Hollande maintient sa stratégie, coûte que coûte

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Lundi, après deux jours en Corse, il était à Bondy, mardi à Calais et Boulogne-sur-Mer, mercredi à Nice, jeudi à Montpellier puis à Mont-de-Marsan, avant trois jours à Mayotte et la Réunion. A chaque fois, une réunion publique, le plus souvent en plein air, pour marteler le projet et affirmer sa « cohérence ». A trois semaines du premier tour, François Hollande a choisi de ne surtout rien changer à sa stratégie.

Dans son entourage, on affiche sa confiance, certains en sont déjà à se disputer des ministères. La remontée de Nicolas Sarkozy dans les sondages ? «Un effet prévisible». La percée de Mélenchon ? «Rien d’inquiétant». Pour les socialistes, la tuerie de Toulouse fait office de révélateur. «Là où on pouvait penser que cela allait beaucoup modifier la tonalité et les thèmes de campagne, et où l’on pensait devoir modifier notre approche, ce sont les fondamentaux qui remontent : la critique du bilan du quinquennat et l’économique et le social», estime Michel Sapin, chargé du projet du candidat Hollande.

Hollande le 15 février à Rouen.Hollande le 15 février à Rouen.© Thomas Haley

 

Le député d’Indre-et-Loire en veut pour preuve le premier meeting qu’il a animé après la tuerie. C’était lundi à Montélimar : «Je me suis senti obligé de commencer par cela, j’en ai appelé à l’esprit républicain… Mais j’ai senti au bout d’une minute qu’on était au bout de ce que les gens étaient prêts à entendre. D’abord parce que ce n’est pas le petit vieux agressé (référence à Paul Voise en 2002, ndlr) ou la jeune femme sauvagement violée : Toulouse, ce n’est pas une insécurité que les gens pensent vivre. C’est hors-norme. C’est hors-champ du politique. Ensuite à cause de la force de la préoccupation économique et sociale. Ce n’est pas un truc des mecs de gauche, c’est ce que ressentent les gens.»

«Toulouse, c’est différent de la tuerie de Nanterre en 2002 car, à l’époque, le sujet de la sécurité était la préoccupation principale des Français depuis deux ans, estime aussi Olivier Faure, proche de Jean-Marc Ayrault et “Monsieur Opinion” de François Hollande. Là, ça n’est pas le cas ; ça ne prend pas. En plus, c’est comme d’habitude avec Sarkozy : au début, il est très bon, et après son cynisme le rend insupportable. Il a peut-être réussi à s’assurer les reports de voix de Le Pen au second tour, mais il limite la casse sans créer de dynamique de premier tour.» «Sur les marchés, on ressent un grand décalage entre la perception médiatique et la réalité, abonde un cadre aubryste. Les gens ont assisté à un fait divers, pas à une menace terroriste.» Et de constater : «Si même après un événement aussi imprévu et imprévisible dans ses conséquences que Toulouse, rien ne se passe, c’est que ça sent bon…»

« François a beaucoup de sang-froid »

Depuis la fin de la supposée « trêve » de la campagne, et après quelques jours de flottement dans son équipe, Hollande a repris le fil de son discours et martèle ses mots fétiches. Exemple à Nice mercredi avec les termes de «cohérence», de «confiance» ou d’«espérance» (le discours en intégralité avec notre décryptage). «J’ai voulu donner une cohérence, montrer une vision, donner une confiance et je ne me détournerai pas de cet objectif», a lancé le candidat socialiste quand le mandat de Nicolas Sarkozy est dénoncé comme un «quinquennat de l’incohérence, de la virevolte, du zigzag, de la contradiction». Pas question donc de surprendre par de nouvelles annonces. «Dans cette campagne, on me demande toujours si je n’ai pas une proposition à ajouter. Est-ce qu’il ne faudrait pas en donner une de plus pour convaincre ? Moi, j’ai eu la volonté de présenter 60 propositions et 60 engagements, et donc de faire en sorte que les Français sachent bien quel est le sens de l’action que je veux conduire», a prévenu Hollande.

 

A en croire l’entourage du candidat, il n’est pas question de se départir de l’orthodoxie jospino-mendésiste affichée depuis le début de l’année, consistant à s’en tenir à son seul projet. Il était pourtant parvenu à enrayer la machine sarkozyste en surprenant jusqu’à ses proches (lire notre article), avec l’annonce d’une nouvelle mesure fiscale : la création d’une nouvelle tranche d’imposition à 75 % pour les revenus dépassant 1 million d’euros. C’était quelques jours après la candidature officielle de Nicolas Sarkozy, qui promettait une annonce par jour. «Dans un premier temps, vous êtes toujours dans la réponse aux à-coups. Cela a arrêté net la spirale de la proposition tous azimuts», estime Michel Sapin. Mais il veut s’en tenir là : «La force de François Hollande, c’est la cohérence du projet. Et cette cohérence profonde a été un peu mise à mal par la machine à faire des propositions de Nicolas Sarkozy.»

Même diagnostic pour le M. Opinion, Olivier Faure : «François a beaucoup de sang-froid, il n’est pas du genre à se laisser embarquer par les sondages. Que Sarkozy soit devant de peu au premier tour, on y était préparés depuis le début. Ce qui importe, c’est de tenir notre cohérence jusqu’à la fin, sans donner de prises à l’agitation du camp en face.» Une proche tempère : «On surveille les sondages quotidiens et l’hyperaction un peu désespérée de Sarkozy comme le lait sur le feu… Il nous faut maintenir le débat sur le bilan catastrophique, faire gaffe à notre score de premier tour, qui doit tourner autour de 26-28 %, et veiller à ce que le ciment républicain continue à prendre pour le second.»

Mais Hollande a choisi de ne pas surprendre. Quitte à ne pas susciter d’entrain autour de sa campagne. Depuis le début de sa campagne, c’est son point faible : ses meetings ne renversent pas les foules, même militantes, et sa candidature enthousiasme peu le « peuple de gauche ». Soit, dit un élu socialiste, mais «par rapport à 2007, je ne suis pas inquiet tous les matins en allumant la radio ! Et puis on doit faire face à un scepticisme général. Nicolas Sarkozy a malgré tout incarné un espoir en 2007. C’est beaucoup plus dur de venir après une telle déception pour redire qu’il existe une alternative». Dans un entretien au Monde jeudi, Hollande confie d’ailleurs : «Je préfère gagner une élection présidentielle avec un peu moins d'enthousiasme que de la perdre avec beaucoup plus de ferveur.»

 

Aubry et Hollande en campagne, janvier 2012.Aubry et Hollande en campagne, janvier 2012.© Thomas Haley

 

Certes, mais certains s’agacent, voire s’inquiètent, d’une ligne politique jugée par trop prudente, voire centriste. Lors du conseil politique du 19 mars, la première secrétaire du PS en personne, Martine Aubry, est montée au créneau. En cause notamment les propos de François Hollande lors de l’émission Des paroles et des actes, sur France-2, où le candidat socialiste s’est prononcé pour la réduction de l’immigration légale («mais très peu») et pour la création d’«une brigade spécialisée de lutte contre les filières clandestines, les passeurs»«Martine s’est un peu énervée, raconte un témoin, sous couvert d’anonymat. Selon elle, on ne peut pas passer notre temps à revenir sur ce qu’on a dit, et il faut arrêter de s’excuser sur nos valeurs, notamment sur l’immigration. Parce que si on n’affiche pas des valeurs dans ce domaine, ça risque de se voir qu’on va faire pareil.»

« Mélenchon ou pas, il y a besoin d'un nouveau tempo »
Jérôme Cahuzac sur Public Sénat.Jérôme Cahuzac sur Public Sénat.

L’attitude de Jérôme Cahuzac, responsable des questions fiscales dans l’équipe Hollande, ulcère aussi une partie du PS. Récemment sur Public Sénat, il a provoqué la colère de Jean-Luc Mélenchon en déclarant, à propos du soutien du Front de gauche au second tour de la présidentielle, que «dès lors qu’on soutient la candidature de François Hollande, on approuve naturellement son programme». Lors de cette émission, Cahuzac a aussi affirmé que «Jean-Luc Mélenchon et son parti ont passé un accord avec le PS pour que leurs candidats aient quelques circonscriptions avec quelque espérance de gains». «Gros menteur», lui a rétorqué, depuis Lille, le candidat du Front de gauche, pour qui, si le programme de Hollande est «à prendre ou à laisser», comme l’a aussi affirmé Cahuzac, «eh bien on laisse !». Même le PS a dû démentir l’existence d’un tel accord, et de nombreuses critiques en interne ont été exprimées envers Cahuzac. «A chaque fois qu’il l’ouvre, c’est pour dire une connerie !» s’est ainsi exclamé Martine Aubry à l’un de ses proches. «C’était inapproprié », reconnaît de son côté Michel Sapin.

Cette confusion est bien le signe d’une hésitation de l’équipe socialiste sur l’attitude à adopter vis-à-vis de leur ancien camarade. Elle a été débattue mardi en bureau national du PS, où Laurent Fabius a proposé de «cogner» son ancien camarade noniste de 2005. Avant d’être renvoyé dans les cordes par Martine Aubry. Celle-ci a bien compris qu’au même moment, parmi les plus de 15 000 personnes venues assister au meeting de Mélenchon dans sa ville de Lille, il y avait «une bonne moitié de socialistes», ainsi qu’elle l’a confié à son entourage. De son côté, le porte-parole du PS, Benoît Hamon, également représentant de l’aile gauche du parti, s’irrite du «réflexe de classe qu’on peut retrouver chez certains au parti, selon lequel Mélenchon viendrait nous voler une victoire toute faite, ou une part du gâteau».

Signe de l’agacement croissant d’une partie du PS face à la montée du Front de gauche, la sénatrice Marie-Noëlle Lienemann, qui avait déjà été très critique lors des campagnes de Jospin en 2002 puis Royal en 2007, est à nouveau sortie de sa réserve : «Il est clair que les choix faits ces dernières semaines n’ont pas été des choix d’affirmations fortes. A l’étape où nous sommes, Mélenchon ou pas Mélenchon, il y a besoin de donner un nouveau tempo et répondre aux questions que se posent les Français.» Un maire d'une grande ville, ex-strausskahnien, fait lui le constat suivant : «Il faut se remettre à parler à la gauche d’ici le premier tour, pour pouvoir ensuite s’adresser au centre dans l’entre-deux tours. C’est comme ça qu’on fait d’habitude. L’inverse est plus hasardeux.»

Pour Michel Sapin, il faut surtout trancher par la négative : «Ne pas être dans la complaisance parce que cela n’aurait pas de sens, car il est un concurrent. Ne pas être dans la critique, parce que ce n’est pas un ennemi. Et ne pas être non plus dans l’indifférence ou dans le mépris.» A l’image de Hollande, le député est défavorable à l’offre de débat lancée il y a de nombreux mois par Jean-Luc Mélenchon, restée lettre morte. «On n’est pas dans le même schéma. On débat avec nos adversaires ou nos ennemis à droite. Là, cela n’apporte rien. Mélenchon est dans une posture, ce ne serait pas utile.» Seul signal envoyé aux électeurs de Mélenchon : la présence aux côtés de Hollande de son «représentant spécial», Arnaud Montebourg, mardi à Nice, puis celle de Henri Emmanuelli sur ses terres de Mont-de-Marsan.

Sur le fond, les proches du candidat socialiste jurent qu’ils ne s’inquiètent guère de la progression dans les sondages de leur ancien camarade et de la dynamique indéniable de sa campagne. Ils rappellent toujours qu’à 10 %, Mélenchon parvient simplement à incarner seul l’étiage classique de la gauche radicale et qu’il pique des voix à l’écologiste Eva Joly. Mais, comme le pronostique Benoît Hamon,«Mélenchon peut monter encore, jusqu’à ce que les gens aient l’impression qu’il mettra en péril la victoire de la gauche»«Au-delà des 10 %, il peut éroder légèrement les scores de François Hollande, mais ce n’est pas définitif», estime Michel Sapin. Avant d’ajouter : «Il vaut mieux un Mélenchon qui sera dans la clarté au soir du premier tour qu’une dispersion sur des gens plus ambigus.» Soit, dans son esprit, l’extrême gauche.  

Une campagne à la Jospin qui marcherait ?
Meeting de François Hollande à Rouen, 15 février. Meeting de François Hollande à Rouen, 15 février. © Thomas Haley

L’équipe du candidat martèle depuis des mois que sa seule chance de succès est de réussir à mobiliser l’électorat de gauche tout en attirant les voix centristes ulcérées par le bilan et la campagne de Nicolas Sarkozy.«Il faudra un petit quelque chose qui vient du centre. Sinon on ne sera pas élu», prévient Michel Sapin. «Ce que Mélenchon ne veut pas comprendre, c’est que nous plus eux, ça ne fait pas 50 %, avertit Olivier Faure. Et on ne pourrait pas protéger le pays du sarkozysme, ce qui est avant tout l’enjeu principal.»

En revanche, le mérite de la poussée mélenchonienne est d’éviter la tentation Bayrou, selon Hamon : «François a écarté très vite l’hypothèse d’un rapprochement avec le MoDem. Mais avec un Mélenchon haut, ça élimine totalement l’hypothèse, car ce serait contre-productif vis-à-vis de l’électorat très politisé du Front de gauche.» «François ne choisira pas, il ne discutera ni avec l’un, ni avec l’autre, prédit un conseiller de Hollande. Mélenchon ne veut pas discuter, il posera des conditions inacceptables car il n’a pas besoin de participer au gouvernement et il ne veut pas empêcher la gauche de gagner. Son intérêt serait qu’on fasse alliance avec Bayrou, car ce serait la fin de sa démonstration. Mais on n’a pas besoin de Bayrou, seulement de ses électeurs.» «Le seul truc qu’on craint encore, c’est que Bayrou accepte d’être premier ministre de Sarkozy entre les deux tours, dit un proche d’Aubry. Ce serait le seul moyen pour Sarkozy d’assurer un report des voix suffisant pour espérer gagner à la fin.»

Cette stratégie centrale, se retrouver à mi-chemin entre le Front de gauche et le centre, a été adoubée par l’ancien premier ministre et candidat déchu de 2002, Lionel Jospin. Dans un entretien à L’Express, celui-ci voit même dans une victoire de Hollande une revanche sur sa défaite : «La gauche retrouvera un chemin perdu et, moi, je serai plus serein. Je me sentirais payé de mes peines.» Mais en adoptant une stratégie « jospinienne qui marcherait », ne court-on pas le risque d’un résultat à la Jospin ? «Il y a toujours un risque. Mais qu’est-ce qui est le plus intelligent ? Faire de nouvelles propositions pour relancer la campagne et donner le sentiment du double langage ou du changement de cap ? interroge Olivier Faure. Nous n’avons pas intérêt à ça, encore moins dans un temps de parole qui s’égalise, où on ne pourrait pas bien expliquer une annonce nouvelle. On assume la modération, mais ça ne signifie pas une gauche de l’impuissance.»

«Hollande et ses principaux soutiens, de Moscovici à Aubry en passant par Valls, sont une génération revancharde de 2002, soupire Benoît Hamon. Moins vis-à-vis de la droite que face à son propre camp. Ils ne se remettent pas d’avoir été dégagés par les électeurs de gauche, alors qu’ils estimaient avoir bien bossé. Ce malentendu s’est encore aggravé avec le référendum de 2005. Hollande ne sait pas faire campagne autrement qu’“à la Jospin”. Mais il est plus dans l’écoute et l’attention à ce qui se dit autour de lui.» «François fait le dos rond, c’est ce qu’il sait faire de mieux, note un aubryste. Ça fait un an que ça dure et ça va continuer. C’est un truc de fou, mais il faut bien reconnaître que ça fonctionne…»

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Publié dans HOLLANDE

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