Crise: l'irrésistible ascension des «experts» de la finance

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Que les marchés boursiers se rassurent: le nouveau ministre de l'économie espagnol, désigné le 21 décembre, est un «technocrate» pur jus. Luis de Guindos, 51 ans, a dirigé les activités de Lehman Brothers en Espagne et au Portugal, de 2006 à 2008. Il a ensuite travaillé pour le cabinet d'audit PriceWaterHouse, et conseillé, comme administrateur, quelques grands groupes espagnols. Plus jeune, il fut un secrétaire d'Etat à l'économie apprécié du gouvernement José Maria Aznar (2002-2004). Encarté au Parti populaire (PP, droite), il ne s'est jamais présenté à une seule élection de sa vie. 

Le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, qui avait refusé, pendant toute la campagne électorale, à l'automne, de dévoiler le nom de son futur ministre, a donc fait le choix d'un «expert» pour sortir l'Espagne du marasme, et tenter d'infléchir la hausse fulgurante du chômage. Ce casting s'inscrit dans une logique à l'œuvre depuis des mois en Europe, secouée par une crise des dettes qui n'en finit pas, après les gouvernements de «technocrates»mis en place, en novembre, en Italie ou en Grèce.

 

 

Luis de Guindos, en décembre 2011.Luis de Guindos, en décembre 2011.© Reuters.


Puisque les politiques ont échoué à faire face à la crise, l'heure serait aux spécialistes, habitués du terrain. Des experts, des vrais, seuls à même de comprendre, et donc de contrer, les effets pervers de la finance hyper-sophistiquée. Selon le journal espagnol Público, qui s'est lancé dans une périlleuse recension, le cas de Guindos représenterait, depuis mai 2010 et le début de la crise grecque, le 21e transfuge d'un dirigeant européen, du monde financier au monde politique (voir leur iconographie ici). 

Alors que la crise gronde, les mondes politique et financier sont devenus de plus en plus poreux. De véritables «portes tournantes», dénoncent des ONG à Bruxelles, qui s'inquiètent d'éventuels conflits d'intérêt. Au-delà des quelques noms bien connus venus de Goldman Sachs, à commencer par le premier ministre italien Mario Monti (lire notre article sur «les hommes de Goldman»), ils sont beaucoup d'autres à avoir effectué cette grande transhumance, et à former aujourd'hui le gros des troupes des exécutifs en crise. 

Installé en novembre 2010, le ministre des finances letton, Andris Vilks, est un ancien dirigeant de SEB Unibanka, l'une des grandes banques du pays. Le britannique Stephen Green a lui quitté ses fonctions au sein de HSBC pour devenir, depuis décembre 2010, secrétaire d'Etat au commerce du gouvernement Cameron. Quant à Corrado Passera, ministre italien de l'industrie, il est issu des rangs d'Intesa Saopaolo, l'un des deux géants bancaires de la péninsule.

Des «groupes d'experts» méconnus

Pour certains observateurs, ces chassés croisés auraient aussi du bon. «Le public et le privé ont à gagner d'une forme de porosité», estime Nicolas Véron, un économiste du centre d'études Bruegel, à Bruxelles. «Il faut bien sûr des règles pour éviter les conflits d'intérêt, mais il y a aussi des exemples de fertilisation croisée, dans un secteur financier où l'expérience pratique est décisive pour comprendre ce qui se passe.»

Ce mouvement de fond ne s'arrête pas là. Les gouvernements forment la face visible de cette montée en puissance des experts, convoqués au chevet de politiques dépassés par la crise. Lors des conseils européens «de la dernière chance», en juillet dernier, puis en octobre, Charles H. Dallara, le patron de l'Institute of international finance (IIF), le lobby des banques, a officiellement participé aux négociations sur la restructuration de la dette grecque, pour donner son point de vue sur la situation. Une nouveauté. 

De manière plus souterraine, à Bruxelles, des «groupes d'experts» jouent un rôle, parfois décisif, dans la préparation des textes sur la régulation financière. Selon le registre officiel, il y aurait près de 900 de ces comités, actifs ou en sommeil, quasiment inconnus du grand public, et qui aident la Commission à rédiger les premières versions de ses directives. Au total, plus de 30.000 «experts» mobilisés qui sont, en grande majorité, des représentants de chacun des Etats membres de l'Union.

«Composés d'acteurs extérieurs aux statuts divers, ces groupes ont un pouvoir strictement consultatif, qu'ils exercent dans une phase aussi cruciale que souvent peu publicisée» de la prise de décision à Bruxelles, analyse Cécile Robert, une maître de conférence à l'Institut d'études politiques (IEP) de Lyon, qui a reconstruit des trajectoires d'«experts» européens. 

L'un des panels d'experts les plus connus fut le «groupe Delarosière», présidé par l'ancien patron français du Fonds monétaire international (FMI), Jacques De Larosière, et consacré aux questions de régulation financière. En février 2009, il rendait ses conclusions qui allaient devenir, en quelques semaines, la position officielle de la Commission européenne sur le sujet. Cinq des huit membres de ce groupe travaillaient, à l'époque, pour l'industrie financière. 

C'est toute la difficulté de ces «comités d'experts»: sous couvert d'expertise, ils tendraient à sur-représenter les intérêts du secteur financier, au cœur de la machine européenne. De donner davantage de voix encore à ceux qui sont en partie responsables du désordre en cours... «L'extrême complexité du secteur, et des textes sur la régulation financière, font partie du problème: le besoin d'expertise facilite le travail des lobbyistes», s'inquiète Yiorgos Vassalos, membre d'une plateforme d'ONG européennes,Corporate Europe Observatory, très offensive sur les lobbys à Bruxelles.

 

Experts carnassiers... ou politiques démissionnaires?

Depuis la désignation de Michel Barnier comme commissaire au marché intérieur et aux services, pour prendre la place, en 2009, de l'irlandais Charlie McCreevy, les choses se sont un peu améliorées. D'abord, la composition de ces comités est devenue transparente. Et la proportion d'experts en provenance de l'industrie financière est en légère baisse.

«C'est vrai qu'il peut y avoir des problèmes avec les comités d'experts, mais le système serait sans doute encore pire sans...», relativise Joost Mulder, l'un des piliers de Finance Watch, cette ONG d'experts financiers qui cherchent à contrer, sur leur terrain, les lobbys de la finance à Bruxelles. «De toute façon, le lobbying n'a pas besoin de ces groupes pour prospérer.» 

Pour Nicolas Véron, «le sujet, ce ne sont pas tant les groupes d'experts, que l'expertise de la Commission européenne. Son administration est composée, dans la plupart des directions, de fonctionnaires au profil généraliste, plutôt que d'experts aux compétences spécialisées. La multiplication des groupes d'experts ne peut que partiellement combler cette carence, et soulève des problèmes de conflits d'intérêts».

Il ne faudrait donc pas tant s'inquiéter de l'offensive des «experts» à Bruxelles, que de l'incompétence d'une partie des fonctionnaires et du personnel politique pour faire face à la crise... Sommes-nous en présence d'experts carnassiers et intéressés, payés par l'industrie, ou plutôt de politiques en retrait, voire démissionnaires? A Bruxelles, le débat est difficile à trancher. Selon Nicolas Véron, la deuxième hypothèse n'est pas à exclure. Surtout si l'on considère, par exemple, l'amateurisme d'une Angela Merkel, qui traîne à prendre des positions claires, depuis un an et demi, dans le dossier de la restructuration de la dette grecque.

 «Prenez la directive MIF (sur les marchés d'instruments financiers, ndlr): c'est un document de 500 pages, qui touche à une dizaine de sujets liés au fonctionnement des marchés financiers. Il y a énormément de décisions très précises à prendre, et l'expertise est donc absolument nécessaire», constate Joost Mulder, de Finance Watch. «En même temps, à vouloir réguler à un tel niveau de détail, on prend le risque de louper l'hypothèse générale, le contexte plus important, bref, on risque de dépolitiser».

L'universitaire Cécile Robert renchérit: «La commission européenne met en avant l'expertise pour aider à prendre des décisions politiques. Avec un biais possible : celui de valoriser la capacité de certains acteurs à techniciser leurs argumentations, au risque de perdre de vue les enjeux politiques des sujets traités». 

Cette description d'un monde politique démissionnaire, face à l'extrême sophistication du monde financier, laisse songeur. Surtout si l'on se souvient d'appels d'économistes comme André Orléan, directeur d'études à l'EHESS à Paris, qui proposait, dès 2008, de «re-segmenter» la finance, c'est-à-dire de construire des digues et des murs, pour en revenir à un fonctionnement très simple, presque «primitif», expliquait-il alors, de la finance, pour tuer la spéculation. Par exemple en cloisonnant les activités de dépôt d'un côté, et d'investissement de l'autre, des grandes banques européennes. Bizarrement, aucun expert bruxellois ne plaide pour ce scénario... sans doute trop simpliste.

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Publié dans Economie

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