Hollande, sa « stature » et les Français de Washington
Ils sont là bien avant l’heure. En élégantes robes d’été ou en costume, dans des effluves de parfums chics, environ 2 000 Français expatriés se pressent dans la salle de réception de l’ambassade de France à Washington, pour voir « le Président ». Comme lors de sa visite à Londres pendant la campagne, François Hollande n’est pas en terrain conquis : dans la capitale américaine, Nicolas Sarkozy est arrivé largement en tête au second tour avec 55 % des voix.
Devant l’entrée, Chantal, tailleur vieux rose, le teint hâlé qui sied à une riche retraitée, dit de sa voix de fumeuse : « Oh, ici, ils viennent pour le champagne et les petits fours, mais ils ont voté Sarkozy ! Ils ont tous des bons postes, ils pensent à leurs banques et à leurs sous. Pour eux, les socialistes, c’est comme les communistes, ils vont leur prendre leurs sous… » Elle a voté Hollande, avait déjà choisi Mitterrand. Mais sa fille « bourrée de fric qui vit en Suisse » veut rendre son passeport français « si ça continue ». Chantal, elle, veut rentrer en France.
Dans la salle, devant les coupes encore vides, – le pot ne sera servi« qu’après le discours », précise un écriteau –, plusieurs fonctionnaires français de la Banque mondiale bavardent. Plus loin, un prêtre et des militaires. Les 15 000 Français qui vivent à Washington et ses environs, sont souvent cadres dans des multinationales ou travaillent dans les grandes institutions internationales.
Yann (le prénom a été changé) est à la Banque mondiale, « qui a la réputation d’être capitaliste », dit-il pudiquement. Il a voté Sarkozy et explique le succès du président sortant à Washington :« Ici, beaucoup sont venus avec de l’ambition. Ils savaient que les gens motivés et intelligents sont beaucoup plus récompensés qu’en France. C’est plus facile d’aller plus haut. Ce sont de vraies valeurs. » Des valeurs de droite. « Les gens qui viennent vivre aux États-Unis ont un esprit très individualiste, entrepreneurial. C’est pour cela qu’ils votent à droite », confirme Bertrand, cadre de haut niveau dans une entreprise d’informatique. Lui aussi était plus convaincu par Sarkozy que par Hollande.
Beaucoup aussi doutent de la “stature” de chef d'État de l'ex-président du conseil général de Corrèze, eux qui parlent spontanément de DSK, l'ancien directeur général du FMI dont le siège est à Washington, comme d'un espoir gâché. « Il n'avait pas tellement de charisme, tout le monde attendait DSK. Hollande, on l'a vu comme le remplaçant sans avoir le même poids... Finalement, je suis vraiment surprise par ses premières décisions, faut espérer que cela continue », explique Marina, franco-gabonaise qui travaille dans une agence internationale de voyages.
Tous veulent voir « le Président », dans une ambiance entre meeting politique et pince-fesses mondain. Comme souvent, François Hollande qui avait rendez-vous avec David Cameron, le premier ministre britannique après ses entrevues avec Barack Obama et Hillary Clinton, a du retard. Les invités patientent en se perdant en conjectures : « Et si la droite gagnait les législatives ? », « Il paraît que Sarkozy aussi était en retard », dit un autre.
Un attroupement, quelques applaudissements et des bouchons de champagne qui sautent. Personne n’y voit rien, mais tout le monde devine que François Hollande vient d’arriver. Les appareils photo, les smartphones et quelques iPads se lèvent pour attraper une photo. Le chef de l’État monte sur la petite estrade, commence par quelques blagues – il en est coutumier – pour animer l’assistance, puis se lance dans le récit de sa journée.
Le matin même, il a rencontré pour la première fois le président Barack Obama – une entrevue longue d’une heure quarante avec déclaration commune dans le bureau ovale, où les deux hommes ont affiché leurs convergences sur la nécessaire relance de la croissance et juré que le retrait français d’Afghanistan n’était pas un accroc à la relation franco-américaine. Même convergence de vue affichée sur la Syrie – condamnation de Bachar el Assad et appui à la mission de l’Onu – et sur l’Iran – « fermeté » mais insistance sur la négociation (lire ici notre analyse).
« C’est une journée extrêmement positive », jure le nouveau ministre des finances, Pierre Moscovici, du voyage pour rencontrer brièvement son homologue du Trésor Tim Geithner, mais qui a préparé la visite américaine quand il était encore directeur de campagne.
Dans la salle de l’ambassade, François Hollande parle de la relance de la croissance devant des mines dubitatives. Là plus qu’ailleurs, c’est la crédibilité de son projet économique qu’on remet en cause. Mais sans animosité aucune. « Il essaie d’offrir une relance keynésienne mais il ne pourra pas augmenter l’endettement de la France. Cela va être un bras de fer, mais la vraie menace, c’est les pays du sud de l’Europe », prophétise doctement Sébastien, 46 ans, lui aussi salarié de la Banque mondiale. Bertrand : « Est-ce réellement adapté à la réalité de l’économie ? On ne peut plus creuser sans fin les déficits. »
Hollande enchaîne, salue « la communauté d’affaires et d’entrepreneurs » de Washington qui doit contribuer au« redressement » de la balance commerciale française, rend hommage à l’école française avant de critiquer la gratuité instaurée par Nicolas Sarkozy « pour certaines classes ». « Certaines classes au double sens du terme », lâche Hollande. Une dame BCBG lève les sourcils, les autres applaudissent. En passant, Hollande évoque les impôts, sans entrer dans le détail – beaucoup dans la salle sont hostiles aux hausses promises pour les plus aisés :« La contribution de chacun sera appelée mais je ne vais pas chercher les exilés fiscaux à Washington. » La salle rit, conquise.
Habilement, Hollande manie séduction – comme lors de sa visite de campagne à Londres où il avait juré qu’il n’était pas« dangerous » – et allusions à son programme. En conclusion, il dit : « Nous devons mettre de la justice parce que chacun veut de la justice…, sauf quand il est lui-même concerné, je l’entends bien. Alors, pour que nous puissions être le plus juste possible, nous devons être les plus capables de créer de la richesse. Merci de le comprendre. Merci de participer (…) au redressement de notre pays. » À la sortie, les coupes de champagne passent de main en main. Un homme, apparemment rassuré, glisse : « Ah, au moins, il n’est pas comme Mitterrand. » Un autre : « Il n'a fait pas de promesse, c’est sain. »