Dans tous les secteurs d'activité Salaires: les conflits se durcissent

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Des corbillards défilant dans la ville (photo), les «visages décomposés» de Bordelais médusés... Frank Delbarre n'arrive toujours pas y à croire: la semaine dernière, lui et ses onze collègues d'une des agences girondines de l'enseigne de pompes funèbres Roc' Eclerc ont non seulement lancé la première grève de leur vie, mais ils ont surtout arraché une jolie augmentation, inespérée dans le contexte actuel: 120 euros de plus par mois, +7,2%! Au passage, ils ont obtenu de l'inspection du travail la fermeture des vestiaires, des toilettes, et du dépôt insalubre où étaient entreposés les corbillards. «Il fallait que ça pète, le ras-le-bol était général», explique Franck Delbarre, délégué CGT syndiqué depuis un an à peine.

 

capture d'écran sudouest.fr
La faute au climat interne, détestable. Mais surtout à des«salaires de misère»: salarié depuis 15 ans, Franck Delbarre touche «1.072 euros net par mois». Tous les autres gagnent aux alentours du Smic. Cette année, la direction avait proposé 1% de hausse. Inacceptable:«Les collègues disent qu'ils n'y arrivent plus. Tout augmente mais les salaires ne bougent pas.» 

 

 

Les premiers mois de l'année sont traditionnellement tendus dans les entreprises, lancement des négociations annuelles sur les salaires (les “NAO”) oblige. Sauf qu'avec la crise, nombre de salariés, d'abord focalisés sur l'emploi, avaient mis en 2009 et en 2010 leurs revendications salariales en sourdine, alors même que la progression des salaires a été historiquement faible l'an dernier. En ce début d'année, le changement de ton est perceptible. «Indiscutablement, il y a de la conflictualité, et elle se porte en majorité sur les salaires», explique Jean Bessière, directeur adjoint de la Direction générale du travail (DGT). «On n'avait pas vu autant de conflits salariaux depuis plusieurs années», note Mohamed Oussedik, secrétaire confédéral de la CGT.

Souvent, le scénario se répète: la direction propose entre 1 et 2%, quand les salariés ou leurs représentants demandent au moins le double. «Dans un contexte de sortie de crise, les attentes sont fortes, à la mesure des efforts salariaux consentis depuis deux ans, admet Jean-Christophe Sciberras, président de l'Association nationale des directeurs de ressources humaines (ANDRH). Les résultats médiatisés de certains grands groupes créent aussi un certain nombre d'attentes.» Un cocktail auquel se rajoute lahausse des tarifs de l'électricité, du gaz et de l'essencel'augmentation constante des dépenses de logement, la décélération sensible du pouvoir d'achatl'absence depuis 5 ans de revalorisation du Smic au-delà de l'inflation... «La pression autour des salaires va s'accentuer tout au long de l'année, surtout si l'emploi s'améliore un peu», prédit Pierre Ferracci, PDG du groupe de conseil aux comités d'entreprise Alpha.

«Pendant la crise, une grande distanciation est apparue entre le management et les salariés, estime Olivier Labarre, directeur général du cabinet de conseil BPI. Quand vous avez le sentiment de ne pas être entendus, c'est logiquement la question des salaires qui revient. Pour les prochains mois, c'est une situation potentiellement explosive.»

 

Des salariés «déterminés»

Les grands groupes, où la capacité de mobilisation est plus forte, et le dialogue social institutionnalisé, ont bien évidemment connu des mouvements (Alcatel, Thalès, DCNS, Decaux, Keolis, etc.). Mais les revendications sont aussi très fortes dans des secteurs d'habitude moins revendicatifs, comme la distribution – CarrefourButIkeaCamaïeu,Système UIntermarché, ou encore le bâtiment: les salariés d'Eiffage Construction réclament par exemple 3% de hausse, notamment sur le chantier du Grand Stade de Lille.

«Ces secteurs cumulent flexibilité, précarité et importance du temps partiel, surtout féminin, dans la distribution, note Jean-Michel Denis, sociologue à l'Université de Marne-la-Vallée. Quand ils se mobilisent, c'est incontestablement le signe de tensions.» «C'est très tendu en ce moment,confirme Christophe Le Comte, secrétaire général adjoint du commerce de la fédération FO employés et cadres. Les salariés ont des exigences, ils sont fermes et déterminés. Mais les employeurs aussi: bien souvent, ils arrivent à la table de discussion avec des propositions d'augmentation faibles, de moins de 2%, sans aucune marge de négociations.»

Un peu partout en France, des conflits parfois longs pour les salaires fleurissent, dans des entreprises qui, longtemps, n'ont pas fait parlé d'elles.

 

Chez Souchon, il n' y avait pas eu de grève depuis le début des années 90
Chez Souchon, il n' y avait pas eu de grève depuis le début des années 90© DR
Chez Ferrero, à Rouen, la production de la pâte à tartiner Nutella était stoppée mardi et mercredi par une grève après que la direction a annoncé 1,2% de hausse des salaires.

 

En Haute-Loire, Raymond Vacheron, un des animateurs de l'union départementale CGT, n'en revient pas: «On vient d'avoir cinq gros conflits salariaux depuis début mars, c'est la première fois que je vois ça en 37 ans de syndicalisme!» Chez Interep, un sous-traitant automobile, les salariés ont obtenu 158 euros de hausse de salaires et une prime de 650 eurosaprès 12 jours de grève. A la fromagerie de Beauzac, qui fabrique le célèbre bleu “Saint-Agur” (groupe Bongrain), les salariés ont décroché 80 euros.

Leurs collègues de Souchon (photo), l'usine de saucissons du même groupe, ont obtenu 54 euros supplémentaires après un mouvement de cinq jourstrès suivi, dans une entreprise sans syndicat qui n'avait pas fait grève depuis le début des années 1990! «La détermination des salariés nous a surpris, dit Vacheron. Beaucoup sont mécontents de leur niveau de vie. Certains avaient voté Sarkozy, sensibles au “travailler plus pour gagner plus”. Ils en sont revenus...»

 

«Le rapport de force continue de payer»

Chez ABL Lights, usine de feux pour les véhicules de travaux publics près de Caen, on n'avait «pas fait grève depuis 30 ans», dit la déléguée CGT, Evelyne Lévêque. Le 13e mois avait été supprimé lors du passage aux 35 heures. Dans les ateliers, la plupart des salariés sont au Smic ou à peine plus. Cette année, la direction avait proposé 1,8% d'augmentation. «Mais on voulait 6%, reconte André Travert, de la CFDT. Les gens ont de plus de mal avec leurs salaires, dans les ateliers certains reviennent le samedi pour faires des heures sup. Et l'an dernier, l'entreprise a fait de gros investissements: du coup, le personnel s'est aperçu qu'il y avait pas mal d'argent. Ça a été à l'origine du ras-le-bol. les gens se sont dit qu'eux aussi, ils pouvaient avoir une part du gâteau.» Après deux jours de grève, l'ensemble du personnel a été augmenté de 3%, 4% pour ceux des ateliers...

Preuve, selon l'économiste Thomas Amossé, chercheur au Centre d'études de l'emploi, que «le rapport de force continue de payer. La capacité de mobilisation des salariés est intacte, ce qui est une singularité française. Le plus surprenant n'est pas que les patrons accordent des hausses de salaires importantes  s'ils le font, c'est que cet argent allait ailleurs mais qu'ils n'aient pas augmenté régulièrement leurs salariés ces dernières années.»

«Toutes les entreprises qui se montrent frileuses sur les salaires ne sont pas forcément celles qui se portent le plus mal, et elles ne sont forcément confrontées à la concurrence internationale», estime Pierre Ferracci, PDG du groupe Alpha spécialisé dans le conseil aux comités d'entreprise.

D'après lui, le «rééquilibrage» de la valeur ajoutée au profit des salariés, et un peu moins au profit des actionnaires et des investissements, est venu. Pendant la crise, Nicolas Sarkozy en avait fait une de ses marottes. Mais le projet est tombé en déshérence, et la négociation entre syndicats et patronat est au point mort...

Le gouvernement propose désormais une hypothétique prime exceptionnelle pour les salariés dont les entreprises versent des dividendes à leurs actionnaires (ce qui est le cas de seulement la moitié des grandes entreprises et d'une PME sur six, selon l'Insee). Cette prime, pas attendue avant juin si elle voit le jour, pourrait atteindre «1000 euros», estime le ministre du budget François Baroin. Mais le patronat rejette l'idée. «On est dans la communication politique, expliquait jeudi midi Bernard Thibault, le secrétaire général de la CGT sur Europe-1. M. Baroin semble fixer le prix du vote à 1000 euros!» Plusieurs syndicats, dont le sien, demandent des hausses de salaires pour l'ensemble des salariés.

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Publié dans Social

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