François Hollande face au douloureux débat européen
François Hollande avait promis de se faire rare dans les médias, et pris quelques jours de vacances après le marathon de la primaire. Mais le psychodrame autour du sauvetage de la zone euro oblige le désormais candidat socialiste à la présidentielle à sortir de sa réserve volontaire. Jusqu'à occuper le plateau du journal de 20h de France-2 vendredi soir.
Pour contrecarrer la stratégie de Nicolas Sarkozy qui se pose pour la énième fois en sauveur de l'Europe, et n'a pas manqué de souligner l'inexpérience internationale de son probable concurrent, Hollande et ses troupes sont montés au front pour critiquer l'action du chef de l'Etat. Accusé, en vrac, d'avoir capitulé face à la chancelière allemande Angela Merkel, validé une politique de rigueur, mortifère pour la croissance, et, surtout, d'avoir trop tardé à agir.
«J'aurai à promouvoir dans les mois et les années à venir une nouvelle donne européenne», a également promis le candidat socialiste à la toute fin de son communiqué publié jeudi. Une phrase énigmatique, que Hollande s'est gardé de détailler. Lui a prévu de préciser son programme quand il lancera sa campagne début janvier. Mais le député ne pourra faire, d'ici là, l'économie du débat sur le projet européen, pourtant miné en France depuis le «non» au référendum de 2005.
Dans l'accord finalisé dans la nuit de mercredi à jeudi, les 27 Etats membres de l'Union européenne ont ouvert la voie à une modification des traités, réclamée depuis de longs mois par l'Allemagne d'Angela Merkel. Le président du Conseil est chargé de préparer plusieurs pistes pour renforcer l'intégration économique, «y compris d'explorer la possibilité de changements limités des traités», précise le communiqué final. Un rapport d'étape doit être présenté en décembre, avant un rapport définitif prévu pour mars 2012. Avec une feuille de route, dans la droite ligne de la doxa budgétaire libérale: «Le focus sera mis sur un renforcement supplémentaire de la convergence économique au sein de la zone euro, une amélioration de la discipline budgétaire et sur un renforcement de l'intégration économique.» Pas un mot, donc, sur la nécessité d'assurer des mesures de relance pour relever la croissance atone dans la plupart des pays de la monnaie unique.
Pour les socialistes, le débat est piégé. D'un côté, ils défendent depuis toujours une plus grande coordination des politiques économiques au niveau européen, pour contre-balancer l'abandon de toute souveraineté en matière monétaire, gérée par une Banque centrale européenne (BCE) jalouse de son indépendance. Le projet du PS, adopté cette année sous la houlette de Martine Aubry, prévoit l'instauration d'un gouvernement économique européen.
Mais, crise oblige, le président Sarkozy défend désormais, même avec des variantes, une position similaire. Jeudi soir, lors de son émission télévisée sur mesure, il a ainsi estimé qu'il «n'y a pas assez d'intégration économique dans les 17»pays de la zone euro. Comment Hollande peut-il alors se différencier, aux yeux d'une opinion publique qui reste très dubitative sur les orientations de l'Union européenne?
«Le gouvernement économique, c'est nous qui l'avons réclamé en premier», rétorque aussitôt Michel Sapin, proche de François Hollande. Outre l'antériorité, l'ancien ministre des Finances de Pierre Bérégovoy, espère jouer du manque de crédibilité de l'actuel chef de l'Etat. «Le problème de Nicolas Sarkozy est qu'il ne fait pas ce qu'il dit. Le principal reproche que lui font les électeurs est d'avoir beaucoup dit, et peu fait, depuis son discours quasi révolutionnaire de Toulon (voir vidéo).»
«C'est comme vous à la fin du mois»
Pour les proches de François Hollande, il n'y a, de toute façon, pas d'autre alternative que la relance du projet européen face à la crise. «Même si ce n'est pas simple de dire aux électeurs qu'il faut abandonner une parcelle de souveraineté et aller vers un pouvoir qui doit être fédéral, c'est le seul raisonnement de gauche qui vaille dans le combat contre la folie des marchés», détaille Michel Sapin.
Un propos en écho avec le discours d'investiture de François Hollande le 22 octobre: «Je veux relancer la construction européenne, ou alors c'est la crise financière qui emportera tout sur son passage. Mais je veux le faire avec des méthodes nouvelles, selon une ligne cohérente et non par les à-coups d'un activisme brouillon», avait-il déclaré devant plus de 3.500 militants socialistes à la Halle Freyssinet à Paris.
Concrètement, l'équipe du candidat se dit favorable à l'instauration d'un ministre des Finances de la zone euro, à la mise en place d'un Trésor européen (sur le modèle de l'Agence France Trésor qui émet les obligations françaises) et à une plus forte coordination des politiques budgétaires, y compris dans le cadre d'une révision des traités. Le tout sans remettre en cause le discours dominant en Europe sur la nécessaire maîtrise des déficits, dont François Hollande a fait un de ses chevaux de bataille. Durant la campagne de la primaire, c'est lui (avec Manuel Valls) qui s'était avancé le plus loin sur cette ligne, s'engageant à tenir la promesse de Sarkozy de revenir à 3% de déficit dès 2013 et à des comptes publics à l'équilibre d'ici 2017.
«On peut avoir des politiques sociales, d'éducation ou de retraites différentes en Europe, mais le solde budgétaire(c'est-à-dire le déficit) doit être coordonné. Les déficits ne peuvent pas être divergents», insiste Michel Sapin. Mais avec des contraintes budgétaires fortes, quid de la marge de manœuvre des Etats pour relancer la croissance ou embaucher des profs? «Il y a toujours une contrainte dans la vie... C'est comme vous à la fin du mois», rétorque l'ancien ministre, proche conseiller de François Hollande.
D'autres socialistes ne cachent guère leur inquiétude à voir le débat sur les institutions européennes resurgir dans un moment marqué par l'obsession de l'austérité renforcée par le poids d'Angela Merkel en Europe. «Oui, si on veut sortir par le haut, il faut un pas supplémentaire vers le fédéralisme. Mais le gros problème est le contenu de la gouvernance économique européenne. Le saut fédéral se fait aujourd'hui dans le sens des conservateurs allemands», dénonce le député européen Liêm Hoang Ngoc, tenant de l'aile gauche du PS autour de Benoît Hamon.
Avant d'ajouter: «Sur le papier, le PS a une position théorique correcte. Mais avec l'attelage qui se met en place autour de François Hollande, on galope tout droit vers la discipline budgétaire.» Sont notamment visés Michel Sapin, Jérôme Cahuzac, le président PS de la commission des Finances de l'Assemblée et soutien de Hollande, et Jean-Pierre Jouyet, président de l'Autorité des marchés financiers et proche du député de Corrèze.
Moscovici, l'ancien ministre des affaires européennes
C'est notamment sous leur influence que François Hollande avait tardé à défendre une annulation partielle de la dette grecque. S'il prétend aujourd'hui l'avoir prônée depuis juillet, il n'a cessé d'affirmer le contraire tout l'été (voir notamment le débat que nous avons organisé en juillet entre Michel Sapin et Pierre Laurent). «Il a été convaincu début septembre... Avant il était sensible aux arguments de Jouyet sur le risque de contagion», explique un proche.
D'autres s'inquiètent aussi de l'influence que pourrait avoir Pierre Moscovici sur le candidat socialiste. Il pourrait être son directeur de campagne. «Sur l'Europe, Moscovici incarne le pire des discours des partisans du "oui" au référendum de 2005, lâche un conseiller de Hollande, plus prudent sur les questions européennes. C'est un idéologue brechtien prêt à dire que si le peuple a tort, alors il faut changer le peuple.»
Seul parmi les ralliés à François Hollande à soutenir une vision différente de l'Europe, le député Arnaud Montebourg est resté relativement discret depuis le second tour de la primaire, annonçant simplement son intention de créer un«mouvement politique» pour structurer ses partisans. Jeudi, il a dénoncé une «Europe allemande» qui «n'a aucun avenir, est suicidaire et provoquera l'éclatement de l'Europe». Avant d'ajouter, en forme d'avertissement au candidat socialiste: «La gauche française devra assumer d'affronter et de combattre une telle politique, qui ne pourra jamais être la nôtre.» En 2005, Montebourg avait voté «non» au Traité constitutionnel européen. François Hollande avait été l'artisan de la campagne du «oui» du Parti socialiste. Avec le succès que l'on sait.