Valenciennes (où il a été maire, ndlr). On n'est pas obligé de se catégoriser.») Il s'est surtout appliqué à afficher ses habits sociaux, évoquant l'«écart insupportable» des salaires en France, «l'injustice fiscale locale» qui «(le) chagrine». «Est-ce que les Français sont en désarroi? Oui je le crois. Et depuis trente ans.»
En face de lui en deuxième partie d'émission, le socialiste Pierre Moscovici écarquillait les yeux. «Je vous écoute et je me demande vraiment ce qui vous est arrivé pendant quatre ans!», a-t-il ironisé, notant une contradiction: «être solidaire du gouvernement depuis huit ans» et prétendre incarner «une alternative» à l'UMP. «Vous ne regrettez rien mais vous proposez exactement le contraire! Ce que vous avez fait vous ne pouvez pas le balayer comme ça. Vous avez été ministre de Sarkozy, ministre de Fillon. (...) Ils ont vraiment abîmé le modèle français.»
Jean-Louis Borloo a franchi un pas supplémentaire en faisant des appels du pied appuyés à l'ennemi numéro un du chef de l'Etat. A l'éditorialiste Alain Duhamel, qui l'interrogeait sur l'ouverture à Dominique de Villepin, il a répondu: «Dominique est évidemment le bienvenu!» Pour débattre? «Plus que ça! Dominique c'est la voix de la France à l'ONU, Dominique, la bataille de l'emploi on l'a gagnée ensemble!» Sourire de Pierre Moscovici:«Si j'ai bien compris cette coalition, c'est le tout sauf Sarkozy à droite!»
Jean-Louis Borloo récupère cette droite devenue allergique au chef de l'Etat et révoltée par le virage sécuritaire et la «dérive droitière» (dixit Jean-Pierre Raffarin) opérés l'été dernier. La course du gouvernement derrière le FN et son refus de participer à un front républicain lors des cantonales ont donné des arguments supplémentaires au patron des radicaux. Il y a maintenant «deux majorités présidentielles», avait-il lancé au lendemain des cantonales, «celle qui considère que voter PS ou FN c'est indifférent et celle qui prône l'axe républicain», se situant dans la seconde catégorie.
«La déchéance de la nationalité, le “ni-ni” (par rapport au Front national - ndlr), la discussion sur les musulmans, tout cela a renforcé notre volonté. Cela a montré qu'il y avait deux familles – l'une plutôt conservatrice et nationale, l'autre plutôt humaniste et européenne – mais aussi que lorsque l'on s'organise au Parlement, on est audible et efficace», expliquait à Mediapart Jean-Christophe Lagarde, le président exécutif du Nouveau centre, le 5 avril, faisant allusion aux 68 députés de la majorité (dont Borloo), qui, début mars, s'étaient mobilisés contre l'extension de la déchéance de la nationalité, en cosignant un amendement de suppression de cette mesure.
L'annonce du 7 avril, jour des 60 ans de Jean-Louis Borloo, a été méticuleusement préparée. Au lendemain de la débâcle des cantonales, les ténors centristes avaient donné de la voix dans les médias. Même André Rossinot, l'ancien patron du Parti radical, pourtant peu adepte des sorties fracassantes, avait prévenu dans Le Républicain lorrain, le 27 mars: «La majorité présidentielle (...) ne doit plus être figée dans une organisation et des propositions qui donnent d'elle une image trop souvent perçue comme arrogante. (...) L'UMP a un mois pour changer.»
Des membres de la garde rapprochée de Borloo ont ensuite fait passer une série de messages. «Chaque jour qui passe, je le vois encore plus déterminé à y aller. Il est conscient de l'enjeu», avait lâché l'un deux auParisien, la semaine dernière. Le 5 avril, Jean-Christophe Lagarde et Laurent Hénart ont lancé une première application de cette confédération des centres en inaugurant la permanence du parti radical à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis).
Sur le plateau d'«A vous de juger», jeudi soir, la mise en scène d'une famille centriste unie était soignée. Au premier rang, Hervé Morin, le président du Nouveau centre (NC), Laurent Hénart, le numéro deux du parti radical, Jean-Marie Bockel, (ancien ministre et président de la Gauche moderne), Jean-Marie Cavada, député européen NC. A leurs côtés, deux anciens ministres issus de la société civile: Fadela Amara, éjectée du gouvernement en novembre dernier, Thierry Breton, l'ancien ministre de l'économie de Raffarin.
Vendredi matin, Rama Yade, qui avait rejoint le parti radical en décembre dernier, après son limogeage du gouvernement, a annoncé sur RMC qu'elle«(suivait) le chemin emprunté par Jean-Louis» dont elle était «solidaire».«Il ne sera pas là pour faire de la figuration, ni servir de supplétif», a-t-elle prévenu. Sur RTL au même moment, Jean-François Copé, le patron de l'UMP, a dit «regrette(r)», «naturellement» le choix de Borloo, assurant en avoir «parlé très souvent avec (lui) pour le convaincre que l’UMP est une famille» et que «cette famille a besoin que tout le monde soit rassemblé».
«Rien ne justifie aujourd'hui une rupture de contrat de législature (partenariat dans le cadre de la majorité présidentielle) avec l'UMP jusqu'en 2012», a estimé vendredi le président de la fédération de Paris du Parti radical (PR), Patrice Gassenbach. Pour lui, «(Borloo) a mis la charrue avant les boeufs» et «doit d'abord s'expliquer devant le congrès du PR».
Jean-Louis Borloo sera-t-il réellement candidat en 2012 ou bien fait-il monter les enchères après son échec dans la course à Matignon, un échec qu'il a vécu comme une humiliation? N'aspire-t-il pas à devenir le dernier premier ministre du quinquennat ou le premier d'un second mandat de Nicolas Sarkozy? «Il n'y aura pas de négociations, je ne serai pas un éventuel premier ministre dans 14 ou 15 mois», a-t-il promis.
Il exclut même d'être cette candidature d'appoint un temps évoquée, au printemps 2010. «Vous connaissez quelqu'un qui est candidat pour aider quelqu'un? Vous croyez que les Français sont assez stupides? Ça n'a pas de sens», élude-t-il. Plus tard, il précise: «Je ne vous ai pas dit que j'étais candidat.» Il fera connaître son choix «avant l'automne». «Je ne suis de toute façon pas quelqu'un d'impressionnable», a-t-il prévenu, sans être dupe des tentatives du président de la République pour l'amadouer, comme le 5 avril, lors de leur visite commune dans la Somme.
Alors, oui, Jean-Louis Borloo ne sera peut-être pas candidat in fine. Les parlementaires centristes reviendront sans doute en courant dans le giron de la majorité présidentielle pour ne pas perdre leurs sièges face à la machine UMP aux législatives de 2012. Difficile d'imaginer les centristes de l'UMP, les Raffarin et Méhaignerie, quitter demain les rangs du parti présidentiel au Parlement. Mais, en attendant, c'est une belle épine dans le pied du chef de l'Etat que vient de planter le patron des radicaux.
Nicolas Sarkozy devra désormais surveiller trois casseroles de lait sur le feu: les ambitions de Jean-François Copé, François Fillon et Alain Juppé; l'aile droitière de l'UMP, qui court après le FN de Marine Le Pen; et l'aile centriste de la majorité, que Jean-Louis Borloo promet d'emmener vers 2012.