Il était une fois l’alternance
Le 10 mai 1981, 20 heures. Le pictogramme progresse sur l’écran télé. Sommet du crâne, front, yeux: le visage de François Mitterrand apparaît maintenant à demi. La moitié des Français exulte. L’ autre moitié se mure dans un silence effrayé. Les premiers feront la fête jusqu’au bout de la nuit place de la Bastille mais aussi un peu partout en France. Les seconds ne verront pas arriver les chars russes, ni à la Concorde ni aux frontières, comme cela leur avait été claironné. Une ère s’achève. Une aventure commence.
Aujourd’hui qu’on sait la suite de l’histoire, les deux septennats, les nationalisations, le ballet du «ni, ni», les grandes avancées sociétales et les minables petits arrangements entre amis pas vraiment fréquentables, pourquoi donc ce 10 mai a-t-il toujours un parfum particulier?
Pourquoi cette date résonne-t-elle plus fort que d’autres dans notre mémoire collective? Parce que ce jour-là, l’homme de la «force tranquille» aura réussi à mettre, selon le titre des mémoires de son premier Premier ministre Pierre Mauroy, «du bleu au ciel» du peuple de gauche? Même si on peut sourire de la fatuité grandiloquente qui fit dire à Jack Lang qu’avec cette élection, on était «passé de l’ombre à la lumière» comment ne pas souligner que ce jour-là fut historique à de nombreux titres.
D’abord parce que, comme le titrait Charente Libre, la Ve République venait de mettre le cap à gauche pour la première fois depuis 1958 avec l’arrivée de ce «Charentais à l’Elysée». Ensuite parce que dès ce moment-là on comprit que la rupture - et là, on pouvait réellement employer ce mot galvaudé, depuis... - serait parfaitement pacifique.
Mais surtout parce qu’on pressentait qu’à partir de ce jour rien ne pourrait plus être comme avant. L’homme qui avait promis de «changer la vie» dut certes ronger ses ambitions face aux réalités économiques. Sans doute peut-on lui reprocher, lui qui avait pourtant dénoncé le«coup d’Etat permanent», de s’être glissé avec délectation dans les habits de monarque républicain. Mais moins que d’avoir, pour de basses raisons politiciennes, permis au FN d’entrer à l’Assemblée.
Il reste que la victoire du 10 mai et les grandes réformes qui suivirent - on sut ainsi dès ce jour-là que la peine de mort avait vécu, Mitterrand ayant eu le courage d’annoncer à l’avance son abrogation - auront ouvert le champ des possibles. A commencer par celui de la possibilité de l’alternance. Les socialistes qui prétendent à la succession vont-ils savoir rééditer la démonstration du maître dans tout juste un an?
Nombreux à se réclamer de l’héritage - même sous bénéfice «d’inventaire» comme l’avait fait un Premier ministre candidat à qui cela n’a pas réussi - ils n’ont plus que quelques petits mois et une Primaire pour montrer qui d’entre eux est réellement habité par une nouvelle«force tranquille».