Balladur et de l'argent liquide suspect en 2006
07 Décembre 2010 Par Fabrice Arfi & Fabrice Lhomme
Edouard Balladur a un souci avec l'argent liquide. Déjà mis en cause pour un apport suspect — plus de 10 millions de francs, uniquement en grosses coupures — sur le compte de l'association de financement de sa campagne électorale présidentielle malheureuse de 1995, l'ancien premier ministre a été, plus de dix ans plus tard, le bénéficiaire d'autres remises en espèces intrigantes.
Jamais rendue publique, cette affaire, que révèle aujourd'hui Mediapart, fut discrètement transmise à la justice, à la fin de l'année 2007. L'enquête ouverte a toutefois été classée sans suite quelques mois plus tard. Les faits concernent l'Association pour la réforme (APR), la structure mise en place par M. Balladur quelques mois après sa défaite d'avril 1995. Le premier président en fut Nicolas Bazire, qui avait dirigé le cabinet du premier ministre ainsi que sa campagne électorale.
E. Balladur© Reuters
L'APR était nommément citée dans «Nautilus», ces rapports internes à la Direction des constructions navales (DCN) qui, peu après l'attentat commis à Karachi contre des salariés de la DCN, le 8 mai 2002, ont fait le lien entre cet acte terroriste et l'arrêt du versement de commissions dues à certains intermédiaires.
En 1995, le nouveau pouvoir chiraquien, déterminé à punir les balladuriens, a décidé d'«assécher»leur financement, supposé passer par les intermédiaires Ziad Takieddine et Abdul Rahman El-Assir.
Voici par exemple ce qu'écrivait, le 11 septembre 2002, Claude Thévenet, un ancien policier auteur des fameux rapports «Nautilus»:
«En France, le réseau EI-Assir a eu pour principale fonction d'assurer le financement de la campagne d'Edouard Balladur (...). Après l'échec de sa candidature, au printemps 1995, ce financement devait être transféré à l'Association pour la réforme, située 40, rue Pierre Charron (au 50, en réalité, Ndlr) à Paris, destinée à poursuivre le mouvement initié par les balladuriens.»
Ce sont les policiers de la Division nationale des investigations financières (DNIF) qui ont levé le lièvre de 2006, à la faveur d'une visite au printemps dernier dans les locaux de la Commission nationale des comptes de campagnes et des financements politiques (CNCCFP).
Au cours de ce «transport de police», fait dans le cadre d'une enquête préliminaire sur des présomptions de financement illicite de la campagne de M. Balladur en 1995, les policiers ont demandé à Stéphane Gauvin, responsable du pôle partis politiques au sein de la CNCCFP, s'il avait constaté des «anomalies».
Ce dernier a alors révélé que les exercices 2005 et 2006 avaient attiré son attention, des sommes en espèces importantes (62.700 euros en 2005, 92.900 euros en 2006) ayant été découvertes dans les comptes. «Je précise que c'est un type de réserves que nous trouvons peu», a souligné M. Gauvin sur procès-verbal. Intrigués, les policiers se sont logiquement tournés vers les deux commissaires aux comptes de l'Association pour la réforme, la Fiduciaire du Valois d'un côté, Gérard Bienaimé de l'autre.
Au nom de la Fiduciaire du Valois, Ismaël Latoundji, qui s'est occupé de l'APR à partir de 2002, a confirmé le 29 mars les déclarations de M. Gauvin: «Suite à la vérification des comptes de l'année 2006, notre cabinet a fait, par courrier en date du 24 décembre 2007, une révélation de faits délictueux auprès du procureur de la République de Paris.»
«Nous indiquions dans ce courrier, a ajouté M. Latoundji, que dans les comptes de l'APR subsistaient en caisse des espèces d'un montant total de 92.900 euros au 31/12/2006 sur un total bilan de 121.008 euros, soit 76,77%, contre une somme de 62.700 euros au 31/12/2005, soit 48,48%. Nous estimions que, compte tenu de la taille de cette formation politique, les espèces en caisse représentaient des sommes beaucoup trop importantes eu égard aux dépenses prises en charge par cette association. Je précise qu'en 2003 et 2004, le solde de la caisse était de 48.000 euros et de 31.000 euros en 2002. Le montant de la caisse n'a fait qu'augmenter.»
La Fiduciaire du Valois a tenté de trouver une explication: «Il nous a été répondu par écrit, en date du 28 juin 2006, (par) le président de l'Association, M. Hugues Hourdin, que l'importance de ces sommes en liquide était due au fait que la questure de l'Assemblée exige que les petits-déjeuners hebdomadaires des députés soient réglés en espèces», s'est souvenu M. Latoundji.
«Cette explication ne nous a pas convaincus, c'est notamment pour cela que nous avons écrit au procureur de la République», a-t-il ajouté.
Président du conseil d'administration d'Autoroutes et Tunnel du Mont-Blanc (ATMB), Hugues Hourdin fait partie du premier cercle des balladuriens. Chargé de mission au secrétariat général du RPR auprès d'Alain Juppé de 1989 à 1991, conseiller pour les affaires sociales auprès du premier ministre, en 1993 et 1994, il fut aussi rapporteur général du Comité pour la réforme des collectivités locales, présidé par Edouard Balladur, d'octobre 2008 à mars 2009. Il avait succédé à la présidence de l'APR à un autre balladurien de choc, Nicolas Bazire.
M. Latoundji a encore indiqué aux policiers qu'il lui avait fallu beaucoup insister, en 2007, pour obtenir de M. Hourdin qu'il accepte que la Fiduciaire du Valois puisse vérifier de visu l'état de la caisse. Finalement, ce dernier céda: «C'était le 27 juin 2007 au siège de l'UMP, rue de La Boétie», a révélé M. Latoundji.
«M. Hourdin nous a présenté la somme de 93.000 euros en liquide qui était dans un coffre-fort.» Soit le montant qui s'y trouvait au 31 décembre 2006, à l'arrêt des comptes.
«Comment se fait-il que la somme n'ait pas bougé en six mois ?», ont demandé les policiers.
«Nous avons posé la question mais nous n'avons pas eu de réponse, a répondu le commissaire aux comptes. Même si nous avons pu avoir satisfaction en faisant l'inventaire de la caisse, nous avons posé une réserve compte tenu de l'importance du solde et du montant des retraits en espèces, en moyenne de 2.500 euros par mois, qui paraissaient excessifs eu égard aux dépenses de l'association».
Légitime, la curiosité de la Fiduciaire du Valois a manifestement fortement déplu aux dirigeants de l'association balladurienne. «Nous pensions être renouvelés dans notre mandat et avions prévu au mois de novembre 2007 de faire un contrôle de la caisse, rapporte Ismaël Latoundji. En décembre, il nous a alors été déposé au cabinet un procès-verbal indiquant que nous étions remplacés par M. Jérôme Abadia. J'ajoute que nous n'avons pas été convoqués au conseil d'administration du 11 juin 2007 (alors) que par téléphone en septembre 2007, M. Hourdin nous avait confirmé que nous avions été renouvelés.»
Naturellement, les enquêteurs ont demandé à M. Latoundji comment il s'était partagé le travail avec l'autre commissaire aux comptes de l'APR, Gérard Bienaimé. «L'association étant petite, nous faisions doublon en effectuant le même travail de vérification», a-t-il expliqué, avant de lâcher, à propos de M. Bienaimé: «Toutefois, il n'a pas souhaité se joindre à nous pour la dénonciation au procureur de la République.»
Pourtant, M. Bienaimé était parfaitement informé des anomalies détectées sur le compte de l'APR. A preuve, ce courrier du 21 décembre 2007 que lui adressa La Fiduciaire du Valois (trois jours avant la dénonciation au parquet) pour lui signaler que «les espèces en caisse représentent des montants très importants par rapport au total du bilan et en tout état de cause beaucoup trop importants par rapport à ce qui nous semblerait nécessaire à l'exercice de l'activité associative. Depuis deux ans nous émettons dans notre rapport commun une réserve à ce sujet».
Interrogé à son tour le 30 mars, Gérard Bienaimé a dû essuyer le feu des questions insistantes des policiers: «Comment se fait-il que vous ne vous soyez pas joint au courrier de révélation de faits délictueux transmis par la société Financière du Valois auprès du procureur ?», lui ont-ils demandé d'emblée. «J'ai demandé à mon confrère de vérifier ces sommes sur les lieux où elles se trouvaient, c'est-à-dire dans le coffre dont Hugues Hourdin était un des détenteurs, a argué M. Bienaimé. Mon confrère a fait plus tard cette démarche qui me semblait adaptée à la situation et suffisante. Mon confrère m'avait appelé pour me dire qu'il avait procédé au contrôle et m'avait indiqué qu'il n'y avait pas d'anomalie.»
Une affirmation démentie, on l'a vu, par les faits, ainsi que l'atteste notamment le courrier adressé le 21 décembre 2007 à M. Bienaimé. «En 2007/2008, a concédé ce dernier, afin de lever toute suspicion, j'ai demandé à M. Hugues Hourdin de déposer cette somme à la banque, ce qu'il a fait ou fait faire.»
Peu convaincus semble-t-il, les policiers de la DNIF ont insisté: «La société Financière du Valois nous a indiqué avoir écrit au procureur de la République, également parce qu'elle n'avait pas été convaincue par l'explication donnée par M. Hugues Hourdin quant à l'utilisation de ces sommes en liquide. Ce dernier avait indiqué que la questure de l'Assemblée exigeait que les petits-déjeuners hebdomadaires des députés soient réglés en espèces. Quel était votre avis sur ce point ?»
«Je n'ai aucun avis», leur a d'abord rétorqué le témoin, avant de préciser: «Pour moi, cette révélation ne se justifiait pas. L'essentiel est que l'inventaire physique des espèces se soit avéré exact et c'est ce que la Financière du Valois m'avait indiqué par téléphone.»
Toutefois, s'agissant du montant des espèces lui-même, particulièrement élevé, Gérard Bienaimé a dû admettre que si «une association peut être à tout moment appelée à devoir payer avec des liquidités de petites sommes», «en l'occurrence les liquidités étaient sans commune mesure avec ses besoins (...) L'association faisait des retraits réguliers depuis 2004 sans utilisation précise et les responsables s'en sont rendu compte en remettant en banque cet argent à la demande des commissaires aux comptes».
M. Bienaimé intéresse tout particulièrement les enquêteurs. En effet, il était déjà le commissaire aux comptes de... l'AFICEB, l'association de financement de la campagne présidentielle d'Edouard Balladur, en 1995. A ce titre, n'aurait-il pas dû être alerté par l'arrivée, sur le compte du premier ministre-candidat, d'une somme d'un peu plus de 10 millions de francs en espèces, au lendemain du premier tour ?
Dans notre ouvrage sur l'affaire Karachi,Le Contrat (éd. Stock), paru au mois de mai, nous faisions réagir M. Bienaimé sur ce point. Plutôt embarrassé, l'expert-comptable nous avait déclaré: «Très sincèrement, je ne me souviens plus du détail, c'est très vieux tout cela. Néanmoins, je me rappelle que, d'un point de vue comptable, je n'avais eu aucune difficulté pour valider les comptes de la campagne de M. Balladur, ce qu'a d'ailleurs fait ensuite, à son tour, le conseil constitutionnel. Tout était en ordre. Si tel n'avait pas été le cas, je n'aurais pas donné mon feu vert, et j'aurais saisi les autorités compétentes, le procureur de la République par exemple.»
Sauf que l'on sait depuis que les rapporteurs chargés par le conseil constitutionnel d'examiner ces fameux comptes avaient préconisé leur rejet, notamment du fait de la présence inexpliquée de fortes sommes en argent liquide... Réinterrogé par nos soins récemment, M. Bienaimé a paru extrêmement agacé, affirmant n'avoir rien de plus à dire sur cette «vieille histoire», avant de prendre brutalement congé.
Lors de son audition par la DNIF, le 30 mars dernier, M. Bienaimé a proposé la même version aux enquêteurs, troublés que ni en 1995, ni en 2007, il n'ait réagi après la découverte d'importantes sommes en espèces sur les comptes de l'AFICEB puis de l'APR. «Vous souvenez-vous si de l'argent liquide avait été déposé sur les comptes de l'AFICEB ?», lui a-t-il été demandé.
«Il a dû y avoir de l'argent liquide déposé sur les comptes de l'association, recueilli suite à des manifestations publiques, notamment la vente d'objets publicitaires ou assimilés», a-t-il répondu, reprenant l'argument invoqué par M. Balladur devant la mission d'information parlementaire sur l'attentat de Karachi. L'ex-premier ministre avait expliqué, sans convaincre, que les quelque 10 millions de francs (en coupures de 100 et 500 francs uniquement) apparus en avril 1995 étaient le fruit de la vente de gadgets dans les meetings électoraux.
«Avez-vous constaté des anomalies lors de la vérification des comptes de l'AFICEB ?», ont insisté les enquêteurs. «Non. Je n'avais pas constaté d'anomalies à l'époque sur les comptes de l'AFICEB. Je précise que les comptes de l'AFICEB ont été étudiés et validés par le conseil constitutionnel», a-t-il conclu.
Courant novembre, le juge Renaud Van Ruymbeke, en charge du volet financier de l'affaire Karachi, s'est fait communiquer par la Commission nationale des comptes de campagnes et des financements politiques les comptes de l'Association pour la réforme. En les examinant, il devrait constater qu'en décembre 2007, la CNCCFP avait jugé les comptes 2006 de l'APR «conformes» et les avait validés en émettant toutefois des «réserves», et ce pour la deuxième année consécutive: «Le montant des sommes en caisse et les mouvements observés paraissent excessifs eu égard aux dépenses prises en charge par l'association», avait repris la Commission, citant les commissaires aux comptes.
Le magistrat va également pouvoir prendre connaissance du contenu de la très rapide enquête préliminaire diligentée par la section financière du parquet de Paris après la dénonciation des commissaires aux comptes, fin 2007. Les investigations se sont en réalité limitées à un échange de courriers entre le président de l'APR et les services du procureur.
Les explications de Hugues Hourdin avaient convaincu le parquet, qui classa le dossier sans suite dès le mois de mars 2008. Mais c'était avant que n'éclate l'affaire Karachi, et la découverte des importants remises en espèces sur le compte de l'AFICEB en 1995. Dans l'entourage du procureur, on n'exclut pas que le juge Van Ruymbeke relance des investigations sur l'origine et la destination de l'argent liquide qui reposait dans le coffre-fort de l'APR fin 2007.