Claude Guéant candidat fait exploser l'UMP à Boulogne
«Courage pour le combat! T'es le plus fort! Nous sommes tous derrière toi.»Ce n'est pas le fan club d'un boxeur qui se lâche sur les réseaux sociaux avant le match de l'année mais les supporters de Thierry Solère, l'élu UMP de Boulogne, au cœur du buzz médiatique de ce début d'année, au mur Facebook crépi de messages de soutien.
Vice-président du conseil général des Hauts-de-Seine, Thierry Solère a brisé la trêve des confiseurs en hurlant, sur toutes les télés, toutes les radios, tous les journaux, «Non!» à l'arrivée du ministre de l'intérieur, Claude Guéant, à Boulogne-Billancourt pour les prochaines législatives. Parce que «ça ne marche plus», s'indigne-t-il, interrogé par Mediapart: «Les Français en ont assez de ces décisions où quelqu'un vient dans le bureau de quelqu'un d'autre et puis je te refile ma circonscription.» Parce que «c'est une pratique d'un autre âge», «une erreur politique».
«Ni amer, ni déçu, ni capricieux», l'ambitieux quadra, sarkozyste de la première heure, notoirement connu pour sa proximité avec Jean, le fils du président, est déterminé à briguer la députation et à barrer la route au bras droit de Sarkozy père.
A 67 ans, Claude Guéant veut se frotter, pour la première fois de sa carrière, au suffrage universel. Il se cherchait désespérement un point de chute dans un bastion acquis à la droite. La rumeur l'annonçait dans les Yvelines mais peu avant Noël, le député et maire de Boulogne, Pierre-Christophe Baguet, lui aurait offert son siège. Pas le chef de l'Etat.
«Le président n'est pas du tout dans le coup. C'est un choix personnel», jure ce dernier. «Après quinze ans de députation, je veux me concentrer sur ma ville et sur mon mandat de président de la communauté d'agglomération Grand Paris-Seine Ouest (GPSO)», explique-t-il à Mediapart.
«Faux. Le président était très certainement au courant. Les Hauts-de-Seine, c'est son territoire. Avec Guéant, Baguet s'est choisi un allié puissant. Il veut m'éliminer. Je l'inquiète depuis le premier jour», assure d'une voix tonitruante Solère, son ancien premier adjoint. Il a démissionné en mai dernier et monté son groupe d'opposition au conseil municipal après le «cirque-chantier» de l'île Seguin. Claude Guéant, lui, s'est souvenu qu'il avait «une histoire personnelle avec Boulogne» où il a vécu quand il était secrétaire général de la préfecture des Hauts-de-Seine, alors fief de Pasqua.
Cette nouvelle guerre dans les rangs de la majorité présidentielle promet d'être aussi musclée que celle que se livre sur la deuxième circonscription de Paris, l'ancienne ministre de la justice Rachida Dati, maire du VIIe arrondissement, et François Fillon, premier ministre. Avec une particularité et pas des moindres: elle se joue dans les Hauts-de-Seine, le terrain de jeu de Nicolas Sarkozy depuis 1983, année de son arrivée à Neuilly. Ce «9-2», fournisseur officiel des principaux conseillers élyséens, fief de nombreux poids lourds de l'UMP (Charles Pasqua, Patrick Devedjian, Patrick Balkany, Roger Karoutchi, André Santini, etc.), célébrissime pour ses guerres de clans et ses luttes de pouvoir.
De Neuilly à Asnières, de Puteaux à Nanterre, en passant par Levallois, les coups de poignards politiques dans son propre camp y sont une tradition solidement ancrée. Mediapart vous a régulièrement conté la pagaille qui règne dans cette «Sarkozie»depuis 2008. Comme un révélateur de la perte de contrôle du chef de l'Etat sur ses troupes.
«Les Hauts-de-Seine sont en France. Ils subissent exactement le même climat que le reste du pays», expliquait, dans un entretien à notre site, le 2 mars dernier, Patrick Devedjian. Le patron du département, évincé de la puissante fédération UMP du 92 en novembre 2010, était «l'homme à abattre». Taxé de «looser» par les Balkany, moqué par Jean Sarkozy, l'ancien ministre de la relance a finalement survécu et été réélu à la tête du conseil général... avec le soutien du fils du président.
Malgré les nombreuses leçons du passé – la calamiteuse sortie de route de David Martinon, alors porte-parole de l'Elysée, en 2008, aux municipales à Neuilly, largement battu par le dissident Jean-Christophe Fromantin, le monumental fiasco en 2009 de l'élection de Sarko fils à la tête de l'établissement public de l'Epad, l'effondrement aux régionales, en 2010, la claque infligée à Isabelle Balkany aux cantonales de 2001, pour ne citer que quelques épisodes –, l'état-major ravive la crise altoséquanaise en parachutant à Boulogne-Billancourt son ministre de l'intérieur.
«Cela donne une image médiatiquement négative du département. On a l'impression que c'est l'endroit où on trouve toujours une sale affaire. Les habitants sont excédés par ces élus qui jouent à "je te refile le pouvoir et tu me donnes ça en échange". En cette période difficile de crise, ils ont besoin de retrouver un homme qui ne triche pas, qui n'est pas inféodé», déplore Jean-Christophe Fromantin. Le maire de Neuilly «ne se reconnaît pas dans ces querelles fratricides à droite».
«Le président qui replace ses petits copains, le député qui offre son siège comme s'il était sa propriété, c'est assez médiocre en matière de respect des populations locales», abonde Vincent Gazeilles. Conseiller général Vert, il assiste régulièrement à des scènes d'inimitié «pitoyables» à l'hôtel du département. La dernière en date ? «En novembre dernier, pour s'en prendre à Jean Sarkozy, esseulé depuis l'éviction de Balkany et vice-président en charge de l'économie sociale et solidaire, Devedjian a éliminé douze dossiers, à la surprise générale, sur les trente-deux sélectionnés par la commission!»
Sur les marchés, de nombreux Boulonnais, de droite, s'agacent.«Vous croyez pas qu'ils feraient mieux de se consacrer aux vrais problèmes plutôt que de se bagarrer en permanence?», s'indigne une vieille dame. D'autres ne comprennent pas «pourquoi on envoie un homme du même parti alors qu'on a un élu qui connaît le terrain».
Sans compter ceux qui voient d'un très mauvais œil la venue du très réactionnaire ministre de l'intérieur dans «la ville des Renault», une ville ouvrière historiquement à gauche avant de basculer dans le camp gaulliste en 1971 avec Georges Gorse (1915-2002). Ils n'apprécient pas les thèses défendues par Guéant et lancent une pétition. «Je suis de droite comme la majorité des habitants mais je ne veux pas d'un député qui court après les idées du Front national», s'insurge une des signataires, directrice de casting.
«La population est inquiète, Guéant, c'est la politique très droitière. On l'a encore vu ce mercredi à l'œuvre lorsqu'il a refusé de retirer sa circulaire sur les diplômés étrangers. Ça ne colle pas avec la sociologie de la ville», avance Martine Even, candidate investie par le parti socialiste pour les législatives. Conseillère municipale depuis 2008, cette informaticienne de 54 ans égrène «les conseils municipaux houleux», «une droite qui se déchire en permanence, niveau cour de recré: sur les trois groupes d'opposition, deux sont de droite, la bande à Fourcade et celle à Solère».
«Guéant, c'est du pain bénit pour le FN local qui, après avoir eu des positions non négligeables dans les années 90, a disparu du paysage politique avant de refaire une petite percée aux dernières cantonales», prévient le socialiste Pierre Gaborit, avocat des contentieux, déposés en décembre, par les opposants à la construction des tours Nouvel sur l'île Seguin.
«C'est vrai que la droite populaire, ce n'est pas ce qui marche le mieux à Boulogne. Ici, c'est la droite républicaine, modérée, l'UDF, le centre droit, démocratie chrétienne. Boulogne n'est pas un ghetto de riches mais une ville mixte malgré une sur-représentation des cadres supérieurs et des professions libérables avec de hauts revenus», admet Thierry Solère qui a rappelé dans l'émission Daily mouloud de Canal Plus que le «king de Boulogne», ce n'était ni lui, ni Guéant, mais le rappeur Booba.
Pierre-Christophe Baguet ne voit pas «où est le problème»: «Claude (Guéant), c'est ma bonne fée. Je l'ai connu quand il était secrétaire général de la Préfecture du 92. Il connaît la ville parfaitement. Quand je lui parle d'un square, d'une rue, il sait où c'est. Il peut apporter beaucoup notamment dans la lutte contre la délinquance. Les Boulonnais réclament des caméras de surveillance. Nous avons des problèmes de hooliganisme avec la proximité du Parc des Princes.»
Tout au long de la semaine, les deux ennemis jurés se sont affrontés par voie de presse. Solère a contre-attaqué le premier, trustant tous les médias possibles. «Je ne céderai pas au profit du ministre, a-t-il martelé. Tant pis si cela donne l'image d'une droite divisée. La population attend un élu de proximité. Moi, je suis élu à Boulogne depuis dix ans. J'aime cette ville. J'y ai grandi, usé mes fonds de culotte. Mes quatre enfants y sont nés. Je connais les aspirations et les mécontentements de la population. Ma candidature est légitime, connue de tous depuis longtemps. C'est ce que me disent les habitants.»
Le ministre de l'intérieur l'a reçu, mercredi soir, place Beauvau, sans parvenir à trouver un terrain d'entente. «Un entretien plutôt décontracté, assis sur son canapé, avec un coca light», raconte le trublion: «Je lui ai dit qu'il faisait une énorme connerie, qu'il était l'homme de Baguet, pas assez populaire pour se présenter lui-même.» Il se dit «soutenu par Fourcade», l'ancien maire qui a démissionné en 2007 pour céder son fauteuil à son premier adjoint Pierre-Mathieu Duhamel, et «en contact permanent» avec ce dernier. Duhamel, qui vise 2014, n'avait pas pu se présenter aux municipales de 2008, l'UMP ayant préféré investir Baguet, le premier député UDF à avoir rejoint l'UMP en 2006.
De son côté, Baguet a lui aussi répliqué. «Solère est un agitateur. Fourcade le disait en 2005 et aujourd'hui, ils sont copains comme cochons. Il raconte des balivernes. Les Boulonnais m'aiment. Je reçois de nombreux SMS de soutien. Je n'ai pas le bac mais je suis le seul maire à avoir relevé la note de sa ville par Standard and Poor's alors qu'un ministre du budget et un ministre des finances l'ont dégradée par le passé.»
Sur son blog, l'UMP de Boulogne, derrière lui, reprend les déclarations, mardi au Figaro, de Jean-Jacques Guillet, le député-maire de Chaville, président de l'UMP du 92, de Hervé Marseille, sénateur-maire de Meudon, et de Claude Goasguen, l'ancien employeur de Solère à l'UDF Paris, député-maire du XVIe arrondissement. «La candidature de Claude Guéant est un honneur pour les Hauts-de-Seine», «Solère est un ambitieux prêt à tout, mais sans idée politique»:«Il en existe d'autres comme lui à droite qui partiront en dissidence dans les circonscriptions imprenables par la gauche. Or la présidentielle va être dure, comme les législatives. Nous ne pourrons pas nous le permettre.»
Un concert UMP dissonant et un premier gros couac, jeudi, pour Claude Guéant. Lui qui ne voulait pas que sa candidature filtre avant le printemps démarre très mal sa campagne. A cause de Pierre-Christophe Baguet. Le maire de Boulogne a envoyé à ses administrés une lettre dans laquelle il justifie sa décision de céder sa place au ministre de l'Intérieur. Dans l'enveloppe, figurait aussi la déclaration officielle de Claude Guéant, détaillant les motivations de sa candidature.
Sauf que ce document d'une page et demie (ci-dessus) est, en réalité, le communiqué, transmis le 29 décembre par le ministre, à l'AFP, avec en-tête du ministère de l'Intérieur. Une boulette,révélée, jeudi, par le site du Point, qui pourrait entraîner des recours contre la candidature du patron de place Beauvau, le code électoral interdisant formellement d'évoquer publiquement sa candidature sur un document portant le symbole de l'Etat.
Le cabinet de Guéant assure, au site hebdomadaire, ne pas avoir été mis au courant par Baguet. Lequel prétend le contraire et ne voit pas quel problème juridique, cela pourrait poser: «J'ai eu l'aval du ministre. C'est le fac-similé d'un communiqué de presse public et donc accessible à tous. Les frais liés à l'impression, la mise sous pli et à la distribution de cette lettre ont été financés par mes propres moyens», se défend-il auprès de Mediapart. Sur sa page Facebook, Solère se réjouit de «la bourde». Un fan l'encourage:«Ne te laisse pas déboulonner.» Un autre le supplie: «Sérieux, arrêtez, c'est vraiment nul. Réglez vos problèmes entre vous. Vous tirez contre notre camp.»