Exclusif: comment Marine Le Pen drague les préfets

Publié le par DA Estérel 83

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Marianne2 s'est procuré le courrier adressé par la présidente du FN à tous les préfets de France. Dans cette lettre, la chef du Front, qui veut se montrer soucieuse des problèmes rencontrés par le corps préfectoral, fustige un Etat amoindri, affaibli, qui ne parvient plus à répondre aux attentes de ses concitoyens, faute de moyens et d'action du pouvoir politique. Yannick Blanc, ancien directeur de la Police générale et ex haut fonctionnaire au ministère de l'Intérieur, a accepté de réagir : pour lui, ce texte ne peut qu'avoir été écrit par un haut fonctionnaire.


(Marine Le Pen - capture d'écran Dailymotion - BFMTV - cc)

 

Un préfet nous a fait parvenir une lettre adressée par Marine Le Pen à l’ensemble du corps préfectoral. Dans ce courrier de deux pages, la présidente du Front national reprend la rhétorique de l’Etat fort entonnée au Congrès de Tours et poursuit sa stratégie de dédiabolisation auprès des élites de la nation. Pas un mot sur l’immigration mais un véritable réquisitoire contre l’affaiblissement de l’action publique qui, selon la nouvelle chef frontiste, « renforce chez un nombre croissant de concitoyens le sentiment d’injustice, voire d’abandon ». Depuis 2007, voire depuis 2002, Sarkozy soumet le corps préfectoral à rude épreuve par le jeu des nominations et des limogeages et en imposant un management par le chiffre dont chacun a pu reconnaître le caractère artificiel. Marine Le Pen a voulu exploiter ce point faible du sarkozysme.

Nous avons choisi de faire commenter cette lettre par Yannick Blanc, ancien haut fonctionnaire au ministère de l'Intérieur, ancien directeur de la Police générale, actuellement directeur-adjoint du cabinet de Jean-Paul Huchon à la région Ile-de-France. Pour lui, aucun doute, avec cette initiative la patronne du FN tente d'élargir son emprise à droite en visant cette fois-ci la haute fonction publique.

YANNICK BLANC, DIRECTEUR-ADJOINT DU CABINET DE JEAN-PAUL HUCHON
« Ma première réaction en lisant cette lettre a été de penser : je suis certain que c'est un haut fonctionnaire qui l'a rédigée. Il y a des éléments de vocabulaire qui ne trompent pas et qui ne viennent pas spontanément sous la plume d’un homme politique. Le mot « gouvernance » employé par Marine Le Pen, c’est un peu étrange, de même quand elle insiste sur la nécessité de « dessiner une politique publique durable, efficace et juste ». L'expression « cadre national des préfectures » est un mot maison qui désigne l’ensemble du personnel des préfectures hormis le corps préfectoral. Mais ce qui m’a vraiment mis la puce à l’oreille c’est le fait qu’elle considère les « représentations de l’Etat » comme un domaine de l’action publique, ça sort forcément de la tête d’un membre du corps préfectoral. De plus, tout de suite après elle évoque « l'ingénierie publique », c’est-à-dire la capacité à planifier et mettre en oeuvre des travaux. Voilà une phrase qui sort directement de la plume d’un haut fonctionnaire et probablement d’un membre du corps préfectoral.

Ma deuxième réaction est que je pourrais moi-même souscrire à 80% de ce texte. Le tableau qu’elle brosse de la démotivation, du sentiment d’impuissance, du caractère aveugle de la révision générale des politiques publiques, les lois « publicitaires », tout ça c’est du lieu commun de fonctionnaires, de gauche comme de droite. Je pourrais signer toute la partie diagnostic de ce texte.

Évidemment, ensuite, ça dégénère assez rapidement dans la fin de la lettre. D’abord, je ne partage pas la dénonciation de la décentralisation. Je remarque également que parmi « les principes qui guideront son action », à savoir « liberté, égalité, mérite, justice, et efficacité », la fraternité a disparu, ça c’est la petite signature idéologique du FN. 

Ce qui est intéressant, c’est le fait même de s’adresser à ce public là. Je pense que cela relève d’une stratégie d’élargissement du recrutement du FN du côté des élites. L’UMP a laissé en jachères l’héritage du parti de l’ordre. En l’occurrence, la stratégie de Marine Le Pen est un peu plus compliquée : en plus d’être le parti de l’ordre, le FN est aussi souverainiste, anti-européen et populiste, mais c'est l’originalité de son positionnement. 

Ce texte me paraît symptomatique de l’élargissement de l'emprise du FN à droite, élargissement qui se fait sur une partie du patrimoine idéologique de la droite, abandonné par l’UMP.Le fait d’occuper une position souverainiste et jacobine, laissée vide par le sarkozysme, indique un changement d'axe significatif du FN. Le Pen père était beaucoup dans la transgression, dans la marginalité assumée ; Le Pen fille, elle, se recentre. S’adresser de cette façon au corps préfectoral et affirmer que les grands serviteurs de l’Etat n’ont aucune raison de redouter leur arrivée au pouvoir c'est se placer dans une perspective où la prise de pouvoir devient vraisemblable, ce que Jean-Marie Le Pen n’a jamais fait. Pendant que Claude Guéant s’efforce de faire des petites phrase à la Le Pen, Marine s’adresse aux préfets  dans une sorte de circulaire de ministre de l’Intérieur. Ce chassé-croisé va donner le tournis à quelques électeurs de droite. »

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Publié dans Politique

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