Arnaud Montebourg: «Oui à un protectionnisme partagé!»

Publié le par DA Estérel 83

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Arnaud Montebourg, député de Saône-et-Loire, est le seul candidat déclaré à la primaire socialiste à mettre en avant la notion de démondialisation, à laquelle il a consacré un chapitre entier dans son livre programmatique, Des idées et des rêves(Flammarion, 2010). Entretien. 

Comment en êtes-vous arrivé à vous emparer de cette notion de démondialisation, au point d'en faire un des axes de votre programme?

Cela remonte à loin: quand j'ai fondé le Nouveau parti socialiste (NPS) avec Benoît Hamon et Vincent Peillon après le 21 avril 2002, l'un des points de confrontation avec le Parti socialiste, alors dirigé par François Hollande, Dominique Strauss-Kahn, Laurent Fabius et Martine Aubry, était de dire qu'il fallait répondre aux classes populaires en les défendant face à la mondialisation. Ce débat s'est poursuivi dans le non au Traité constitutionnel, parce que la question posée était finalement de savoir si le traité était au service des Européens, donc des classes populaires, ou au service de la mondialisation.

A l'époque, j'avais déjà repris cette très belle formule de Jürgen Habermas:«La mondialisation, c'est l'effondrement du pouvoir d'achat des bulletins de vote.»  Depuis, rien n'a changé en dix ans, le parti ne s'est pas rénové. Il est dirigé par les mêmes qu'en 2002. Martine Aubry a fait le projet de 2002, elle fait celui de 2012. Les recettes du socialisme redistributif y côtoient les réflexes du socialisme d'adaptation à la mondialisation, qui aboutissent dans les deux cas à l'absence de rénovation. Malgré le travail de Guillaume Bachelay. Le projet est en fait assez équivoque pour permettre toutes les interprétations.

Mais à quel moment avez-vous choisi le terme de démondialisation pour traduire cette intuition politique?

Après la présidentielle de 2007 (où Arnaud Montebourg était porte-parole de Ségolène Royal, ndlr), j'ai repris le travail de terrain et les lectures, et notamment la rencontre avec les textes de Walden Bello. Son concept correspondait exactement à mes idées.

Cela veut-il dire que vous vous situez plutôt dans la lignée de Walden Bello, co-inventeur du terme de démondialisation et qui vient d'un pays du Sud, que dans celle d'économistes du Nord pour éviter l'accusation de «protectionnisme chauvin» que vous évoquez dans votre livre?

Exactement. Bello dit qu'on a besoin d'un protectionnisme de même nature au Nord et au Sud, capable de changer le capitalisme. C'est donc un protectionnisme partagé, porteur de progrès pour l'homme, dans lequel l'utilisation de la frontière a pour but de changer le système économique. Il n'est pas porteur de confrontation mais de coopération pour obliger le système économique à être moins prédateur des ressources naturelles et plus social, en distribuant mieux la richesse dans l'entreprise.

Depuis l'arrivée de la crise, c'est aussi une stratégie de sortie de crise: il n'y a plus d'argent ni dans les caisses publiques – la crise des dettes souveraines en témoigne –, ni chez les consommateurs. En revanche, il y a de l'argent dans le système financier et les entreprises transnationales qui ont profité de la mondialisation. Ce sont elles qui doivent payer, soit en diminuant leurs profits et en distribuant davantage de salaires, soit en se relocalisant dans les pays high-costs. C'est donc la fin d'une économie d'exportation à tout crin, qui met en concurrence les travailleurs entre eux et détruit les ressources naturelles. C'est un projet social-écologique de refondation du capitalisme.

Concrètement?

Pour moi, la démondialisation a déjà commencé: par la restriction du commerce mondial et par les mouvements de relocalisation qui se font déjà sentir. La politique doit consister à accélérer cette tendance, par l'instauration d'une taxe carbone sur les longues distances, la surtaxation du fret aérien et maritime, l'intégration dans le corps des règles de l'OMC (Organisation mondiale du commerce) des normes de l'OIT (Organisation internationale du travail), ce qui obligera la Chine à relever les salaires.

Comme c'est un projet de protectionnisme vert et partagé, il est mutuel et peut améliorer la prospérité des pays émergents tout en réindustrialisant les pays du Nord en voie de disqualification mondiale. C'est un renversement de perspective que la crise a permis.

«Le lepénisme est un concentré de nos renoncements»

Mais à gauche, le débat fait rage parmi les économistes, entre les tenants du protectionnisme et ceux qui jugent que la priorité est à la lutte contre le capitalisme financier. Où vous situez-vous?

Dans mon livre, je propose aussi la domestication du système financier. Je défends la mise sous tutelle des banques: il ne s'agit pas d'une nationalisation parce qu'il est hors de question de payer des actionnaires qui ont fait des bêtises. Il ne faut indemniser personne. Mais il faudra casser les reins des marchés financiers pour les domestiquer avant qu'ils ne nous mettent au pas... ce qu'ils sont en train de faire avec le Portugal, l'Irlande et la Grèce.

Faites-vous une hiérarchie entre le protectionnisme et la «mise sous tutelle» des marchés dont vous parlez?

Non. Ce sont les deux jambes d'une politique de démondialisation. Il faut faire les deux en même temps. C'est ce que, d'une certaine manière, Barack Obama a réussi à faire. Les Américains ont toujours été protectionnistes, comme toute grande nation mercantile. Mais lui a ajouté la mise au pas du système financier.

Comment expliquez-vous que le projet socialiste tienne aussi peu compte de la notion de démondialisation, mis à part un embryon de mesure protectionniste – même si elle constitue une première dans l'histoire récente du PS?

Il faut se souvenir que, dans les 110 propositions du PS (en 1981, ndlr), il y a une mesure protectionniste. Pierre Mendès France ne vote pas le Traité de Rome pour des raisons protectionnistes. Donc je suis plus mendésiste ou plus mitterrandiste que tous les socialistes réunis! (rires) Plus sérieusement, la génération des héritiers de Mitterrand qui dirigent le PS est issue des années où la question ne se posait pas et où ils ont inventé l'Europe en mythe de substitution au socialisme et ont, entre-temps, perdu les classes populaires.

Depuis, en dix ans d'échec aux élections nationales, les mêmes dirigeants socialistes n'ont pas révisé leurs positions et ont immobilisé la pensée socialiste. Ils ont bloqué les rénovateurs. C'est donc le problème d'un Parti socialiste tombé dans le formol. Et les dirigeants du Parti socialiste ont une immense responsabilité dans cet immobilisme.

Pour concevoir le projet, le PS a cette fois auditionné de nombreux chercheurs... N'avez-vous pas senti une ouverture possible?

A part Guillaume Bachelay et Benoît Hamon, on est toujours battu dans les arbitrages. Et cela fait quinze ans que ça dure! Je pense que cela coûtera très cher à la gauche et la France. C'est une des raisons pour lesquelles j'ai décidé d'être candidat: pour mettre au pouvoir ces idées-là, quoi qu'il en coûte. Ce n'est pas une candidature de témoignage. Je pense que je peux gagner ces primaires car la crise crée une demande nouvelle dans l'esprit des gens.

On voit pourtant que votre discours peine à percer et que c'est Marine Le Pen et son discours sur la sortie de l'euro qui monopolise la parole sur la mondialisation. Pourquoi?

Le lepénisme est un concentré de nos propres renoncements. Le lepénisme a fait son lit sur la somme de nos silences. On a renoncé à rendre la politique plus forte que l'économie, on a accepté l'élargissement de l'Union européenne sans la construire politiquement. Moi je prône un socialisme de création, celui du monde nouveau mais aussi de l'invention du nouveau modèle social français de l'après-crise, après l'effondrement de celui de l'après-guerre. Dans ce modèle il y a la démondialisation, le capitalisme coopératif, la VIe République, la mutation écologique des modes de vie, la mise sous tutelle du système financier, le renouveau productif avec des artisans, des agriculteurs et des petits patrons aujourd'hui dans la même situation que leurs ouvriers ou leurs employés.

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Publié dans PS

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