Ces fractures françaises que révèle la percée du FN

Publié le par DA Estérel 83

Mediapart-copie-1

 

 

Le Front national n'a grappillé que deux sièges d'élus au soir du second tour des cantonales. On aurait tort, pourtant, de minimiser la progression du parti d'extrême droite à ces élections, et de n'attribuer les scores élevés du FN qu'à un effet de mode Marine Le Pen ou à la désaffection de l'électorat pour Nicolas Sarkozy.

Les géographes, sociologues ou urbanistes que Mediapart a interrogés en conviennent, le «retour» du FN, après le«siphonnage» électoral de Nicolas Sarkozy en 2007, est aussi la conséquence de fractures sociales béantes: le chômage, la peur du déclassement des ouvriers et des employés qui représentent toujours la moitié des Français en activité, la précarisation du marché du travail, les angoisses par rapport à la mondialisation.

C'est aussi le résultat d'un clivage territorial toujours plus marqué entre les grandes villes et une France en perte de vitesse dont il est peu souvent question dans le débat public: celle des zones périurbaines et rurales, de la grande couronne en Ile-de-France, de toutes ces sous-préfectures de province qui déclinent en silence, à coup de fermetures d'usines, de trésoreries, de tribunaux et de services publics.

 

Le score du FN au premier tour des cantonales 2011
Le score du FN au premier tour des cantonales 2011© CEVIPOF

 

Pour le parti d'extrême droite, ces élections sont un succès. Au premier tour, il a passé la barre des 20% dans 22 départements, a réalisé un score d'ensemble de 19% dans les cantons où il était présent (+5% en sept ans). Il a certes conforté ses scores élevés dans ses bastions «historiques» du Sud-est, du Nord ou de l'Alsace.

 

Mais il a surtout réalisé des percées dans l'est et le centre de la France – les bassins sidérurgiques de Moselle, les terres ouvrières de la Loire ou de Haute-Saône – , en Bourgogne (dans le Nivernais rural, par exemple). Et même dans l'ouest du pays, jusqu'ici assez peu enclin à voter FN, avec des scores élevés dans certains cantons du Maine-et-Loire, de la Vienne, ou de Haute-Normandie (cf. la carte ci-contre).

 

Une semaine plus tard, il n'a finalement que deux élus, mais cette piètre performance ne doit pas tromper: un relevé canton par canton montre que le FN a grignoté des voix à droite, mais aussi à gauche, frôlant souvent les 50% fatidiques. 

La France se serait-elle soudain réveillée xénophobe, voire raciste? Un peu simpliste.  Car si le FN est parfois un vote d'adhésion, il est plus souvent, tout comme son corollaire l'abstention, l'expression d'un profond malaise social. Voilà d'ailleurs pourquoi les arguments moralisateurs ne sont que peu d'effet pour le contenir. 

 

Le centre contre la périphérie

Economiste à l'Institut d'urbanisme de Paris, Laurent Davezies, un des meilleurs connaisseurs des territoires français qu'il scrute depuis des années, s'est penché la semaine dernière sur les résultats du premier tour. Sa conclusion: «Dans des territoires anciennement industrialisés où la crise a donné le coup de grâce comme la France-Comté, les Ardennes, la Lorraine, la Loire ou le Loiret, le FN a tapé fort.» De même qu'il a réalisé des scores élevés dans des petites villes de Bourgogne (dans l'Yonne, dans l'Aube) à l'industrie déclinante.

Et à l'Ouest? La poussée ponctuelle du FN ne l'étonne guère. Car là aussi, la crise a frappé et le chômage a beaucoup progressé en deux ans, même si le choc est parfois «moins visible», le tissu économique disposant souvent de plus d'atouts pour rebondir. Bien souvent, les premiers postes sacrifiés l'ont été dans l'industrie. Depuis 2008, 260.000 emplois industriels ont été détruits selon l'Insee – 450.000 depuis 2005, et deux millions depuis trente ans...

Pour autant, «la carte de la crise n'est pas complètement celle du vote FN», nuance l'urbaniste, car le dynamisme de l'économie locale, la culture politique ou la présence effective de populations immigrées influent également.

Pour Christophe Guilluy, la percée du FN comme la montée de l'abstention n'ont «rien de surprenant». Ce géographe, intarissable sur les «fractures»sociales et territoriales qui minent la France (Fractures françaises, Bourin 2010, voir sous l'onglet Prolonger), rappelle que le vote pour l'extrême droite et l'abstention ont la «même sociologie, d'abord des employés ou des ouvriers», deux catégories sociales qui représentent la moitié de la population active.

Ces catégories populaires ont été «oubliées par la gauche», et correspondent aussi à cette «France qui se lève tôt» qui avait fait le socle de la victoire de Sarkozy en 2007. «La victoire de Sarkozy en 2007 était une victoire posthume de Le Pen père, dit Guilluy. Les gens avaient alors voté pour cet homme qui tenait le même discours que le Pen, avec l'idée que lui la mettrait en pratique.»

 Depuis plusieurs années, ce géographe souligne l'émergence d'une «nouvelle géographie sociale» avec d'un côté la France du centre, celle des grandes villes mondialisées et des classes moyennes supérieures, où les loyers sont chers. De l'autre, la France des périphéries: celle «des lotissements où l'on retrouve les salariés du privé à 1000-1500 euros», «des ouvriers relégués dans le semi-rural ou le rural à cause des loyers trop élevés du centre», ou encore «des petites villes de mono-industries en crise». C'est aussi la France des classes moyennes. Ou de ce qu'il en reste: selon Guilluy,«le mythe de la classe moyenne a explosé» et «les classes moyennes inférieures sont précarisées à leur tour».

Ce deuxième pays, majoritaire en nombre («les trente premiers centres urbains ne regroupent que 35% de la population»), se vit bien souvent comme relégué, et peut voir la mondialisation comme un danger. Souvent à raison. «La France des plans sociaux n'est pas celle des centres-villes, dit Guilluy. L'ouvrier picard est vraiment en concurrence avec l'ouvrier chinois et il en a conscience. Il sait aussi que s'il perd son boulot, il aura du mal à en retrouver.» C'est bien évidemment sur ces frustrations que«surfe le FN» avec un «discours quasiment gauchiste».

 

La colère des «petits-moyens»

Le sociologue Camille Peugny confirme la grande aigreur de cette France reléguée, qu'il croise souvent lors de ses entretiens sur le terrain. «On note la même rancœur chez les jeunes qui vivent à 80 kilomètres de Paris que chez ceux qui vivent au fin fond de la Bourgogne et jalousent les habitants d'Auxerre.»

Ce chercheur, spécialiste du déclassement auquel il a consacré un ouvrage en 2009, vient de publier sur son blog un billet au titre éloquent («Le terreau du FN»). Il n'est pas étonné par la poussée électorale du parti d'extrême droite: «C'est le résultat de trente ans de politiques économiques qui ont détruit le compromis social et se traduisent par une précarisation des ouvriers et employés», dit-il. 

Il ajoute: «Le mouvement de réduction des inégalités sociales est stoppé depuis dix ans.» Avant la crise financière déjà, l'Insee avait pour la première fois mesuré (entre 2003 et 2005) autant de baisses de niveau de vie que de hausses. Entre 1983 et 2008, note-t-il, la part des CDI détenus par des jeunes présents sur le marché du travail depuis 5 à 8 ans a diminué de 15 points, quand celle des contrats précaires a, elle, augmenté de 15 points également. «Cette précarisation du travail empêche de se projeter dans l'avenir», et rend les parents pessimistes quant à l'avenir de leurs enfants. 

«Le vote FN, c'est l'expression d'une quête de dignité de toute une frange populaire que seul le Front national parvient à capter», déplore Olivier Masclet, maître de conférences à Paris Descartes, et co-auteur en 2008 deLa France des petits-moyens, une enquête sociologique sur les habitants des lotissements de Gonesse (Val-d'Oise).

Les «petits-moyens», ce sont ces Français médians, employés du privé ou fonctionnaires, qui gagnent environ 2000 euros par ménage, sont souvent propriétaires de leur logement dans des petits ensembles des années 1970, mais rêvent de posséder «une vraie maison dont on peut faire le tour».

«Ils ont en commun de se définir en opposition à ceux “du haut” qui prônent la compétition forcenée au travail et rejettent la solidarité, mais aussi contre ceux “du bas” qui peuplent à leurs yeux les HLM et les quartiers, accusés d'être responsables de leur sort et dont ils veulent absolument se démarquer.»

Ces «petits-moyens» (un terme «inventé» par une habitante lors d'un entretien pour décrire sa situation) sont français, français d'origine étrangère ou étrangers, mais peuvent se retrouver dans un discours aux accents xénophobes, anti-musulman surtout. «Ils craignent de voir la valeur de leur bien baisser quand les gens des cités achètent des logements dans leur quartier», poursuit Masclet.

Aux cantonales, Gonesse (où le candidat UMP faisait campagne «contre les minarets») a voté à 27% pour le Front national au premier tour, à 40% au second. «Le FN y retrouve ses niveaux des années 1990», dit Masclet, inquiet de la poussée récente de l'abstention: «Des années 1950 à 2010, la participation électorale de ces quartiers était forte, plus forte que la moyenne nationale. Depuis les régionales de 2010, elle s'est effondrée», avec à peine un inscrit sur trois qui s'est déplacé aux urnes. Prudent, Olivier Masclet fait l'hypothèse que cela pourrait être un effet d'un appauvrissement de la population et/ou de la déception de l'électorat populaire «trompé» par Nicolas Sarkozy, qui avait emprunté en 2007 les slogans du FN.

Autre phénomène qui mine les territoires français, le «rétrécissement» de certaines villes de province, une crise urbaine silencieuse trop souvent ignorée.

Un tiers des 361 aires urbaines françaises ont ainsi perdu des habitants entre les deux recensements 1990 et 1999 selon Sylvie Folprofesseur d'aménagement et d'urbanisme à Paris-IElles sont en mauve sur la carte ci-dessous:

 

En mauve, les 112 aires urbaines qui ont perdu des habitants entre 1990 et 1999.
En mauve, les 112 aires urbaines qui ont perdu des habitants entre 1990 et 1999.© S. Fol/E.Cunningham

 

 

Des villes qui rétrécissent

Parmi elles, un certain nombre sont considérées en déclin, sous l'effet de la désindustrialisation, d'un éloignement des axes de transport, du départ des plus diplômés.

Dans les régions Centre, Champagne-Ardenne et Bourgogne (qui concentrent beaucoup d'aires urbaines dont la population diminue), c'est le cas de Montargis (Loiret), Saint-Dizier (Haute-Marne), Epernay (Marne), Charleville-Mézières (Ardennes), Louhans, Montceau-les-Mines, le Creusot (Saône-et-Loire), Vierzon, Saint-Amand Montron (Cher), Issoudun (Indre), Nevers (Nièvre), Châteaudun (Eure-et-Loir)... En vert, bleu ciel et bleu foncé sur la carte-ci-dessous: 

Aires urbaines en déclin en Centre, Bourgogne et Champagne-Ardennes
Aires urbaines en déclin en Centre, Bourgogne et Champagne-Ardennes© M.Nony

 

Dans ces villes, les candidats du Front national ont en général réalisé des scores élevés, voire très élevés, et l'abstention a été importante.

Maximilien Nony, étudiant à Paris-1, a arpenté ces trois régions pour expliquer ce déclin urbain. «Le déclin concerne des villes qui avaient une spécialisation industrielle, mais ne disposaient pas d'une base économique suffisamment diversifiée pour requalifier les actifs et se développer à nouveau. Elles avaient une dominante industrielle, se retrouvent désormais avec une dominante chômeurs», dit-il.

Maximilen Nony s'est focalisé sur trois d'entre elles, Saint-Dizier, Montargis et Vierzon. «Leur centre-ville se meurt, raconte-t-il. Il vieillit, car les personnes âgées préfèrent s'y installer pour leurs vieux jours, afin de profiter des services disponibles.» La population diminue, l'activité décline.«A Vierzon, le principal employeur est le secteur public, avec l'hôpital et la mairie, et le secteur privé se limite à quelques entreprises de logistique et de mécanique, poursuit Nony. Saint-Dizier est très mal desservie par les transports, et surnage grâce à la métallurgie ou aux implantations d'entreprises que le maire (UMP, ndlr) réussit à faire venir.»

 

Le centre-ville de Vierzon.
Le centre-ville de Vierzon.© M.Nony

 

 

 

 

 

 

Cette crise urbaine silencieuse n'interpelle pourtant guère les politiques, qui ne la voient pas, la taisent, ou préfèrent mettre l'accent sur la disparition des services publics – phénomène bien réel, mais qui n'est qu'un aspect du problème. «En France, cette question fait l'objet d'un véritable déni», estime Sylvie Fol.

Selon Christophe Guilluy, le pire danger serait que la gauche renonce à proposer des réponses à ces questions sociales et ces enjeux territoriaux qui «sont ethnicisés parce qu'ils ne sont pas réglés».

La rancœur des «ouvriers picards» à l'égard de l'immigré qui incarne le dumping social – mais aussi du «bobo» parisien qui évolue dans la mondialisation comme un poisson dans l'eau –, trouve ainsi un exutoire dans le discours du FN. Tout comme l'aigreur d'une partie des classes populaires contre les «jeunes de banlieue», entité façonnée par le discours médiatique et politique, qu'ils n'ont pas toujours côtoyée en vrai. Ou encore la colère des «petits-blancs» précarisés, ces hommes peu diplômés qui, rappelle Laurent Davezies, sont les «principales victimes depuis 20 ans de la disparition des postes de travail dans l'agricuture, l'industrie ou le commerce, car ces métiers étaient d'abord masculins».

Un cocktail détonant qui, lorsqu'il est instrumentalisé par les responsables politiques – ce que fait l'UMP aujourd'hui –, souligne et aggrave les tensions sociales. Cela ne signifie pas pour autant qu'il suffira à la gauche d'appeler en termes creux à la reconstitution du «lien social» et du «vivre-ensemble»pour se rapprocher de classes populaires qui se méfient d'elles. Plus que jamais, la voilà sommée d'apporter des réponses. 

Publicité

Publié dans Politique

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article