Christine Lagarde au FMI? Un peu de décence
La campagne orchestrée par l'Elysée pour que Christine Lagarde remplace Dominique Strauss-Kahn à la direction générale du Fonds monétaire international aura à peine été interrompue par le «coup de tonnerre» de l'arrestation à New York du détenteur du poste, accusé d'agression sexuelle sur une femme de chambre de l'hôtel Sofitel. Le président de l'eurogroupe, le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, a même jugé indécente la manifestation si rapide des appétits de «certains gouvernements», alors que DSK n'est pas encore officiellement inculpé. Mais indépendamment du «timing», c'est l'idée même que la ministre des finances de Nicolas Sarkozy puisse diriger le FMI qui est indécente. Et pas seulement parce que son implication dans l'affaire Tapie ferait courir un risque inconsidéré à une institution multilatérale déjà suffisamment éprouvée.
Cette campagne, alimentée par des indiscrétions à la presse, avait commencé bien avant «l'affaire» puisqu'on avait la conviction à Paris que DSK quitterait Washington au plus tard fin juin pour se lancer dans la course à l'investiture pour l'élection présidentielle de 2012. Les statuts du Fonds prohibent strictement toute implication du directeur général dans une activité politique. Mais l'incapacité matérielle dans laquelle il se trouve d'exercer ses fonctions ouvre dès maintenant la question de sa succession. Le secrétaire au Trésor américain Timothy Geithner (lui-même ancien collaborateur du Fonds) en a fait le constat le 17 mai, en appelant le FMI à se doter le plus vite possible d'une «direction permanente».
Au sein même du conseil d'administration du Fonds, qui cherche à connaître les intentions de DSK, la question devrait trouver un dénouement rapide. Si la défense de l'actuel directeur général s'orientait, comme le veut la rumeur, vers la thèse de la «relation sexuelle consentie», la cause est entendue: il s'agirait d'une violation du code de conduite du FMI que DSK s'était pourtant engagé à respecter scrupuleusement en 2008 lors de la précédente «affaire», celle de la relation extraconjugale avec une économiste travaillant sous ses ordres, Piroska Nagy. Si le directeur général ne démissionnait pas, il serait congédié.
En dépit du coup porté à la réputation et au fonctionnement du FMI par la nouvelle affaire, les dirigeants européens estiment qu'ils sont toujours légitimes pour revendiquer que le «job» échoie à un Européen, comme cela fut le cas depuis la création du FMI en 1946. La chancelière Angela Merkel estime que l'Europe aura certainement de «très bons candidats».
Alors d'abord un premier rappel indispensable. Depuis le départ en 2000 du Français Michel Camdessus, qui ne souhaitait pas achever son troisième mandat à la tête du Fonds (un record), l'Europe, abusant de la règle non écrite lui réservant le poste, a désigné par trois fois un homme politique pour une fonction traditionnellement occupée par des hauts fonctionnaires venus de la sphère financière et monétaire. Aucun des trois n'aura achevé son mandat. Horst Köhler a quitté le FMI prématurément pour se faire élire président de la République d'Allemagne, dont il démissionnera ensuite sur un coup de tête peu après avoir obtenu un second mandat, confirmant ainsi la réputation d'instabilité caractérielle acquise au FMI. Avec son successeur, l'ancien ministre des finances espagnol (conservateur) Rodrigo Rato, c'est bis repetita. Il s'en va au bout de trois ans «pour raisons personnelles» (un divorce tumultueux) et se lance dans une carrière de banquier à Madrid. Quant à DSK...
Second rappel, tout aussi éclairant. Avant la nomination de DSK en 2007, un Français avait déjà occupé par trois fois la fonction, pour une durée cumulée de quelque trente années, également un record. Trois Français qui avaient le même profil: haut fonctionnaire venu du Trésor, dont ils furent directeur, et capable d'exercer le travail de banquier central. Tous trois ont eu à affronter des situations internationales difficiles. Pierre-Paul Schweitzer (1963-1973) est directeur général quand Richard Nixon, en août 1971, décide de suspendre la convertibilité du dollar en or, mettant fin de facto au système monétaire dit de Bretton Woods. C'est depuis son bureau de Washington que Jacques de Larosière (1978-1987) gère la crise de la dette latino-américaine, qui secoue la planète financière au début des années 1980. Michel Camdessus (1987-2000) pilote l'organisation pendant les crises financières mexicaine (1994-95) puis asiatique (1997-98).
DSK avait reçu cet héritage prestigieux en garde quand il en est devenu le 10e directeur général. Et soit dit en passant, ceux qui à droite se lamentent aujourd'hui sur le coup porté à la France par l'affaire en cours devraient se souvenir que c'est leur chef de file qui s'est dépensé sans compter pour obtenir une nomination dont il ne pouvait ignorer les risques (lire ici).
Mme Lagarde maintenant. Sous aucun des trois critères essentiels, la compétence, l'indépendance et même l'impartialité dans le choix des hommes et des femmes nécessaires à l'institution, la ministre des finances ne semble faire le poids.
Compétence? Dans FMI, il y a M, pour monétaire. Juriste de formation, spécialisée en droit social au début de sa carrière, Christine Lagarde n'a pas l'expérience professionnelle et technique attendue d'un directeur général du Fonds, qui n'est pas seulement un diplomate ou un gestionnaire comme le disent un peu vite ceux qui connaissent mal une organisation employant un bon millier d'économistes. Le «MD» (managing director) a son mot à dire sur le travail des départements, notamment celui de la recherche. Il doit aussi défendre devant le conseil d'administration (24 membres représentant chacun un ou plusieurs pays membres) les orientations politiques et les programmes, surtout quand ils engagent les finances de l'institution. L'expérience de Mme Lagarde à Bercy? Dans un pays dont la politique monétaire est gérée à Francfort, le taux de change laissé à l'appréciation des marchés et les performances économiques plus que médiocres?
Indépendance? Comme l'illustre si bien l'affaire Tapie, qui pourrait valoir prochainement à l'intéressée d'être elle-même impliquée dans une procédure judiciaire (lire ici), Mme Lagarde a été une exécutante fidèle des œuvres de l'occupant de l'Elysée, même les plus contestables. Ses premiers pas dans la fonction ont été accompagnés par un puissant directeur de cabinet, ami de Nicolas Sarkozy et «recommandé» par «le Château», Stéphane Richard (aujourd'hui PDG de France Télécom). Mais dès avant cette nomination, elle avait fait preuve de souplesse d'échine(dénoncée ici) dans sa première fonction ministérielle, ministre déléguée au commerce extérieur. En dépit de ses convictions libérales affichées, elle se couvrira sans problème des oripeaux du protectionnisme français, notamment en matière agricole, dans le cadre des négociations du cycle de Doha à l'OMC.
Le choix des collaborateurs enfin? Pour les plus visibles d'entre elles, les nominations ont été davantage marquées par le caprice que la recherche des meilleures compétences, de la plus vaste expérience, indépendamment des sensibilités politiques prêtées aux uns et aux autres. Qu'il s'agisse, par exemple, de la direction du Trésor ou du poste d'administrateur pour la France... au FMI.
Assurément, Christine Lagarde a effectué au sein du cabinet américain Baker & McKenzie une carrière longue et brillante, parvenant même au sommet d'une des toutes premières firmes d'avocats au monde (bien que le «managing partner» ne soit pas toujours celui qui fait gagner le plus d'argent). Et de ce fait, elle parle couramment l'anglais. Mais ce qui est encore regardé comme un exploit dans la classe politique hexagonale va de soi dans le monde des institutions multilatérales.
Si les gouvernements européens, sans tenir compte des erreurs de «casting» du passé mais conformément aux marchandages peu avouables qui dominent leurs relations (le soutien de l'Italie à Lagarde en échange de celui de Paris à Mario Draghi pour la BCE), décidaient de faire de Mme Lagarde la candidate européenne, il faut espérer que les représentants des pays émergents, qui attendent leur tour depuis longtemps, feront valoir leur droit. Les réformes de la gouvernance du Fonds, adoptés par le G20 de Séoul en 2010, ont aboli la règle non écrite réservant le poste à un Européen. Une procédure transparente de candidatures présentées au conseil d'administration du FMI est en place.
Et des candidats de qualité, présentant les lettres de créance professionnelles requises, il n'en manque pas. Un nom émerge systématiquement, celui de Kemal Dervis, qui fut brièvement ministre des finances de Turquie mais surtout haut fonctionnaire international, ayant passé vingt ans dans l'organisation «sœur», la Banque mondiale. «Il est excellent», dit un familier des deux institutions. Outre la compétence et l'expérience, il présente le double avantage de venir d'un pays émergent, à la croissance explosive (après quelques détours par les programmes d'ajustement du Fonds), et européen (même si M. Sarkozy n'est pas de cet avis).
Si l'Asie, forte de son poids économique et de ses énormes réserves monétaires de change (alors que l'Europe souveraine croule sous les dettes), revendique la fonction, certains pensent au Singapourien George Yeo. Mais rompu aux négociations commerciales internationales, il n'est pas un financier. Plus vraisemblable, le Sud-Coréen Il Sakong, brillant économiste disposant d'une vaste expérience internationale, y compris au FMI. Si la Chine décidait que son heure fut venue (ce qui n'est sans doute pas encore le cas), Zhu Min est déjà dans la place puisque ce gouverneur adjoint de la Banque populaire de Chine (la banque centrale chinoise) est depuis mai 2010 conseiller spécial du directeur général du FMI.
Une femme? Alors Sri Mulyani Indrawati, ancienne ministre des finances d'Indonésie, aujourd'hui numéro deux de la Banque mondiale, même si Robert Zoellick, qui l'a fait venir à Washington, serait sûrement fâché de la voir traverser la rue. En cinq années de mandat à Djakarta, elle a largement contribué au miracle économique indonésien et affiché une détermination sans faille dans la lutte contre la corruption (ce qui ne lui pas valu que des remerciements). Ou encore Nemat Shafik, directrice général adjointe du FMI (en charge justement de certains pays européens sous assistance) et qui détient trois passeports (égyptien, britannique, américain).
Un Africain? Trevor Manuel, ministre des finances d'Afrique du Sud de 1996 (sous Nelson Mandela) à 2009, peut faire valoir une expérience inégalée et une très bonne connaissance du FMI, dont il a présidé le «parlement». Son ambition de devenir un jour directeur général est bien connue.
Un Sud-Américain ? Il y aurait l'embarras du choix, de Guillermo Ortiz, ancien gouverneur de la Banque centrale du Mexique, à Arminio Fraga, qui occupa la même position à Brasilia. Deux familiers de situations complexes et qui s'en étaient tirés avec les honneurs. Comme d'ailleurs, en Amérique du Nord, le gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney, dont le pays, bien que voisin des Etats-Unis, a ignoré la crise bancaire de l'automne 2008. Et si l'expérience et l'envergure intellectuelle devaient primer, pourquoi pas, bien qu'il soit un peu âgé (67 ans), Stanley Fischer, le gouverneur de la Banque d'Israël qui fut le bras droit de Michel Camdessus pendant de longues années.
Et même en Europe, la candidature d'un Européen étant toujours légitime, il y a des personnalités d'un tout autre calibre que la recordwoman de l'absentéisme au Conseil de Paris. Axel Weber, qui a renoncé à diriger la BCE, ou mieux encore Leszek Balcerowicz, ancien ministre des finances et ancien gouverneur de la banque centrale en Pologne.
L'embarras du choix, on vous dit. Et si Mme Lagarde ne devait pas devenir la première femme à diriger le FMI, en dépit des appuis politiques dont elle bénéficiera assurément, y compris sans doute à Washington, il ne faudrait pas y voir le résultat d'un autre complot anti-français. Mais seulement le fait que le (la) meilleur(e) aurait gagné. C'est tout le mal que l'on peut souhaiter au FMI, qui en a bien besoin.