En Moselle, «la peur du FN n'existe plus»

Publié le par DA Estérel 83

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Le Front national, «parti des ouvriers»? C'est ce que répète Marine Le Pen. Une récente étude de la Fondation Jean-Jaurès démontre qu'elle y «règne sans partage» et que «près d'un ouvrier sur deux des régions de la moitié est du pays pourrait voter en (sa) faveur»en 2012. Localement, pourtant, le FN n'a pas toujours voté du côté des ouvriers, comme Mediapart l'avait démontré dans cette enquête en région PACA.

La présidente du FN fait mine de l'ignorer. Pour lancer sa campagne, elle a choisi la Moselle, terre de droite où l'on trouve d'anciens bastions sidérurgiques de gauche. Dimanche, lors d'un grand meeting à Metz, elle a d'ailleurs repris un slogan de Jean-Luc Mélenchon en promettant d'être la «présidente des invisibles» et «des oubliés» (lire notre billet). Elle a dénoncé «Gandrange», «symbole des promesses trahies», les «délocalisations» et la«politique ultralibérale qu'on veut nous imposer». Elle a tapé sur la «droite affairiste» mais a surtout concentré ses (violentes) attaques sur la gauche «corrompue jusque la moelle», s'emparant du scandale qui touche le PS dans le Pas-de-Calais. «Regardez ce qu'elle est devenue, la gauche! Elle a tout abandonné la gauche! Elle a trahi!», a-t-elle martelé, fustigeant ces «fédérations»(Bouches-du-Rhône, Pas-de-Calais) où le PS passe sous silence«cette mafia» parce qu'elles «apportent le gros des bataillons».

Ce discours convainc-t-il chez les ouvriers? Comment attrape-t-elle l'électorat populaire? Mediapart s'est rendu en Moselle, où le FN tracte à la sortie des usines (lire notre «boîte noire»).

Si la candidate a choisi Metz, c'est parce que «la Lorraine a toujours été une assise électorale importante», explique son directeur de cabinet, Bruno Bilde, lui-même ancien conseiller régional lorrain. Et c'est particulièrement le cas pour le département de la Moselle. En 2007, Le Pen avait bien résisté à Sarkozy (près de 15% des voix contre 10,4% au national). Aux dernières élections, le FN y a percé. Au point que la presse locale a parlé de«déferlante» et de «choc Front national». Aux régionales de 2010, il provoque une triangulaire avec plus de 18% des voix et décroche 10 élus au conseil régional. Aux cantonales de 2011, pas d'élus, mais il se qualifie au second tour dans 16 des 26 cantons renouvelables. Cinq de ses candidats dépassent même les 40% au second tour. Aux dépens de la gauche comme de la droite.

 

«C'est un très bon département pour nous, il a révélé plusieurs personnalités», raconte Bruno Bilde. C'est en Moselle que le FN puise trois des membres de son bureau politique. C'est ici qu'il déniche un grand nombre de ses maires-parrains pour la présidentielle. Ici aussi que Marine Le Pen a dégotté «son» syndicaliste, Fabien Engelmann. Jeune employé de la cité sidérurgique d'Hayange, ancien de Lutte ouvrière, il a été exclu en février dernier de la CGT après avoir annoncé son adhésion au FN. La patronne du FN en a fait son «conseiller au dialogue social» avant d'annoncer la création d'un «Cercle national de défense des travailleurs syndiqués». Une annonce sans grande suite, mais le «buzz» a fonctionné.

Dans ce département, le FN est tenu par Thierry Gourlot, cheminot syndiqué, et le but est «de faire le même boulot que Steeve Briois à Hénin-Beaumont (lire notre onglet Prolonger)», résume Fabien Engelmann. A savoir quadriller le territoire et faire les sorties d'usines pour capter l'électorat populaire. Avant le meeting de dimanche, Stéphane Lormenil, l'un des deux «responsables propagande» de Moselle, a organisé le collage de «900 affiches» et la distribution de quelque «60.000 tracts». Mercredi ils ont «"collé" jusqu'à deux heures du matin», samedi matin ils seront sur le marché de Metz. Fabien Engelmann a organisé des tractages dans plusieurs usines: «Tata Steel (fabricant de rails de TGV), PSA, ArcelorMittal».

Ce jeudi soir, nous les retrouvons à Hayange, à 30 km de Metz. Berceau des Wendel, les barons de l'acier, la vallée de la Fensch était florissante il y a quelques décennies (lire notre reportage de septembre). Mais deux ans après avoir fermé l'aciérie de Gandrange, ArcelorMittal (deuxième employeur de Moselle), a mis en sommeil les deux derniers hauts-fourneaux de Lorraine. Rendez-vous est donné dans un café à 19 heures. Ils sont trois autour de Fabien Engelmann. Bernadette, une cliente, leur paye deux tournées de cafés. Un vieux syndicaliste CFDT vient leur témoigner son soutien. Puis direction l'usine ArcelorMittal de Florange (en grève la veille) pour un tractage. Une opération prévue dans le plus grand secret (lire notre «boîte noire»).

Les voitures s'arrêtent, les militants tendent leurs brochures. Dessus, ni flamme ni couleurs tricolores, mais un «non au démantèlement de la sidérurgie en Moselle», accompagné d'un bulletin d'adhésion. «Le Front national aux côtés des ouvriers!»,lance Fabien Engelmann qui invite au meeting de «Marine»«Elle parlera de la sidérurgie et de ce qui se passe à ArcelorMittal», jure-t-il.

Pendant près d'une heure et demie, nous avons laissé tourner notre (petite) caméra. Une centaine de voitures sont passées. Les trois quarts se sont arrêtées. La majorité a pris le tract. S'arrêtent-ils en pensant trouver un tract syndical? Probablement. En tout cas, une fois la couleur annoncée, très rares sont ceux qui le refusent ou le rendent. A l'exception de quatre ou cinq personnes, les frontistes sont accueillis de «merci, bonne soirée», de «bon courage!» et même de quelques «vive le FN!». Viendront-ils au meeting de Marine Le Pen, dimanche? «Peut-être»«C'est sûr!»«Je sais pas trop, je verrai bien», entend-on. 

 

«Avant c'était impensable de prendre un tract FN»

Parmi cette cinquantaine d'ouvriers croisés, nombreux sont les«indécis». La plupart sont des électeurs de gauche et ne sont pas sûrs de redonner à celle-ci leur voix. Beaucoup ne votent plus ou n'iront pas voter en 2012. Ils évoquent «le système»«la crise dans laquelle on s'enfonce»«les politicards» qui leur inspirent «la méfiance»«J'ai de moins en moins envie de voter», dit l'un. Même si certains expliquent que le «FN n'est pas leur tasse de thé», ou «qu'il doit encore changer», la plupart n'excluent pas totalement l'idée d'un vote Le Pen: «Ça peut pas être pire que ce qu'on a maintenant!»«Si elle soutient la sidérurgie, alors oui.»«Cet après-midi je l'ai entendue sur le droit de vote des étrangers, explique un jeune homme en approuvant. Déjà qu'on pense déjà aux personnes qu'il y a en France!»

Et puis il y a cet ouvrier étranger qui prend le tract, ira «peut-être»au meeting car «ça l'intéresse», mais ne votera pas FN car... il n'a pas le droit de vote. «Il peut demander la nationalité française pour pouvoir voter», suggère bizarrement Fabien Engelmann. 

 

Michel, 49 ans, lui, a choisi. Il ne veut pas être filmé, mais le dit d'entrée: «Je suis ouvrier et je vote Marine Le Pen, je n'ai pas honte de vous le dire.» «Il y en a beaucoup (d'ouvriers), qui votent FN, faut vous réveiller!», sourit-il. Lui a voté Mitterrand en 1981 avant de se diriger vers le FN. «(Marine Le Pen) c'est la seule qui dit la vérité, les autres n'ont pas de solutions. Avec la crise internationale, on ne voit pas le bout du tunnel. On a tout essayé.»Il n'est «pas raciste du tout», dit-il et trouve la fille Le Pen «plus soft». A côté de lui, il y a Ludovic, 28 ans. Lui vote à gauche, mais cette fois il «hésite»«Au bout d'un moment, ça ne bouge pas, il n'y a pas d'idées neuves, les promesses ne sont pas tenues. Marine Le Pen, elle voit les soucis. Je ne sais pas si elle va améliorer les choses, mais j'ai tendance à l'écouter.»

«Avant c'était impensable de prendre un tract FN», raconte le maire PS de Metz, Dominique Gros. Chez les élus de gauche et les syndicats, d'ailleurs, ce prétendu soutien du Front national aux ouvriers fait bondir. Le 1er octobre, les militants frontistes ont été rejetés de la grande manifestation pour le maintien de la sidérurgie.«Ils sont venus avec des drapeaux tricolores faire la propagande de leur parti alors qu'on était dans une manifestation de solidarité pour la sidérurgie!», hurle le maire PS d'Hayange, Philippe David, qui répète que «Marine Le Pen ment aux ouvriers».

 

«La Lorraine subit fermetures sur fermetures depuis des années, et nous on a jamais vu le FN, pas un tract, pas un communiqué de soutien!, assène Edouard Martin, le délégué CFDT, renvoyant le FN aux années où il défendait le libéralisme et où son chef voulait être le «Reagan français»«Et maintenant ils se découvrent une âme sociale? Nous, on est à leurs côtés 365 jours sur 365. Les ouvriers ne sont pas dupes, ils savent très bien que c'est de la récupération. ArcelorMittal est en grève le 7 décembre, pourquoi ils ne viennent pas? Qu'ils tractent, beaucoup ne s'arrêteront pas!»

Il met en garde: «Les périodes de crise profitent au FN, le "tous pourris" est un discours facile. Parfois, reconnaît-il, on a une discussion avec des gens qui disent "si ça continue, on va voter Marine Le Pen". Je leur réponds qu'il faut voir les actes: dans les villes gagnées par le FN dans les années 1980, on a vu le résultat!»

Fabien Engelmann, lui, invoque l'invitation du maire envoyée à tous les conseillers régionaux (y compris FN) et s'amuse de voir que l'épisode d'Hayange a fait passer le nombre d'adhérents de «5 à 47»dans la commune. «Seuls 8% des ouvriers sont syndiqués en France, les syndicats ne sont plus représentatifs des ouvriers», dit-il. «Si c'était le cas, les travailleurs ne voteraient plus pour nous, or ils votent à plus de 80%», répond Edouard Martin. Mais élus locaux et syndicats sont «très inquiets» et craignent de voir«Marine Le Pen au deuxième tour». Après la CGT en mars (lire notre enquête), la CFDT s'apprête à sortir un tract national de quatre pages pour dénoncer «les nouveaux habits du FN». Le Front de gauche n'a lui aussi de cesse de démontrer que Marine Le Pen parle davantage de «lutte contre l'immigration» que de «lutte sociale»(lire notre article).

«Une digue a sauté»

 

Françoise Grolet, conseillère régionale FN.Françoise Grolet, conseillère régionale FN.© M.T.

 

En Moselle, le Front national ne perce pas que chez les ouvriers. Dans le canton populaire de Metz-Nord, la candidate frontiste François Grolet, quasi inconnue, est arrivée devant le maire socialiste au premier tour des cantonales. Avant de doubler ses voix au second (45%). «Metz est l'une des rares villes de 100.000 habitants où on a explosé, raconte le directeur de cabinet de Marine Le Pen. On faisait de bons scores dans le bassin minier de Forbach mais pas ici, car le vote FN est plutôt rural et semi-urbain

Comment expliquer ce score? «La très forte abstention a joué en sa faveur, se désole Dominique Gros. C'est un quartier où il y a beaucoup d'HLM, d'étrangers et peu de votants. Ceux qui se sont déplacés sont les électeurs du FN.» Françoise Grolet, elle, y voit la sanction de «la politique bobo du maire, à la Delanoë: Metz-Plage, les nuits blanches, beaucoup d'affichage avec les sans-papiers, des hausses d'impôts. Les classes populaires ne comprennent pas. Le PS ne représente plus son électorat d'autrefois.» Elle veut lire dans sa «progression de voix de l'entre-deux tours» un «vote d'adhésion au FN» et plus seulement de«sanction».

«Le résultat du nouveau Front national de Marine Le Pen», prétend Thierry Gourlot, le cheminot à la tête du FN 57: «ses nouvelles thématiques (l'économie, le pouvoir d'achat, la défense de la laïcité, des services publics), la volonté de gagner, son côté gaullien, l'Etat stratège. C'est ce qui fait que de nombreux fonctionnaires nous rejoignent», assure-t-il, expliquant cibler «les ouvriers, les fonctionnaires comme les patrons de PME-PMI».«L'immigration, on a même plus besoin d'en parler, les gens savent ce qu'on pense. Le sujet maintenant, c'est le pouvoir d'achat, comment terminer le mois.» Fabien Engelmann approuve. Lui n'aurait «jamais» adhéré sous le règne de Le Pen père et il serait «parti» si Bruno Gollnisch avait pris la présidence.

Françoise Grolet n'a pourtant rien de ce prétendu «nouveau FN». Mère de famille de neuf enfants, catholique pratiquante, marié à un ingénieur, cette conseillère régionale de Lorraine est une partisane de Gollnisch et ne porte pas dans son cœur le général de Gaulle «à cause de (ses) racines de Française d'Algérie» et de «la perte de la patrie». Elle livre une autre explication à son résultat: «On est une région de droite, patriote, il y a un fort sentiment national. On est en première ligne sur tous les problèmes: l'Europe, les frontières qui n'existent plus, les 70.000 personnes qui vont chaque jour travailler au Luxembourg, les clandestins de l'est qui arrivent.» Manière de dire que les classiques du FN (immigration, sécurité) font recette. «Le FN prend autant de voix à la gauche qu'à la droite ici», analyse Dominique Gros.

Cette dualité se retrouve dans le petit groupe de militants que nous suivons ce jeudi soir dans un restaurant près d'Hayange. «Lui vient de la gauche, moi d'une famille de droite, mais on se retrouve au FN», explique Stéphane Lormenil. Peine de mort, mariage homosexuel, baisse de la TVA pour les restaurateurs, situation des patrons de PME, etc. : personne n'est d'accord, mais tous se rejoignent sur les fondamentaux, sortie de l'euro et lutte contre «les pratiques moyenâgeuses de l'islam».

 

Romain d'Antonio, secrétaire régional du FNJ.Romain d'Antonio, secrétaire régional du FNJ.

 

Nous rencontrons Romain d'Antonio, secrétaire régional du FNJ. Issu d'une famille de gauche (mère infirmière, père maçon), le jeune étudiant a adhéré en 2006 «pour la personnalité de Jean-Marie Le Pen»«Aujourd'hui, la barrière a sauté», affirme-t-il. En veut pour preuve son entourage. Ses parents ont toujours voté PS, mais aux cantonales, ils ont mis un bulletin FN dans l'urne. «Ils sont pas sûrs de le refaire en 2012, mais ils adhèrent à notre discours sur l'Europe et la mondialisation.» Dimanche, au meeting, sa mère sera là, «avec des collègues de l'hôpital».

Tout comme Aurélie Duval, jeune maman divorcée que Mediapartavait déjà croisée à Florange en septembre. Trois emplois (cantinière, quelques ménages et l'aide à une personne en fin de vie), 22 heures de boulot pour «800 euros net par mois». Après avoir voté pour les Verts puis pour Sarkozy en 2007, elle est «sûre de voter Le Pen» pour «sa franchise»«Son père était limite nazi, mais elle, elle est plus douce, elle n'a pas d'idées extrémistes», croit-elle. Son déclic, ça a été l'affaire DSK. «Elle a dit: "tout le monde le savait", ça j'ai adoré!» La jeune femme pense qu'il faut«fermer les portes (aux immigrés)», qu'on ne va pas «sortir la Grèce de la merde une seconde fois» et que «la sortie de l'euro c'est une très bonne idée» car il «nous a foutus dans une crise monumentale»«On est dans la misère, ça peut pas être pire», soupire-t-elle.

Le maire PS de Metz reconnaît «une désespérance» des Mosellans.«Les gens se défoulent. Les thèmes du FN comme l'immigration percolent. Le discours d'exclusion "on est entre nous, faut que ça reste comme ça" progresse, la personne d'origine maghrébine, même si elle est française, est assimilée à l'étranger.» Et puis le thème de la fraude sociale, mis en avant par l'UMP et le FN, fait un carton. «Ils ont l'impression qu'il y a des abus au niveau des allocs, des logements, des arrêts maladies. Si quelqu'un a vu quelqu'un dont le fils n'a pas eu un appartement qu'un Maghrébin a eu, ça fait un électeur FN.»

Le maire a pourtant pris des mesures en faveur des classes populaires, dans cette ville où «50% de la population ne paye pas l'impôt sur le revenu»«Diminution des repas des cantines à 1,5 euro pour les plus défavorisés, gratuité des bibliothèques, installation de la nouvelle grande salle culturelle dans le quartier populaire, logements sociaux dans tous les quartiers».

Au FN comme au PS ou chez les syndicats, tous sont d'accord sur un point: «une digue a saut黫La peur du FN n'existe plus», raconte Dominique Gros. Le vote FN devient, pour certains, le produit de l'envie de changement, un peu comme le PS en 1981. Il y a ce sentiment qu'on peut y aller car il ne sera pas au pouvoir. C'est rendu possible par l'absence de gestions locales par le FN, contrairement aux années 1980. Quand on n'agit pas, on a les mains propres.»

Du côté des maires, la barrière n'a pas complètement sauté en revanche. Avec «250 parrainages» (revendiqués), le FN est loin des 500 parrainages nécessaires pour la présidentielle. Même en Moselle où «des maires qui avaient signé en 2007 ne resignent pas», affirme Stéphane Lormenil qui «compte sur les 87 grands électeurs qui ont voté pour nous aux sénatoriales»«On cible les petites communes où on a fait de très bons scores aux cantonales, raconte Fabien Engelmann. Je vais direct à leur domicile, à 19 heures. Ils m'invitent pour l'apéro, on discute, mais ils ne signent pas. Marine Le Pen fait plus peur que son père car elle peut y arriver.» Le secrétaire régional du FNJ acquiesce: «Ils nous disent:"imaginez la responsabilité qu'on a si elle est au deuxième tour!"»

 

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Publié dans Politique

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