Crise financière: le président de Goldman Sachs menacé d'un procès pour parjure

Publié le par DA Estérel 83

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« Personne n'est allé en prison. » A chaque entretien, Charles Ferguson ne peut s'empêcher de rappeler ce fait. Réalisateur du documentaire Inside Job, qui raconte par le menu la crise financière de 2008 et les pratiques de Wall Street, il a pu mesurer l'ampleur des responsabilités des banquiers dans une crise qui a précipité le monde au bord du gouffre. L'étrange clémence dont a bénéficié le monde de Wall Street lui paraît toujours aussi insupportable. 

 

D'autant que tout est reparti comme avant. Les banquiers recommencent à se verser des bonus stratosphériques : 147 milliards de dollars au total pour l'exercice 2010, selon leWall Street Journal. Le président de JP Morgan, Jamie Dimon, qui reçoit un salaire annuel de 1 million de dollars, a touché un bonus en actions et stock-options de plus de 17 millions de dollars au titre de l'année 2010, en hausse de 6% sur un an. Le conseil d'administration de Goldman Sachs, fleuron de Wall Street, a décidé de multiplier par trois le salaire du directeur exécutif, Lloyd Blankfein. Celui-ci augmente ainsi de 600.000 à 2 millions de dollars (1,47 million d'euros). Le conseil de la banque a en plus alloué un bonus de 12,6 millions de dollars (8,8 millions d'euros) à son patron, en hausse de 3,6 millions. Au total, sa rémunération a été multipliée par quatorze d'une année sur l'autre, alors que les résultats de la banque ont baissé de 37%. Mais tout cela paraît presque raisonnable, selon les critères de Wall Street : avant la crise, Lloyd Blankfein avait perçu un bonus de 68,5 millions.

Un grain de sable, cependant, vient de troubler cette quiétude bancaire. Wall Street, ou plus exactement son représentant le plus éminent, le président de Goldman Sachs, pourrait avoir à rendre compte de ses faits et gestes devant la justice. Lloyd Blankfein n'est pas inquiété pour l'attitude de sa banque, Goldman Sachs, pendant la crise financière mais pour avoir menti devant la commission sénatoriale qui enquêtait sur les événements à la suite de la faillite de Lehman Brothers.

 

Les Américains ne plaisantent pas sur ce sujet. Il est toujours possible de trouver des arrangements avec les autorités, même quand il s'agit de la plus grande faillite du siècle. Pour éteindre les poursuites contre la banque en raison de son comportement douteux dans le dossier subprime, Goldman Sachs a accepté de payer 550 millions de dollars à la Securities and Exchange Bank (Sec), le gendarme boursier new-yorkais. Mais là, il s'agit de parjure. Lloyd Blankfein aurait menti sous serment face aux sénateurs. Le ministre de la justice est saisi et doit décider de la suite à donner à cette affaire.

 

L'accusation a été portée par une commission sénatoriale, qui a travaillé pendant dix-huit mois sur la crise financière. A plusieurs reprises, la presse a raconté les pratiques de la première banque de Wall Street, qui lui ont permis d'échapper aux lois de la gravité, et donc la crise financière. Le journaliste Michael Lewis dans son livre The Big Short (Le Casse du siècle en français, éditions Sonatine) décrivait longuement l'engrenage fatal des subprimes, inventé par des banquiers mus par le seul appât du gain sans souci du bien collectif.

 

Spéculation à la baisse

Mais cette fois, ce sont des sénateurs qui le disent. Ils ont enquêté pendant dix-huit mois, décortiqué des centaines de mails, eu accès à des documents internes, auditionné des centaines personnes. Dans un très long rapport – plus de 640 pages – publié par le New York Times, ils reviennent sur les mécanismes de la crise. Tout y passe : la dérive des banques ayant oublié leur justification première de financement de l'économie pour faire de l'argent sur l'argent avec des produits incompréhensibles; les agences de notation – les mêmes qui sanctionnent aujourd'hui les Etats – qui ont accepté de couvrir ces pratiques douteuses en homologuant des produits sans aucune référence historique; les autorités de régulation qui ont fait preuve d'une complaisance rare et ont détourné le regard à chaque dérapage. Et leur constat est accablant: « La crise n'a pas été le résultat d'une catastrophe naturelle, mais celui de produits financiers complexes et à haut risque ; de conflits d'intérêts tenus secrets et de l'échec des régulateurs, des agences de notation et du marché lui-même à brider les excès de Wall Street. »

Goldman Sachs a une place de choix dans cette dérive. Avec la Deutsche Bank, dont le rôle est aussi longuement détaillé dans le rapport, elle a été un des acteurs les plus présents dans l'invention financière sur le marché hypothécaire immobilier, à l'origine de la crise des subprimes. Aucun des produits dérivés – CDO, RMBS, CDS – ne lui a échappé. La promesse de gains sans risque semble alors sans limite. La banque a émis pour plus de 100 milliards de dollars de produits titrisés sur l'immobilier.

Pourtant, dès décembre 2006, Goldman Sachs commence à prendre peur. Le marché de l'immobilier en général, des subprimes en particulier, lui semble devenir très dangereux: les signes de défaillance des ménages, incapables d'honorer leurs mensualités, se multiplient. A cette date, Goldman détient plus de 15 milliards de dollars de subprimes et de produits titrisés en portefeuille. L'ordre est donné à tous les vendeurs : se débarrasser au plus vite de ce papier qui brûle les doigts.

Au cours du premier semestre 2007, les vendeurs de Goldman Sachs vont redoubler d'efforts pour céder à tous les clients des subprimes et autres produits titrisés, sur lesquels ils anticipent une catastrophe. Pendant qu'ils vendent à leurs clients les subprimes qu'ils ont en portefeuille en leur faisant miroiter des gains mirifiques, la banque, elle, spécule à la baisse en vendant à terme les mêmes produits et en se couvrant contre toute chute.

Ce mécanisme avait été mis en lumière lors de l'affaire du fonds d'investissement Abacus et de son trader « miracle », Fabrice Tourre. Ce fonds avait vendu des subprimes à des clients institutionnels, pendant ce temps, il avait spéculé à la baisse avec le fonds d'investissement Paulson. Fin 2007, le fonds Paulson avait gagné trois milliards de dollars grâce à cette spéculation. Lors des auditions devant le Sénat, Lloyd Blankfein avait juré qu'il n'y avait aucune manœuvre de la part de la banque. Tout s'était déroulé conformément aux règles de l'art. Jamais il n'avait dérogé à sa mission de confiance de banquier, jamais il n'avait eu la volonté de tromper ses clients : la main gauche de la banque ignorant totalement ce que faisait la main droite. Bref, il n'y avait aucun conflit d'intérêts.

 

exposition de Goldman Sachs aux subprimes
exposition de Goldman Sachs aux subprimes© rapport du sénat américain
L'enquête sénatoriale vient briser – s'il en était besoin – totalement cette fiction. Dès décembre 2006, le département « crédits hypothécaires et subprimes », comme l'attestent de nombreux mails, est placé sous le pilotage direct de la direction générale de Goldman Sachs, qui surveille au jour le jour l'évolution de la situation. La tromperie générale est organisée. La banque, qui détient plus de 15 milliards de produits hypothécaires risqués en portefeuille, ramène son exposition à deux milliards à peine en quelques mois. Pendant ce temps, elle ne cesse de spéculer à la baisse sur les produits titrisés immobiliers. De décembre 2006 à juin 2007, ses engagements sur les ventes à terme sur ces produits passent de moins de 1 milliard à 10 milliards de dollars. Ils atteindront jusqu'à 13,6 milliards de dollars.

 

En novembre 2007, Lloyd Blankfein écrit un mail éloquent à ce sujet aux principaux responsables de la banque : « Nous n'avons pas été totalement épargnés par le désordre des subprimes. Mais nos pertes ont été largement compensées par nos gains sur les ventes à terme. » Fin 2007, alors que toutes les banques de Wall Street afficheront des pertes massives sur le marché hypothécaire, Goldman Sachs enregistre un revenu de 3,7 milliards de dollars, grâce à sa spéculation à la baisse.

C'est pour tous ces mensonges, assumés devant le Sénat, que le président de Goldman Sachs est aujourd'hui menacé de parjure. La banque a déjà beaucoup perdu de sa crédibilité depuis la crise financière. Mais sa puissance financière n'est pas ébranlée. Le gouvernement américain, auprès duquel Goldman Sachs a tant de relais, doit décider s'il le poursuit ou non.

Pendant ce temps, les autorités de régulation, longuement mises en cause dans le rapport sénatorial, perpétuent les « bons » usages de Wall Street, comme si de rien n'était. Selon le Wall Street Journal, des négociations ont été engagées entre la SEC et les principales banques de Wall Street – JP Morgan Chase, Citigroup, Morgan Stanley, UBS ...– poursuivies pour leur comportement pendant la crise des subprimes. Elles sont prêtes à payer toutes les amendes du monde, si cela leur permet d'éviter un procès et d'exposer en place publique leurs pratiques douteuses.  

 

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Publié dans Affaires

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