Cem Özdemir: «Il faut changer les traités européens»
Malgré une récente défaite à Berlin, les Verts allemands ne cessent de progresser dans les scrutins régionaux. Ils président désormais un des Land les plus riches d'Allemagne, le Bade-Württemberg. A deux ans des élections fédérales, Cem Özdemir, le co-président des Grünen revient pour Mediapart sur les solutions à la crise européenne et plaide pour un rééquilibrage des politiques d'austérité. C'est un infléchissement dans le discours de ce parti, jusque là très empreint de rigueur budgétaire (lire par ailleurs notre compte-rendu du congrès du Parti vert européen).
En l'espace de quelques jours, deux chefs de gouvernement, en Italie et en Grèce, ont dû démissionner. Assiste-t-on selon vous à un coup d'Etat des marchés, relayés par le duo Angela Merkel/Nicolas Sarkozy?
Cem Özdemir. C'était une erreur d'obliger Georges Papandréou à renoncer au référendum, car je suis certain qu'il aurait obtenu une majorité et que cela aurait facilité le processus de réformes en Grèce. Cela n'est pas seulement la faute d'Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy, mais des difficultés de Papandréou avec son propre parti, le Pasok. A l'inverse, celles-ci sont en grande partie dues au fait qu'au départ, on a laissé Papandréou bien seul. Nous ne l'avons pas assez soutenu.
Cela aurait été dans notre intérêt d'envoyer, dès le début, un signal clair en disant: oui la Grèce a besoin de réformes drastiques, avec des économies douloureuses, mais sans s'enfermer dans la seule austérité. Il aurait fallu dire qu'on allait investir en Grèce pour créer des emplois. On a quasiment recommandé un suicide à la Grèce... Cela n'a pas marché. En Italie, le problème était avant tout politique. Mais notez bien qu'en Italie, comme en Grèce, ce sont les conservateurs qui ont refusé les réformes, avec Berlusconi et le parti d'opposition grec « Nouvelle démocratie ». Merkel et Sarkozy feraient donc bien de s'occuper de leurs partis frères en Europe!
Dans ce contexte, quelle alternative défendez-vous pour l'Europe?
Il faut s'habituer à l'idée que, pour une période indéterminée, le climat d'incertitude va persister. L'Italie a besoin d'un gouvernement stable: or les réformes ne se feront ni avec la Ligue du Nord avec ni avec les communistes. Cela rend la situation incroyablement difficile pour trouver une large majorité. Nous les Verts -tout comme Angela Merkel d'ailleurs- nous défendons une modification des traités européens pour surmonter les difficultés de la zone euro. Or une telle modification conduira à au moins quatre référendums en Europe. A chaque fois, il y aura une forte spéculation sur un échec de la consultation populaire. Cela veut dire qu'à chaque étape de ces prochaines années, on devra faire face à une crise potentielle.
A ce stade, nous devons faire deux choses. Il faut avoir un management de crise, et donc envoyer des signaux aux marchés, pour montrer que nous allons défendre l'Europe et l'euro à n'importe quel prix ; et il faut engager les réformes nécessaires. Nous devons donc nous poser la question de savoir si nous voulons une Europe intergouvernementale, ou bien une Europe où la commission devient, de fait, le gouvernement économique, avec un transfert de compétences vers Bruxelles et le parlement européen. Il faut que l'Allemagne et la France l'acceptent.
Ce n'est simple pour personne! D'un côté, la cour constitutionnelle allemande ne considère pas le parlement européen comme une vraie assemblée. De l'autre, la France vit toujours sous un régime présidentiel qui a du mal à accepter qu'un parlement à Bruxelles ou Strasbourg dise à Paris ce qu'il doit faire.
Nous avons donc beaucoup de travail devant nous. Moi-même j'ai d'ailleurs plus de questions que de réponses. Quelle participation démocratique ? Comment faire dans une Europe où tous les pays membres n'appartiennent pas à la zone euro ? Et où ils peuvent bloquer des réformes? Comment faire avec la législation allemande ? Il faut que tous les think-tanks, les intellectuels et toutes les têtes pensantes de l'Europe participent à ce processus de réflexion. C'est urgent et nécessaire.
Vous penchez pour un fédéralisme européen. Mais comment expliquez-vous que la construction européenne suscite de plus en plus la méfiance des citoyens, soit parce qu'ils ne veulent pas payer pour les Grecs soit parce qu'elle est trop libérale?
Nous devons analyser cela en faisant notre auto-critique. Angela Merkel a désormais changé de stratégie mais, au départ, elle a joué avec l'euroscepticisme, jusqu'au moment où elle a remarqué qu'il était désormais hors contrôle et qu'elle détruisait ainsi l'identité de son propre parti.
Aujourd'hui, d'Angela Merkel aux Verts, en passant par les sociaux-démocrates du SPD, nous disons tous que 60% des exportations allemandes vont dans la zone euro, que nous avons profité de la stabilité monétaire et que l'Europe a soutenu la réunification allemande. Mais nous voyons bien que les gens qui nous écoutent ne sont pas vraiment convaincus. Les avantages de l'Union européenne leur semblent très inégaux.
En Allemagne, ces dernières années, les différences entre riches et pauvres ont augmenté, nous avons des salaires qui échappent à toute convention collective, au-delà même de la question du salaire minimum (qui n'existe pas en Allemagne-ndlr). Par exemple, certains coiffeurs perçoivent des salaires scandaleusement faibles !
Nous ne pourrons donc défendre le projet européen sans prendre à bras le corps la question de la justice sociale. C'est bien sûr difficile avec la limite des déficits publics fixée dans la Constitution (la fameuse "règle d'or" à l'allemande) et les charges financières occasionnées par la crise européenne. Il faut donc discuter des priorités de la politique sociale.
Pour moi, il faut avant tout investir dans les infrastructures et faire en sorte qu'on ne laisse pas pourrir le système éducatif pour préserver la compétitivité de l'Union européenne, et de l'Allemagne. Si on considère que, dans une population, il y a 1% de petits génies, cela fait 13 millions de Chinois, et 800.000 Allemands ! Cela veut dire qu'on ne peut plus se permettre de laisser des concitoyens sur le bord de la route. Il faut que chacun puisse être le mieux éduqué, le mieux formé. C'est le futur de l'Europe. En ces temps de crise, nous devons à la fois faire des économies -et donc devenir plus allemand- et investir -et donc être moins allemand.
On n'a rarement autant parlé de l'Allemagne en France. Sarkozy la prend toujours en exemple et à l'inverse, certains dénoncent un retour de la politique de Bismarck... Comment l'expliquez-vous ?
D'abord, il est bon que l'Allemagne et la France se mettent d'accord. Je suis écologiste et j'aurais préféré que ce soient d'autres responsables politiques que Merkel et Sarkozy à la tête de nos deux pays. Mais la crise est si grave qu'il faut se réjouir quand ils s'écoutent et s'entendent. Ce ne fut pas toujours le cas.
Mais Sarkozy connaît l'état de ses banques ; et Merkel sait ce que signifieraient des turbulences touchant notre premier partenaire ! Tous les deux savent qu'ils ne peuvent gagner ou perdre qu'ensemble. Un nouveau gouvernement en France en 2012, et un an plus tard en Allemagne, avec -je l'espère- une participation des écologistes, devront coopérer étroitement. En se voyant régulièrement, en se mettant d'accord. Il faut s'y préparer dès maintenant.
Le congrès du parti vert européen, réuni du 11 au 13 novembre, a adopté une «Déclaration de Paris», dans laquelle vous êtes parvenus à surmonter vos désaccords presque historiques sur la politique économique. Qu'est-ce qui a changé?
Je ne peux pas parler pour les Français. Mais je peux dire que les Verts allemands ont changé. Nous parlons davantage qu'avant du « Green new deal » (http://www.greennewdealgroup.org/) et du fait qu'on ne peut pas sortir de la crise seulement avec des mesures d'austérité. Car elles ne font que l'aggraver. Bien sûr, en tant que Verts allemands, nous sommes aussi Allemands et nous ne pouvons donc pas mettre de côté la peur de l'inflation. Mais aujourd'hui, le risque encore plus important en Europe et en Allemagne, c'est le risque inverse, celui de la récession.
Il faut savoir regarder son pays avec de la distance. Je crois que ce qui m'a le plus choqué avec l'échec du référendum en Grèce, c'est la très mauvaise communication entre les dirigeants européens.
On a une petite minorité de responsables qui ont fait les programmes Erasmus, se croisent dans les réunions européennes, et une masse de gens qui ne connaissent de leurs voisins européens que leurs souvenirs de vacances... Cela se reflète dans la classe politique ! Combien d'élus ou de responsables de partis ont le numéro de téléphone ou le mail de leurs collègues dans les autres pays européens, s'appellent de temps ou temps pour discuter ou s'envoient les documents qu'ils ont élaborés? Très peu.
Nous faisons l'Europe avec des dirigeants qui, pour la grande majorité, n'ont appris à réfléchir que dans le cadre des Etats-Nations. Cela se voit. En Allemagne par exemple, qui connaît la situation espagnole ? Le fait qu'il y a 50% de chômage chez les jeunes ! A l'inverse, il y a aussi des spécificités en Allemagne, qu'il faut comprendre...
Quel regard portez-vous sur le débat nucléaire en France ?
Je suis plutôt optimiste et confiant. Quand on voit que la 4e puissance économique du monde, l'Allemagne, y a renoncé avec le soutien de quatre partis sur cinq au parlement -et le cinquième était contre car le processus n'était pas assez rapide-, avec la coopération des entreprises et des syndicats, c'est bien le signe que nous ne sommes pas tous fous! Ou que les Verts, shootés à la marijuana, ont infusé de force tout le pays! Tout le monde a compris que c'est possible. C'est possible de renoncer au nucléaire en ayant de la croissance économique, des prix de l'énergie supportables, sans dépendance extérieure.
Les Allemands sont suffisamment orgueilleux pour vouloir prouver que cela marche! Nous allons démontrer que nous pouvons aller plus vite, et moins cher, avec les énergies renouvelables qu'avec un secteur nucléaire subventionné ou les énergies fossiles.
En Suisse, ils ont aussi voté la sortie du nucléaire. Même chose en Belgique. Les Italiens ne veulent pas y revenir. Et le débat progresse en France, y compris au sein du Parti socialiste. Ce ne sont pas des arguments qui vont finir d'emporter le débat, mais des exemples qui marchent. C'est pourquoi il faut que l'Allemagne fasse la démonstration que cela fonctionne. Je suis donc très optimiste.
Je reviens d'une tournée en Bavière, où j'ai rendu visite à BMW et Siemens. Ces entreprises ne sont pas folles, elles veulent gagner de l'argent et elles se retirent du nucléaire. Pas par contrainte, mais par choix. Parce qu'elles disent que le nucléaire, c'est du passé! Alors si vous ne me croyez pas, croyez au moins Siemens! Il n'y a pas de meilleur argument qu'un groupe mondial de cette envergure...
Mais en France, EDF et Areva disent exactement le contraire!
Oui mais Siemens est une entreprise indépendante. Elle ne reçoit pas de subventions de l'Etat et doit se battre dans la concurrence mondiale. Elle doit se préoccuper des marchés de demain et d'après-demain. Pas de ceux d'hier! Les subventions étatiques sont un poison dangereux car elles conduisent à un manque de courage...
Les élections sont prévues en 2013 en Allemagne. Les Verts ont déjà été au pouvoir avec le SPD, mais ont aussi fait alliance, au niveau régional, avec la CDU d'Angela Merkel. Excluez-vous toute coalition avec la CDU au niveau fédéral ?
Notre objectif est de démettre la coalition de la CDU et du FDP (les conservateurs et les libéraux) et de la remplacer par un gouvernement du SPD et des Verts. Mais si le SPD prend le risque d'un échec et se réserve le droit d'envisager d'autres alliances, chacun comprendra que je recommanderai à mon parti d'en faire de même. Deux ans avant les prochaines élections fédérales, nous n'avons pas à nous enchaîner au SPD. Je ne suis pas le président d'un parti rouge-vert, mais du parti vert. Le SPD et les Verts sont proches pour la politique sociale, européenne, environnementale, étrangère, mais nous savons aussi que nous sommes plus forts quand nous sommes indépendants. Chacun doit combattre pour soi, chacun doit faire le meilleur résultat et, à la fin, nous verrons.