Compter les «musulmans», à quoi ça sert ?

Publié le par DA Estérel 83

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On annonçait régulièrement qu’il y aurait jusqu’à 6 millions de musulmans en France. Pourtant, une étude récente de l’Ined en compte 2,1 millions. Elle a été peu relayée dans les médias. A l’heure où l’UMP clot son débat sur l’Islam, la question prend pourtant toute son importance.


Mettons les choses à plat. Le débat sur l’Islam (ou sur la laïcité) de l’UMP a déchaîné les passions autour de la communauté musulmane. Au cœur du conflit se trouve notamment le nombre réel de musulmans. En France, quelque soient ses opinions, chacun a intérêt à gonfler les chiffres, que ce soit pour entretenir le fantasme d’un choc des civilisations naissant sur le boulevard Barbès, flatter une potentielle clientèle électorale ou montrer ses muscles afin de défendre les intérêts de sa communauté.

Officiellement, l’Islam serait la deuxième religion de France. Claude Guéant met la barre très haut en estimant qu'il y a « entre 5 et 10 millions » de musulmans. Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris, annonçait en juin 2010 un effectif de « 4 à 5 millions » dont 1,5 millions dans toute l’Île-de-France et 500 000 à Paris. A la même époque, le ministère de l’Intérieur donnait le chiffre de 5 à 6 millions. En décembre, lorsque Marine Le Pen avait lancé la polémique sur les prières de rues, ces chiffres avaient été brandis pour démontrer qu’il n’y avait pas assez de mosquées par rapport aux musulmans présents en France.

Reste à savoir ce qu’on met derrière ces chiffres. Une récente étude de l’Ined dévoilait des données remettant en cause tous les préjugés sur ce qu'est la « communauté musulmane ». Selon l’institut, il y aurait… 2,1 millions de musulmans « déclarés » en France âgés de 18 à 50 ans. Mais « même en ajoutant les personnes âgées de moins de 18 ans, et celles de plus de 50 ans, ça ne ferait pas 5 millions », a expliqué à l’AFP Patrick Simon, co-auteur de l’étude.

ESSENTIALISATION
D’où vient ce gigantesque écart ? Tout simplement d’un biais sur la définition de ce qu’est être musulman. Le chiffre de 5 millions vient en fait d’une confusion entre appartenance religieuse et origine nationale. Dans une interview à Saphir News, Patrick Simon note que « la plupart des estimations sont fondées sur l’origine des personnes et non sur leur déclaration en matière de religion ». Bref, il suffit d’être originaire du Maghreb par exemple pour être compté comme musulman indépendamment de son attachement à cette confession. A l’inverse, l’Ined compte toutes les personnes se déclarant musulmanes : « Sont considérés comme ‘musulmans’ toutes les personnes ayant fait référence à l’islam dans leur réponse, quelles que soient leurs origines ou leurs pratiques », détaille Patrick Simon. 

Ce biais a déjà été dénoncé par la démographe Michèle Tribalat. Et même si on sa basait sur la seule généalogie, ce chiffre serait au dessus de la réalité. En 2003, Michèle Tribalat donnait le chiffre de 3,7 millions de « personnes susceptibles d'être musulmanes par filiation ». Mais comme être blanc et français ne fait pas forcément de vous un catholique, avoir des parents marocains ne fait pas forcément de vous un musulman. Ici, on confond une histoire familiale qui appartient au passé avec l’attachement revendiqué à une religion qui relève du présent. Faire ce classement, c’est assigner aux gens une identité qu’ils n’ont pas choisi en raison de la génétique, une essentialisation qui ne peut que fragmenter encore plus une société française qui n’en avait pas besoin.

Le chiffre de l’Ined souffre cependant d’un deuxième biais. Il confond croyants, pratiquants et revendications identitaires. Le ministère de l’Intérieur disait que 43% des musulmans comptés par ses services n’étaient pas pratiquants. De même, l’Ined rassemble tous les musulmans revendiqués quelque soit le niveau de leur pratique. Or, cette distinction a son importance. Si l'on cherche à connaître le nombre de musulmans pour évaluer la construction de mosquées, c’est le nombre de pratiquants réguliers qui compte. Et plus encore, c’est la concentration des musulmans dans certaines zones qui est la donnée la plus importante. Savoir qu’il y a 2 ou 5 millions de musulmans partout en France a peu d’importance, si on veut savoir s’il y a assez de mosquées, ce qui importe c’est de savoir combien il y a de pratiquants réguliers dans telle ville voire telle quartier.
COMPTAGE ETHNIQUE DÉGUISÉ ?
Mais, il reste qu’il y a des personnes qui se disent musulmanes même si elles ne seront jamais amenées à utiliser des équipements voués à la pratique de l’Islam. Se dire musulman n’est pas seulement le signe d’une pratique plus ou moins régulière, c’est aussi un blason, une façon de revendiquer une identité pour des personnes naviguant entre deux cultures. C’est une façon de savoir, de dire qui on est, indépendamment de ce que l’on fait.

De là, une question à poser. Compter les musulmans pratiquants pour savoir combien s’il y a assez de mosquées relève du bon sens urbanistique, au même titre de savoir combien il y a de personnes âgées pour construire des maisons de retraites. Mais à quoi sert de compter les musulmans revendiqués, pratiquants ou non ? Est-ce une façon de compter le poids d’une « communauté » ? Si la méthode de l'INED (le musulman est celui se revendique comme tel) est différente du comptage par la généalogie, les deux techniques posent la même question, celle de l'intérêt du comptage en dehors des objectifs pratiques (les mosquées).  Ne serait-ce pas une façon déguisée de faire du comptage ethnique ? 

Il est vrai que, comme il est toujours interdit de compter qui, en France, est arabe ou noir, on se contente de compter les « musulmans ». Dans l’imaginaire collectif, le nombre de « musulmans » affichés renvoie autant un groupe religieux qu’à un groupe ethnique. On nage alors dans l’hypocrisie totale. Au lieu de se demander au bout de combien de générations on peut être compté comme musulman, ne conviendrait-il pas mieux de (ré)ouvrir le débat sur les statistiques ethniques ?
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Publié dans Société

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