Esther Benbassa: «Le droit de vote des étrangers fait peur, y compris à gauche»

Publié le par DA Estérel 83

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La gauche a-t-elle peur d'affronter Nicolas Sarkozy sur un thème aussi clivant que le droit de vote des étrangers? Ou fait-elle preuve de perspicacité à quelques mois de l'élection présidentielle? En annonçant, jeudi 24 novembre, que la proposition de loi accordant aux étrangers extra-communautaires le droit de vote aux élections municipales serait amendée, le président socialiste du Sénat, Jean-Pierre Bel, a de facto prévenu que le texte devrait repasser devant l'Assemblée nationale, qui, dans sa configuration actuelle, fera blocage.

Il aurait fallu que cette proposition de loi constitutionnelle soit votée en termes identiques à celle adoptée par les députés en mai 2000 pour qu'elle puisse faire l'objet d'un référendum. Cette décision, l'équipe du président l'explique par une question juridique, l'article 72-1 prévu initialement ayant été «pris» entre-temps.

 

 

Entretien avec la rapporteure du texte, Esther Benbassa, qui défend la stratégie de son groupe, emmené par les socialistes, au nom de l'efficacité. Elle estime que le contexte politique l'imposait. Depuis son élection en septembre 2011, la sénatrice du Val-de-Marne d'Europe-Écologie/Les Verts a déposé deux propositions de loi, l'une relative aux contrôles d'identité et à la lutte contre les contrôles au faciès, l'autre visant à la reconnaissance de la responsabilité de la France dans le massacre du 17 octobre 1961.

Le débat sur le droit de vote des étrangers est programmé en séance publique le 8 décembre, après l'examen devant la commission des lois le 29 novembre.

Amender la proposition de loi sur le droit de vote des étrangers, n'est-ce pas l'enliser?

Dans un autre contexte politique, il aurait été préférable de voter cette proposition de loi en conformité. C'était le souhait d'Europe-Écologie/Les Verts. Mais vu la fixation faite sur ce texte par la droite et le Front national, et compte tenu des quelques problèmes techniques qui subsistent autour de son élaboration, notamment de sa numérotation, il est souhaitable qu'on se batte pour faire voter cette loi, quitte à ce qu'il y ait une navette avec l'Assemblée nationale.

Si un gouvernement de gauche arrive au pouvoir, nous mettrons toute notre énergie pour qu'elle soit appliquée au plus vite. On ne peut pas prendre le risque d'un référendum maintenant, et que Nicolas Sarkozy fasse sa campagne là-dessus, ce serait dangereux et contre-productif.

Quoi qu'il en soit, ce qui est certain, c'est que nous passerons la nuit dans l'hémicycle. Le débat sera dur. Si le texte est adopté, même amendé, on pourra dire que deux assemblées ont voté le droit de vote des étrangers et cela obligera le futur président de la République, s'il est de gauche, à le faire adopter définitivement.

Pourquoi la gauche a-t-elle été incapable de faire adopter le droit de vote des étrangers en trente ans?

Cette mesure faisait effectivement partie des promesses de campagne de François Mitterrand. L'Assemblée nationale l'a votée en 2000, mais Lionel Jospin a craint que le Sénat la repousse. Tout le monde hésite sur cette loi. Elle fait peur, y compris à gauche, car la droite la prend comme étendard. Dès qu'on parle des immigrés, le gouvernement fait le pari que les Français sont racistes, alors même que les enquêtes d'opinion montrent que les personnes interrogées sont majoritairement favorables au droit de vote des étrangers. Il est vrai que les gens peuvent approuver des idées humanistes et changer d'avis quand il s'agit de les appliquer. Est-ce que la gauche a assez de courage pour se mettre en campagne sur ce thème? Je l'espère.

Depuis un an et demi, il y a une crispation anti-musulmane et anti-immigrée terrifiante. On le voit dans les budgets de l'État: le gouvernement dépense plus d'argent à expulser les étrangers qu'à les intégrer. Je souhaite que cette loi redonne espoir non seulement aux immigrés mais aussi aux Français qui ne croient plus en cette République, qui n'est plus ni égalitaire ni fraternelle. Le vote est une liberté individuelle exceptionnelle. Il faut redonner du lustre à cette République affadie, à ce qui fait le socle de la vraie France, la Révolution et l'accueil des autres. Je crois encore en ces valeurs. Je n'ai pas la religion de la République, mais j'ai la religion de ce monde où l'on peut vivre ensemble.

Pourquoi, vous, Esther Benbassa, nouvelle élue et chercheuse, en avoir fait votre cheval de bataille?

Je ne suis pas venue au Sénat pour manger au restaurant ou gagner plus d'argent. J'enseigne à l'étranger, je gagne très bien ma vie. J'ai compris que, sans appareil législatif, il est difficile de faire de ses convictions une réalité. Je viens de la société civile, j'ai fondé une association pour lutter contre les discriminations, j'ai écrit un dictionnaire sur ce thème, je me bats sur ces questions. Le droit de vote des étrangers me tient particulièrement à cœur, parce que moi-même j'ai été étrangère et que je suis immigrée, mais pas seulement.

L'intégration ne se fait ni d'un seul côté, ni à la matraque. Le vote est un élément d'intégration. Un immigré qui vote se sent responsable, ses enfants se sentiront responsables. En Angleterre, où les étrangers votent depuis longtemps, on a vu lors des émeutes comment les élus locaux ont défendu leur quartier. Dans certains cantons suisses, on vote depuis le XIXe siècle. En Suède, les étrangers peuvent voter non seulement aux élections municipales, mais aussi aux élections régionales et européennes. La France est à la traîne. Nous sommes l'un des derniers pays à ne pas donner ce droit de vote et d'éligibilité.

Si vous deviez convaincre des électeurs de droite, que leur diriez-vous? Quels sont les arguments les plus efficaces?

Je leur dirais que ces personnes qui ne votent pas travaillent pour l’économie française, paient leurs impôts, envoient leurs enfants à l’école, paient leur taxe foncière. Ces gens qui ont les mêmes devoirs que nous n’ont pas les mêmes droits. On nous fait toujours les mêmes reproches. La réciprocité, d’abord. Ce n’est pas parce que tel pays n’est pas démocrate que la France ne doit pas l’être. La réciprocité, par ailleurs, on ne la demande pas pour d’autres droits, comme la participation aux élections syndicales ou de parents d’élève. Le deuxième argument que l’on nous oppose, c’est que ceux qui souhaitent voter n’ont qu’à demander la nationalité française. Quand on connaît les difficultés pour devenir Français… Et pourquoi ne demande-t-on pas aux Italiens votant à Paris de se faire naturaliser? Donner le droit de vote aux immigrés de la communauté européenne et pas à ceux qui viennent d’ailleurs est une discrimination.

Pourquoi la résidence serait-elle un meilleur critère que la nationalité pour voter aux élections municipales?

L'Union européenne sans frontière pouvait apparaître comme une utopie il n'y a pas si longtemps. Pourtant, elle s'est réalisée. À l'échelle mondiale, les nouvelles technologies nous permettent de nous parler, d'échanger. Ceux qui sont nés dans un village ne mourront jamais dans ce village. Chacun bouge, circule. Dans un monde sans frontière, l'idée de nationalité est dépassée. Regardez la multiplicité des identités, leur richesse, je revendique un nouveau statut de citoyen-résident, je revendique cette façon nouvelle d'être dans notre société.

La proposition de loi ne manque-t-elle pas de lisibilité parce qu'elle semble être défendue du bout des lèvres du côté du PS, notamment par le candidat François Hollande?

La France est un pays conservateur. Elle a une gauche conservatrice. Les étrangers gênent partout en Europe. Dans un monde en pleine mutation, la vieille Europe est déstabilisée et se replie sur elle-même. Chacun a peur de perdre son identité, d'être envahi par les immigrés. L'antisémitisme est né au XIXe siècle au moment de l'industrialisation, de la machinisation de l'Europe. Les gens, déjà, avaient peur du changement.

À partir du moment où Nicolas Sarkozy distille une idéologie anti-musulmans, anti-immigrés, anti-tout ce qui est différent, les candidats de gauche n'osent plus défendre une France de la diversité. De toutes façons, la gauche a toujours été frileuse sur ces questions. Même à Europe-Écologie/Les Verts, mes camarades sont d'accord avec moi sur le fond, mais ils me disent que nous n'allons quand même pas consacrer toutes nos niches aux étrangers. À part s'ils sont célèbres ou lors des émeutes, les étrangers n'intéressent personne.

On dirait que la gauche pense que les étrangers vont voter pour elle. Ne s'illusionne-t-elle pas?

Dans mon livre Les Minorités visibles en politique qui vient d'être publié, je rassemble les travaux les plus récents sur cette question. Or ces enquêtes montrent que plus de la moitié des descendants d'immigrés votent à gauche. C'est pour cela que certains, à gauche, se souviennent de ces catégories juste avant le vote. Mais pour d'autres, ce n'est pas rentable car ils savent aussi que 27% des descendants d'immigrés ne votent pas.

N'y a-t-il pas une hypocrisie des élus de gauche à se dire favorables au droit de vote des étrangers tout en faisant en sorte qu'ils ne soient pas élus à des postes de responsabilité importants?

Les partis croient toujours que s'ils mettent sur leur liste un Mohamed ou une Leïla, les Français ne voteront pas pour eux. Ce n'est pas de l'hypocrisie, c'est de la politique politicienne avec des préjugés. Aujourd'hui, les descendants d'immigrés en France sont dans la situation des juifs en Amérique il y a plus d'un siècle quand ils essayaient de ne pas se mettre en avant pour ne pas avoir de problèmes. Ils veulent se fondre dans le paysage, à la différence de ce qui se passe aux États-Unis où Barack Obama n'aurait pas été élu sans le puissant réseau des associations noires. À Saint-Denis, s'il y avait un maire issu de l'immigration, avec son expérience, ses relations, ses connaissances, peut-être que cela l'aiderait à comprendre ses administrés.

En France, le reproche du vote communautaire est infondé. Les Arabes voteraient pour les Arabes et les Noirs pour les Noirs? Et après tout? N'est-il pas normal que les gens se replient quand ils sont discriminés? Le communautarisme n'a-t-il pas des réussites à son actif? Quand Adolphe Crémieux, ce grand homme d'État juif, est devenu le premier ministre de la justice après 1848, il a fait supprimer le serment que devaient prêter les juifs même s'ils étaient français devant les tribunaux et il a donné la nationalité française aux juifs d'Algérie. Personne ne lui a alors reproché d'être communautariste.

Si Rachida Dati, aujourd'hui, défendait le droit de vote des étrangers, elle serait taxée de communautarisme. L'attitude actuelle à l'endroit des autres est plus sévère qu'il y a un siècle. En tant qu'historienne, je constate que nous avons régressé plutôt que progressé.

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Publié dans Politique

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