Bettencourt : Eric Woerth est mis en examen pour «trafic d'influence passif»
C'est une très mauvaise semaine pour Eric Woerth. Sa mise en examen, probablement pour « prise illégale d’intérêts », s'avère inéluctable dans l'affaire de la vente de l'hippodrome de Compiègne dont est saisie la Cour de justice de la République (lire notre précédent article ici). Et le voilà rattrapé par l'autre affaire, plus spectaculaire parce qu'elle vise également Nicolas Sarkozy, celle du scandale Bettencourt...
Convoqué ce mercredi 8 février par les juges d'instruction du tribunal de Bordeaux saisis de ce dossier, et en particulier le juge Jean-Michel Gentil en charge du volet financier, Eric Woerth a été mis en examen pour «trafic d'influence passif», selon un communiqué du parquet. Le parquet indique dans son communiqué : «M. Eric Woerth a été entendu ce jour à partir de 09h30, dans le cadre de l'information judiciaire suivie par M. Jean-Michel Gentil, Mme Cécile Ramonatxo et Mme Valérie Noël, des chefs de trafic d'influence actif commis par un particulier, trafic d'influence passif commis par une personne investie d'un mandat électif public, financement illicite de parti politique ou de campagne électorale. A l'issue de cette audition qui a pris fin à 21h50, il a été mis en examen du chef de trafic d'influence passif, délit prévu et réprimé par les articles 432-11 et 432-14 du Code pénal.»
L'ancien ministre échappe donc pour le moment à une mise en cause directe concernant le financement de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007. Mais alors que les enregistrements Bettencourt ont été validés par la chambre criminelle de la Cour de cassation (lire ici), les douze heures d'audition de l'ancien ministre montrent bien que l'enquête s'accélère et entre dans une nouvelle phase qui concerne directement l'Elysée puisqu'il s'agit de conditions de financement de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007.
L’ancien trésorier de l'UMP et ex-ministre du budget est notamment soupçonné d'avoir obtenu de l'héritière de L'Oréal des fonds illégaux pour le financement de la campagne de 2007, et à un moment où, selon une expertise réalisée en juin dernier, la milliardaire commençait à souffrir de ce que les experts considèrent comme une « démence mixte » et d'une « maladie d'Alzheimer à un stade modérément sévère », avec « un processus dégénératif cérébral lent ».
L’enquête des juges d’instruction de Bordeaux, qui se déroule dans le plus grand secret depuis un an (lire ici), avait donné lieu à des perquisitions au domicile d’Eric Woerth, et au siège de l’UMP, en mars 2011. En décembre dernier, les juges ont par ailleurs mis en examen Patrice de Maistre, l’ancien gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt, ainsi que le photographe François-Marie Banier et son compagnon Martin d’Orgeval.
Quand l’affaire Bettencourt a été dépaysée à Bordeaux voici un an, le volet politico-financier du dossier, celui qui donne des sueurs froides à l’Elysée et que le procureur Courroye a tenté d’étouffer désespérément à Nanterre, pesait déjà lourd.
Pour commencer, les enregistrements clandestins du majordome de l’héritière L’Oréal, révélés par Mediapart en juin 2010, ont levé un voile impudique sur les liens troubles entre la maison Bettencourt, la présidence de la République et l’UMP, dont Eric Woerth fut le trésorier tout en étant ministre du budget (2007-2010) – voir notamment notre enquête « Trois chèques, trois questions ».
Les enregistrements avaient aussi permis de jeter une lumière crue sur les dessous de l’embauche de l’épouse de M. Woerth au service de Liliane Bettencourt. Dans les enregistrements, Patrice de Maistre, gestionnaire de la fortune de Liliane Bettencourt, l'explique en ces termes le 23 avril 2010 :
L'embauche a été faite en novembre 2007, suivie deux mois plus tard de la remise de la Légion d’honneur, par le ministre Woerth, au gestionnaire de fortune de la milliardaire (notre article : Quand Eric Woerth décorait de la Légion d'honneur Patrice de Maistre). Soit l’employeur direct… de Mme Woerth. Ce conflit d'intérêts manifeste pourrait se doubler d'un éventuel délit de « trafic d’influence ». C'est semble-t-il cette piste que suivent pour le moment les magistrats.
Mais l’affaire a pris une ampleur dévastatrice après les révélations de l’ancienne comptable des Bettencourt, Claire Thibout. Selon ce témoin de premier plan, Mme Bettencourt, par l’intermédiaire de Patrice de Maistre, a en effet participé, en 2007, au financement occulte de la campagne présidentielle de M. Sarkozy.
Claire Thibout l’a d’abord raconté à Mediapart début juillet 2010. Le 12 juillet de cette même année, Nicolas Sarkozy avait été interrogé par David Pujadas sur cette affaire. Il avait nié en bloc mais, surtout, avait apporté un soutien très appuyé à Eric Woerth.
Voir cette vidéo :
La comptable n’a cependant pas cessé de le répéter depuis. L’ex-comptable a ainsi affirmé à de nombreuses reprises, devant plusieurs magistrats et plusieurs policiers, qui se sont succédé pendant des mois pour l’entendre, avoir été sollicitée début 2007 par le gestionnaire de fortune de Mme Bettencourt. Celui-ci lui aurait réclamé 150.000 euros en espèces pour les remettre à Eric Woerth, afin d’abonder secrètement la cagnotte présidentielle du candidat de l’UMP.
Sur ces 150.000 euros, 50.000 provenaient, d’après l’ex-comptable, d’un compte parisien (à la BNP) de l’héritière L’Oréal, et 100.000 avaient été acheminés de Suisse, où les Bettencourt ont disposé pendant des décennies d’une fortune cachée, comme Mediapart l’a encore raconté récemment.
Le 16 juillet 2010, dans le cabinet de la juge de Nanterre, Isabelle Prévost-Desprez, qui s’est occupée (brièvement) d’une partie de l’affaire Bettencourt, Claire Thibout avait notamment présenté son agenda de 2007 dans lequel il était indiqué, à la date du 18 janvier :« Rendez-vous de Mme Bettencourt pour donner enveloppe qui donnera à Patrice ». Or, l’enquête judiciaire a pu établir que dès le lendemain de ce rendez-vous, le 19 janvier 2007, MM. Woerth et de Maistre se sont rencontrés pour un café. Un nouveau rendez-vous, pour un café toujours, a eu lieu quelques jours plus tard, le 7 février.
En décembre dernier, les juges de Bordeaux ont demandé la communication des comptes de campagne de Nicolas Sarkozy en 2007.
De manière inattendue, le journal intime du photographe François-Marie Banier, longtemps intime de Mme Bettencourt, a lui aussi donné du corps aux révélations de l’ex-comptable. Saisis lors d’une perquisition au domicile de l’artiste, les carnets manuscrits du photographe, que la justice de Nanterre s’était empressée de placer sous scellés sans les verser au dossier, évoquent eux aussi des liens financiers entre l’héritière du leader mondial des cosmétiques et Nicolas Sarkozy. Tout particulièrement l’un d’entre eux, daté du 26 avril 2007, dans lequel on peut lire : « De Maistre me dit que Sarkozy demande encore de l’argent ».
M. Banier a expliqué aux policiers de la brigade financière que ces écrits constituaient des « observations de vies minuscules et de vice majuscule ». « Cela correspond aussi à ma réalité vécue », avait-il ajouté, tout en essayant de minimiser l’importance de ses notes sur Nicolas Sarkozy.
Les enquêteurs ont, en outre, été intrigués par une confidence de l’ancienne infirmière de Liliane Bettencourt, Henriette Youpatchou, selon laquelle la milliardaire avait dû apprendre par cœur une phrase à l’adresse de Nicolas Sarkozy, à l’occasion d’une rencontre à l’Elysée organisée par Patrice de Maistre en novembre 2008. Lourd de sous-entendus, le mot en question disait, selon l’infirmière :« Je vous ai soutenu pour votre élection avec plaisir, je continuerai à vous aider personnellement, j’ai des problèmes graves avec ma fille qui peuvent avoir des conséquences pour L’Oréal et donc pour l’économie du pays. »
Sans mettre en cause directement l’actuel hôte de l’Elysée, d’autres employés de la maison Bettencourt, l’ancien majordome au dictaphone-espion et une secrétaire particulière, avaient confirmédevant les policiers l’existence d’un ballet d’enveloppes remplies d’espèces pour des hommes politiques. Selon l’un de ces témoins, Chantal Trovel, les destinataires des précieuses enveloppes étaient essentiellement « des candidats qui cherchaient à financer leur campagne ». Le maître d’hôtel Pascal Bonnefoy avait quant à lui assuré aux enquêteurs : « Ces enveloppes, elles existent, j’en ai d’ailleurs vu une. »