Etienne Pinte : « Il faut avoir le courage de dire ce sur quoi nous ne sommes pas d’accord »
Parmi les parlementaires de la majorité, ils sont peu nombreux à s'exprimer pendant cette campagne, que beaucoup font à reculons. Encore moins nombreux pour dénoncer en “on” la stratégie de droitisation de Nicolas Sarkozy, théorisée par le politologue et ancien journaliste deMinute, Patrick Buisson.
Proche de François Fillon, Etienne Pinte, député UMP des Yvelines (il ne se représente pas en juin), a pris à plusieurs reprises ses distances avec la politique sarkozyste pendant le quinquennat, sur l'immigration, le débat sur l'identité nationale. L'année dernière, il avait quitté la Droite sociale de Laurent Wauquiez en dénonçant ses propositions « démagogiques, irresponsables et inapplicables ».
Dans un entretien à Mediapart, ce gaulliste social condamne, « à titre personnel », la stratégie de droitisation de Nicolas Sarkozy, « un échec ». Il invite surtout ses collègues de l'UMP à « avoir le courage de dire et montrer à Nicolas Sarkozy (leur) désaccord », persuadé que la ligne peut encore évoluer avant le 6 mai.
Mediapart. Que pensez-vous de la stratégie de droitisation choisie par Nicolas Sarkozy ?
Etienne Pinte. Je suis satisfait qu’il ait dit qu’il n’y aurait pas d’alliances avec le Front national. Par contre, je regrette qu’on reprenne aujourd’hui ce qu’on a rejeté, à savoir certaines thématiques de Marine Le Pen : immigration, identité nationale, fermeture des frontières. Ce ne sont pas les préoccupations des Français. Les priorités, ce sont le pouvoir d’achat, l’emploi, le logement, la formation, la santé. On se trompe en voulant reprendre ces thématiques.
Cette stratégie a pourtant été reconduite et infléchie au second tour ?
La stratégie du premier tour, celle de Patrick Buisson, est un échec. Sinon, Nicolas Sarkozy serait arrivé en tête au premier tour et Marine Le Pen n'aurait pas été si haut. Il m’étonnerait qu’en enfourchant ces thématiques de premier tour, des électeurs qui ont voté Marine Le Pen se reportent au second tour sur Nicolas Sarkozy. Par ailleurs, parmi ces 18 % d’électeurs du FN, tous ne sont pas racistes, anti-étrangers. Ils expriment une frustration, notamment par rapport au bilan de Nicolas Sarkozy : les promesses qui n’ont pas toujours été tenues, les résultats qui ne sont pas là. C’est l’expression d’un vote protestataire, qui n’épouse pas forcément les thématiques de Marine Le Pen.
Ce n’est pas comme cela qu’on ramènera les électeurs frontistes et cela peut dégoûter les électeurs centristes. On le voit d’ailleurs déjà au MoDem, où des proches de François Bayrou (Jean Peyrelevade, Robert Rochefort, etc.), ont dit qu’ils voteraient Hollande. Une grande partie des centristes ne se reconnaissent pas dans ces thématiques.
Allez-vous voter pour Nicolas Sarkozy le 6 mai ?
Ce n’est pas terminé... On ne peut pas juger aujourd’hui. Je plaide pour l’évolution de sa stratégie, qui change d’ailleurs presque chaque jour... Nous verrons.
Mais plusieurs personnalités de la majorité (Henri Guaino, Jean-Louis Borloo, Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin), dont certaines sont membres du comité stratégique de campagne de Nicolas Sarkozy, ont alerté à plusieurs reprises...
Pour le moment, Alain Juppé et Jean-Pierre Raffarin ne sont pas arrivés à influencer la stratégie. Mais ils peuvent peser d’ici la fin de semaine.
Sur ce sujet, on entend peu – voire pas – les parlementaires de la majorité, notamment ceux qui avaient réclamé un « message humaniste » ?
Nous sommes très gênés. Un grand nombre de parlementaires, même s’ils ne disent rien, n’en pensent pas moins. Chez certains, c’est l’omerta, d’autres, entre quatre yeux, s’ouvrent. Il faut les comprendre : nous sommes en campagne, ils jouent leur réélection dans la foulée, ils ne veulent pas brûler leurs atouts dans le cadre des législatives. Cela étant, ça ne remet pas en cause le choix de Nicolas Sarkozy. Il est notre seul candidat, il n’y a pas possibilité d’exprimer un désaccord rédhibitoire, un autre choix. On ne peut pas exprimer un rejet de Nicolas Sarkozy, juger l’homme seulement sur cette stratégie.
Mais que doit faire la frange plus modérée de l’UMP pour se faire entendre ?
Il faut le dire ! Il faut avoir le courage de dire ce sur quoi nous ne sommes pas d’accord. Il faut lui montrer ce désaccord : en interne – si tant est qu’il ne soit pas fermé à cela... car j’ai lancé beaucoup de messages, à plusieurs reprises, et je n’ai eu que des silences radio –, mais aussi à l’extérieur.
Vous êtes un proche de François Fillon, que vous êtes d’ailleurs venu soutenir lors de son meeting à Versailles, début avril. Comment compose-t-il avec cette stratégie droitière qui, a priori, est loin de ses valeurs ?
C’est une épineuse affaire, c’est très compliqué pour lui. Mais pour le moment il arrive à s’en tirer en défendant son bilan, en montrant que, même si tout n’a pas été fait, il y a eu beaucoup d’aspects positifs. Je suis sur la même longueur d’onde que lui. D’ailleurs, lors ce meeting, à Versailles, c’est le bilan de (la carrière de - ndlr) François Fillon que j’ai fait : j’ai voulu montrer qu’il y avait d’autres cartes possibles pour l’avenir. Après cinq ans, il a conservé une aura, il est parvenu à garder des points d’opinion favorables par rapport à Nicolas Sarkozy. Si, par malheur, il (Sarkozy) est battu, ce n’est pas une fin en soi. Il nous faudra relever le drapeau, ne pas laisser désespérer l’UMP.
Mais François Fillon n’a émis aucune réserve par rapport à cette stratégie ? Le 24 avril, il a même expliqué qu’en cas de duels FN/PS aux législatives, il ne voterait pas pour le Front national, mais qu’il n’avait « pas envie non plus de voter PS ». On est loin d’un front républicain...
Il n’a pas envie de le faire. Mais entre l’envie et la décision finale... En 2002, le PS n’avait pas non plus envie de voter Jacques Chirac au second tour, mais il l’a fait.
Au vu des résultats du premier tour, un certain nombre de circonscriptions de l’UMP sont menacées par le Front national (lire notre analyse du 25 avril) ?
Il y a deux catégories. D’un côté les circonscriptions du Sud-Est, où les élus de la Droite populaire ont en commun des thématiques avec le FN. Le paradoxe, c’est que leurs électeurs ont voté Marine Le Pen à la présidentielle, mais voteront pour eux aux législatives. De l’autre, les circonscriptions de l’Est, d’Ile-de-France, etc., où le FN réalise des scores élevés, et où les élus UMP sont menacés en cas de triangulaires et sont inquiets. C’est le cas à Béziers, dans l’Hérault, par exemple, où (le député sortant, ndlr) Elie Aboud ne s’exprime pas en permanence sur l'immigration ou la sécurité, comme Eric Ciotti par exemple.
Pourquoi, dans ce cas, condamner la stratégie de droitisation, qui, à vous écouter, fonctionne dans le Sud-Est ?
Parce que – et c’est la révélation de ce quinquennat – le peuple est différent. La France du Sud-Est n’est pas celle de Bretagne, d’Ile-de-France ou d’Alsace. Les poussées d’extrême droite sont très territorialisées, les résultats du premier tour le montrent.
Quel avenir voyez-vous pour l'UMP ?
Si Nicolas Sarkozy est réélu, l’UMP aura un avenir uni. S’il n’est pas réélu, on peut craindre toutes les divisions internes. Le parti est déjà aujourd'hui très divisé, entre la Droite populaire, la Droite sociale, la Droite humaniste, etc. Certains collègues ne pourront pas continuer à se taire.