Christian Mouhanna : «La police a perdu le terrain»

Publié le par DA Estérel 83

Mediapart

 

 

Comment expliquer le divorce entre les Français et leur police ? Chercheur au CNRS, le sociologue Christian Mouhanna décrypte, dans un livre intitulé La Police contre les citoyens ? (publié en février 2011), les raisons de cette méfiance réciproque.

 

Fort de quinze ans de recherche sur le terrain, dans les quartiers sensibles comme dans ceux aisés, il revient aussi sur les tentatives de rapprochement successives, quelque nom qu'elles prirent (îlotage dans les années 1970-1980, police de proximité de 1997). Une lecture salutaire alors que Claude Guéant, le nouveau ministre de l'intérieur, vient de demander, après neuf ans de culture effrénée du chiffre, à ses troupes selon Le Figaro de «développer une relation plus proche entre police et gendarmerie, d'une part, et population, d'autre part».

 

 

 

Quelles sont aujourd'hui les relations entre la population française et sa police ?

 

 Christian Mouhanna: La police sent bien qu'elle a perdu le terrain et que de moins en moins de gens lui font confiance. Un cercle vicieux s'est enclenché : moins la police est impliquée dans un quartier, moins elle connaît les gens, moins elle peut travailler de façon précise et cibler ses actions. Ce qui aboutit à une police de maintien de l'ordre qui fait surtout du contrôle, et qui a oublié qu'elle était censée être avant tout au service du public. Il y a un décalage entre ce qu'attendent les gens et la réalité du service rendu.

Dans les quartiers les plus fragiles, quand on les appelle, les policiers ne viennent pas, car ils ont peur (et souvent avec raison), ou alors ils arrivent en force, à plusieurs voitures, ce qui produit des sentiments de saturation dans le public. Le mode d'intervention n'est pas bien adapté aux attentes.

Un autre aspect est la course au chiffre qui les pousse à tout judiciariser. L'archétype est l'appel sur un différend familial ou entre voisins. Au lieu de chercher à discuter et faire une médiation, les policiers vont trouver une victime et un coupable. On va mettre ce dernier en garde à vue et faire un procès-verbal. Si une procédure est engagée, cela va poser encore plus de problème entre les voisins, ce qui n'était pas l'objectif recherché lors de l'appel à police secours !

La grande majorité des problèmes pour lesquels on s'adresse à la police ne sont pas des problèmes de sécurité. Quand des habitants se plaignent parce que des jeunes occupent une cage d'escalier ou jouent au foot devant leur porte, ce n'est pas un problème de sécurité. Mais si on ne traite pas la situation à temps, cela peut le devenir. J'ai l'impression d'un immense gaspillage. Là où deux policiers de proximité pourraient apaiser des tensions, on va faire intervenir deux cars de CRS, mais quand la situation a dégénéré, et c'est déjà trop tard.

Maintenant le même type de situation se développe dans les communes rurales où on retrouve ces groupes de jeunes qui sont là à s'ennuyer et font peur aux autres habitants. Les tensions montent, les voisins appellent la police qui enclenche une procédure et interpelle tout le monde. Résultat : tout le monde a peur et les jeunes sont encore plus remontés contre la société qui les incrimine.

 

On a l'impression que les policiers, du gardien de la paix au sommet de la hiérarchie, fuient le terrain. Pourquoi ?

 Intervenir sur le terrain quand on ne connaît plus personne et qu'on est perçu comme un corps étranger, c'est se mettre en danger et risquer, par exemple, de recevoir des cailloux ou d'autres projectiles. Certains policiers se sont investis dans l'îlotage. Mais cela demande un investissement fort car ils sont sans cesse au contact de la population qui leur demande beaucoup. Il est bien plus confortable d'être sous la tutelle d'une hiérarchie lointaine que sous l'œil du public.

Dans les années 1970-1990, quand les habitants d'un quartier ne voyaient pas «leur» îlotier, ils n'hésitaient pas à décrocher le téléphone pour demander au commissariat: «Comment se fait-il que l'îlotier ne soit pas là aujourd'hui ?» Lors de la mise en place de la police de proximité en 1997, les gens avaient même parfois le numéro de portable de « leur » policier.

Dans ce modèle, le caractère discrétionnaire du métier de policier, c'est-à-dire son autonomie sur le terrain, se réduit. Surtout, les policiers ne peuvent plus refuser de répondre aux gens. On comprend que cela rende le métier à la fois plus riche et plus contraignant. De plus, le poste de patrouilleur à pied est tout en bas de la hiérarchie policière. On y envoie les derniers arrivés, ce qui dévalorise encore la mission.

La hiérarchie aussi se méfie de la proximité, car en mettant ses troupes au service du public, elle perd la main sur la base. C'est une contradiction fondamentale du système : la police est fortement hiérarchisée mais, lorsqu'il est sur le terrain, le policier est le seul à pouvoir apprécier la situation. D'où le recours de la hiérarchie au GPS, aux statistiques, aux rapports d'activités pour tenter de contrôler la base.

Quels sont les effets de la création de polices d'agglomération, organisées à l'échelle de métropoles pour mieux correspondre aux bassins de délinquance ?

 La police d'agglomération ne va faire qu'empirer les relations policiers-citoyens, car elle se traduit par un éloignement des centres de décisions et une déconnexion du territoire. L'idée est de remplacer trois ou quatre commissariats par un seul au chef-lieu de département ou d'agglomération, avec une salle centrale et des écrans où on contrôle via le GPS les véhicules en patrouille. Il n’y a plus d’attachement des policiers à un territoire qu’ils connaissent et donc qu’ils maîtrisent.

La logique n'est pas nouvelle et remonte même aux années 1960. A l'époque, l'Etat construit des commissariats centraux et ferme les commissariats et postes de police périphériques. Le modèle est celui de la police réactive : plus de policiers piétons sur le terrain, généralisation du téléphone, et en cas de problème, envoi rapide sur place d'une patrouille motorisée. C'est assez irréaliste car, avec l'éloignement des commissariats, les patrouilles arrivent souvent bien après les faits. Après un braquage, on se retrouve avec quarante policiers sur les lieux, mais c'est trop tard 

Claude Guéant a annoncé le 24 mars sur I-Télé qu'il voulait redéployer des milliers de policiers dans les rues pour créer «un climat de sécurité». Est-ce un nième retour à la police de proximité ?

 La décision d'arrêter la police de proximité a été très surprenante de la part d'un Nicolas Sarkozy qui gouverne à coup de sondages. Quand, en 2003, il va à Toulouse fustiger les policiers de proximité qui jouent «les travailleurs sociaux», il arrête un système qui fonctionnait et répondait à une vraie demande des élus et de la population, et qui de surcroît était très populaire.

On voit bien que le ministère de l'intérieur est depuis très ennuyé. L’exemple des Uteq (unités
 territoriales de quartier, créées en 2008 par Michèle Alliot-Marie) le montre bien  : un an et demi après l'inauguration des premières Uteq, Brice Hortefeux annonce leur arrêt en décembre 2009, puis en juin 2010 leur doublement, avant de les remplacer par des brigades spéciales de terrain (BST), dont personne ne sait en quoi elles consistent. Tous les rapports officiels montrent qu'il y a besoin d'une police de proximité mais la volonté politique est de faire une police de plus en plus centralisée, et uniquement réactive. En pensant qu'avec les nouvelles technologies, le ministère de l'intérieur n'aura plus besoin d'avoir des policiers qui patrouillent dans les rues.

Le gouvernement reste sur une opposition police de proximité «gentille»/ Brigade anti-criminalité (Bac) «méchante», opposition qui n'est pas cohérente. Une police de proximité peut 
jouer un rôle déterminant dans le renseignement et permettre une répression plus 
ciblée. Pour faire du judiciaire, il faut des informations, et donc un contact avec les populations.

Aujourd’hui, en raison de la course aux chiffres, la hausse des effectifs en prison relève surtout des courtes peines (moins de trois mois) pour conduite en état d'ivresse, consommation de stupéfiants ou des petits vols. Ce n'est pas de la grande délinquance telle qu'on l'imagine. On interpelle les étrangers en situation irrégulière et les consommateurs de stupéfiants, pas les passeurs ni les gros dealers.

 

Planification soviétique

Comment expliquer ce modèle centralisé, qui persiste malgré les alternances politiques ?

 Nous avons une des polices les plus centralisées des pays démocratiques. Notre police nationale a été créée en 1941 quand le gouvernement de Vichy a décidé de placer sous sa tutelle les polices municipales de toutes les villes de plus de 10.000 habitants. Dans ce contexte là, on construit une police de maintien de l'ordre, plutôt au service de la protection de l'Etat qu'au service des citoyens et cela va laisser des traces.

L'archétype de cette déconnexion est la région parisienne et particulièrement la Seine-Saint-Denis, où sont envoyés les jeunes policiers sortant d'école, pour la plupart des provinciaux qui n'ont pas envie de s'investir dans le local. Ils sont là pour apprendre le métier avant de retourner en province dès qu'ils en auront l'occasion. Mais le premier contact avec la réalité dans les zones sensibles aura été rude.

Les jeunes policiers y apprennent à se méfier de la population et à fonctionner sur un mode plus proche de l'affrontement que de la discussion. L'idée qu'il faut des jeunes policiers pour parler aux jeunes a été démentie à de nombreuses reprises. Les Uteq n'ont pu fonctionner dans certains quartiers que parce qu'on avait trouvé de vieux policiers qui avaient envie de s'y investir

La gendarmerie a elle une forte tradition de maillage territorial...

 La gendarmerie est l'exemple type d'un outil qui fonctionnait et qu'on est en train de casser. La mission de surveillance générale, c'est-à-dire être présent sur leur territoire, discuter avec les habitants, surveiller, s'informer, occupait environ les deux tiers du temps des gendarmes. Ils tournaient en voiture, allaient voir le maire, les principaux acteurs de la vie locale. Ils étaient complètement insérés dans la population.

Maintenant le maire ne les voit plus, ils ne vont
 plus dans les cafés, restent de plus en plus dans les bureaux... On commence par réduire les heures
 d'ouverture des gendarmeries, puis on crée des communautés de brigade avant de fermer des gendarmeries. Ce départ des services publics dans les campagnes, accompagné d'une hausse du sentiment d'insécurité, explique d'ailleurs en partie le vote FN en zone rurale

Selon les chiffres du ministère de l'intérieur, la délinquance «globale» recule depuis huit ans. Sans rentrer dans la polémique sur la façon dont sont construits ces chiffres, se trompe-t-on d'indicateur ?

Les policiers sont juges et partie dans la production de ces indicateurs et la pression est trop forte du fait de la RGPP pour que ces chiffres soient honnêtes. Pourquoi a-t-on besoin d'indicateurs nationaux ? Parce qu'il faut gérer depuis la place Beauvau quelque 400 circonscriptions de police et quelque 100 groupements de gendarmerie. La centralisation a créé les indicateurs dont elle avait besoin, mais ils ne sont d'aucune utilité au quotidien sur le terrain.

Depuis 2002, les statistiques sont devenues mensuelles, ce qui augmente la pression. Et certaines circonscriptions connaissent même les chiffres qu'ils vont produire en début d'année. A ce niveau là, cela relève de la planification soviétique des années 1960-70 ! A Chicago, les policiers, qui sont attachés depuis 12 ans à des quartiers, doivent rendre compte à la population de leur quartier tous les mois. Si on veut des indicateurs, pourquoi ne pas prendre les taux de satisfaction de la population ?

La délinquance constatée est estimée à 20% de la délinquance réelle. Il est très facile de faire baisser le nombre de plaintes, il suffit de fermer des postes de police, comme cela a été fait après la suppression de la police de proximité. Les socialistes se sont d'ailleurs fait piéger lors de la mise en place de la police de proximité, en n’expliquant pas ce que signifiaient les chiffres. Forcément si on 
ouvre des postes de police partout dans les quartiers, les gens vont venir
 porter plainte plus facilement, surtout s’ils ont confiance dans la police, ce qui fera monter les statistiques.

Obsession médiatique

Vous mettez en cause Nicolas Sarkozy qui s'est servi du ministère de l'intérieur comme d'un tremplin vers la présidence, mais également les socialistes ?

 Bien sûr. A son arrivée au ministère de l'intérieur en mai 2002, Nicolas Sarkozy cumule deux héritages. D'abord la filiation Pasqua à travers un style martial et l'idée d'une police forte et dure avec le crime. Tout rapprochement avec le public est un signe de faiblesse. Mais le virage sécuritaire et gestionnaire eut lieu avant l'arrivée de Nicolas Sarkozy.

Pour la gestion, la RGPP, qui va encourager la politique du chiffre, est votée en août 2001. Sur l’aspect sécuritaire, rappelons qu’aux municipales de 2001 les 
socialistes ont été battus sur le thème de l'insécurité. Celle-ci est devenue une obsession médiatique. L'attentat du World Trade Center vient ajouter à la panique et à la confusion. En novembre 2001, le gouvernement Jospin fait voter une loi sur la sécurité quotidienne qui contient en germe tout ce qu'on reprochera ensuite à Nicolas Sarkozy.

Sous couvert de lutte contre le terrorisme, la loi sur la sécurité quotidienne facilite les contrôles de véhicule, les perquisitions, le renforcement de contrôles par Internet. C'est une loi fourre-tout qui mélange terrorisme, rave party, occupation des halls d'immeubles, et ouvre la voie aux futures lois Loppsi 1 et 2. En réponse aux manifestations de policiers qui marquent le mois de novembre 2001, Lionel Jospin fait voter une rallonge de 2,5 milliards d'euros pour le budget de la police.

Quand Nicolas Sarkozy arrive, tout est prêt, il n'a plus qu'à signer les chèques. Amélioration des grilles salariales, renouvellement du matériel, premières embauches : c'est Noël pour les policiers ! En échange de ces avantages, Nicolas Sarkozy attend des policiers de bons chiffres. Et les chiffres de la criminalité s'améliorer dans le mois où Nicolas Sarkozy arrive.

Après une hausse de 4,8% sur la période janvier-avril 2002, la place Beauvau annonce une baisse de 0,74% sur le reste de l'année, baisse qui ne cessera jamais ensuite. Les taux d'élucidations supérieurs à 100% (une aberration statistique) augmentent, par exemple dans les stupéfiants. Il a été démontré que les chiffres d'élucidation sont aussi fonction du taux de popularité du ministre dans les commissariats. 

Ce contrat tacite entre Nicolas Sarkozy et forces de l'ordre tient-il toujours la route ?

 Non car plus les policiers jouent le jeu, plus la hiérarchie leur demande de chiffres. On est dans le déni de réalité avec des commissariats-villages Potemkine ! Les policiers ont l'impression d'avoir été trahis. A partir d'un moment, on ne pense plus que chiffres : si les chiffres s'améliorent, c'est donc que les policiers sont en surnombre.

Les syndicats policiers arrivent à se défendre, comme on l'a vu avec les CRS, mais les gendarmes ne peuvent que se taire. Certains quittent la gendarmerie pour rejoindre la police municipale. Les fonctionnaires sont excédés car la place Beauvau s'imagine tout pouvoir régenter, jusqu'à indiquer à un directeur départemental de la sécurité publique combien de bandes violentes il a sur son territoire !

J'ai l'impression que plus personne, même les cadres supérieurs, ne croit au système. Même le syndicat des commissaires, pourtant pas de dangereux gauchistes, proteste.

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Publié dans Nation

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