Hollande, la force trop tranquille?
Il y a une certaine logique pour François Hollande à rester au-dessus de la mêlée médiatico-sondagière. Le « croisement des courbes » ne l’inquiète pas outre mesure, certain de son avance au second tour et du rejet massif de Nicolas Sarkozy. En dire le moins possible et tenir la distance. Cette stratégie est la sienne depuis plus d’un an et son entrée en campagne. Elle lui a permis d’emporter haut la main la primaire socialiste, et de conserver un rang de favori de la présidentielle qui ne se dément pas, en étant pourtant opposé à un président sortant.
Cette stratégie « réconciliatrice » s’en tenant au « changement » avant tout sans entrer dans le détail de l’alternance proposée, et visant à rassembler une gauche acquise au second tour avec un centre voire un centre droit déçu du sarkozysme, intrigue pourtant par son immobilisme. A Marseille, cela n’a pas semblé perturber l’auditoire chauffé à blanc. Mais il faut bien reconnaître que les plus grandes ovations ont été en réponse aux allusions à l’Olympique de Marseille ou au groupe local « I am ». Mais d’engouement relatif à une proposition ou à l’exposé d’une vision du monde, point.
«Il n’y a pas de ferveur, chez nous comme chez Sarko, reconnaît un cadre du PS croisé dans la foule. Les gens ont pris conscience de la crise. A moins de vouloir faire le socialisme dans un seul pays, comme Mélenchon, c’est compliqué de ne pas faire avec le contexte économique.» Et d’expliquer que «sur le terrain, on assiste à des choses qu’on avait jamais vues en 2007. Les gens nous disent : “Mais 60 000 profs, où vous allez trouver de l’argent ?”» Un autre dirigeant socialiste, bucco-rhodanien celui-ci, avoue que «le meeting de Marseille tombe bien, pour regonfler tout le monde avec une chaude ambiance. Il y a toujours besoin de se ressouder, quand ça tangue un peu».
Car le rythme imprimé par François Hollande n’est pas à l’abri de déconvenues, quand il donne l’impression de privilégier la mise en scène personnalisée à la parole politique. Si jamais s’y ajoute un coup de fatigue physique, comme semble l’accuser Hollande en ce moment, on a le sentiment d’assister à un discours peu politisé où les effets de manches ressemblent à de bons moyens de faire passer le temps. «La crainte, c'est qu'il refasse Jospin, glisse un de ses jeunes conseillers.Qu'il soit enfermé dans une bulle avec son équipe qui prépare ses déplacements, ses meetings, qu’il soit pris dans un enchaînement sans fin. On a l'impression qu'il n'a pas de visibilité à plus d'un jour et demi.» Occuper l’espace, pour ne pas le laisser à son adversaire. Mais ne pas s’épuiser non plus. Pour le dernier mois de sa campagne, Hollande a prévu de se concentrer sur des déplacements sans journalistes, histoire de soigner « sa rencontre avec le peuple » et de tenter de s’extraire de l’infernal barnum médiatique.
La ligne défendue en début d’année ne se dément qu’à la marge : s’en tenir au projet dévoilé fin janvier, et éventuellement lancer quelques propositions afin de reprendre la main si jamais Sarkozy risquait de la lui chiper. Ainsi il a récemment annoncé le blocage ponctuel des prix de l’essence, l’offre de 20 heures de formation aux lycéens quittant l’école sans diplôme, la priorité faite à «l’apprentissage de la langue française dans les quartiers» ou des avantages aux entreprises pour l'embauche d’un salarié résidant dans des Zones urbaines sensibles.
Mais quand il bouleverse, même symboliquement, le socle de son programme économique, en établissant une taxe à 75 % pour les revenus excédant un million d’euros par an, il offre à la droite une possibilité de contre-attaque et participe à la grande confusion du débat sur la fiscalité (lire l’analyse de Laurent Mauduit).
A Marseille, Hollande a martelé sa proposition de rendre inéligible dix ans tous les élus condamnés pour corruption. «Je l’ai dit au Bourget, je le redis ici», s’est-il exclamé, dans une salle située à l’ombre du paquebot, le bâtiment du conseil général dirigé par Jean-Noël Guérini. Pourtant, quelques heures auparavant, pour une réunion avec les syndicalistes de Fralib, c’est la députée Sylvie Andrieu, mise en examen pour le détournement de plus de 700 000 € de subventions du Conseil régional, qui l’a accueilli sur le Vieux-Port.
Dans l’après-midi, il a annulé son intervention au forum mondial de l’eau, pour aller se recueillir devant une stèle en mémoire des victimes du génocide arménien. Comme un symbole : désintérêt pour la cause écologique, au profit d’un acte présidentiel (faire comme Mitterrand en 1981), pour ne pas dire présidentialiste.
Lors du vote de la loi niant le génocide arménien, Hollande a fait montre de son autorité sur les parlementaires PS, avant même d’être élu (lire ici le parti pris d'Edwy Plenel). «Ça promet pour la suite et pour le respect de la démocratie parlementaire…», râlait alors un sénateur. Avant de finalement se ranger. Même topo sur le vote du Mécanisme européen de stabilité. Cette fois-ci, la consigne d’abstention a seulement été enfreinte par une vingtaine de parlementaires.
François Hollande aime à se voir en successeur de Mitterrand, au point de conclure ainsi tous ses meetings. Pour autant, contrairement au président élu en 1981, il ne défend pas une rupture avec le capitalisme, mais seulement avec la droite de Nicolas Sarkozy. Plus d’audace programmatique semblable aux 110 propositions. L’abolition de la peine de mort de 1981 a laissé place à des modifications improbables de la constitution (ajout de la «laïcité», retrait du mot «race»).
C’est le retour de la stratégie du président normal, au détriment de celui du «rêve français» (un slogan qu’il n’emploie plus depuis le discours du Bourget). Maniant l’antisarkozysme avec brio dans ses meetings, il semble désormais s’en contenter et joue l’alternance paisible. Comme s’il se mettait dans les pas de Lionel Jospin en 2002, et son terrifiant slogan promettant de «Présider autrement». Si l’«autrement» a son importance, le «présider» pose question.
A un mois de sa potentielle élection, on ne sait pas à quoi pourrait ressembler une présidence Hollande. Sans forcément d’union de la gauche, et peut-être élargie au centre. En bon ancien premier secrétaire, au moins a-t-il préservé l’unité du parti. Oscillant entre un entourage très orthodoxe économiquement et offrant une promotion à Arnaud Montebourg, alors que Manuel Valls s'est peu à peu imposé comme pierre angulaire de la communication hollandaise. De son côté, l’aile gauche du parti le soutient sans barguigner, et Martine Aubry « fait le job » de façon irréprochable.
Ainsi le « vote utile » défendu par Hollande est vu comme un vote de libération, afin de se départir de la pression d’éventuels alliés. Eva Joly est déjà mise hors course à ses yeux. Les dirigeants d’EELV acceptent de faire contre mauvaise fortune écologique bon cœur ministériel. Reste le Front de gauche qui, par la progression de Mélenchon dans les sondages, mais aussi par l'impact de certains de ses thèmes de campagne dans le débat, entrave la sérénité d’un Hollande se voulant largement en tête au premier tour.
A force de vouloir ressembler à Mitterrand, le voici confronté lui aussi à un PCF à deux chiffres. «Qu’est-ce que ça veut dire ? Le vote utile, c’est quand il y a le danger du FN, pas pour arriver en tête au premier tour !, s’est insurgé jeudi Mélenchon, lui aussi à Marseille. Si les socialistes avaient un peu de mémoire, ils se souviendraient que Mitterrand était second en 1981…»
Mais s’il se veut mitterrandien sur la forme, François Hollande joue avant tout, sur le fond, le credo jospino-mendésiste, ne promettant pas plus qu’il ne peut («Tout ce qui sera fait aura été dit, tout ce qui est dit sera fait», a-t-il lancé à Marseille). Pour renégocier le traité européen, Hollande a annoncé sa volonté d’être «porté par le peuple français». Aujourd’hui, on ne sait pas vraiment vers où il espère être porté.