Après la crise, l'Islande traîne à «changer d'alphabet»
De notre envoyé spécial à Reykjavik.
Jorgen Jorgensen est un aventurier danois, mort au fin fond de la Tasmanie en 1841, devenu la cible d'éternelles moqueries en Islande. L'un des exploits de ce prolifique écrivain ne manque pourtant pas de panache. En 1809, il débarque sur l'île, alors sous l'autorité du Danemark, pour conclure des affaires. Il finit par emprisonner le gouverneur local et proclamer, en juin, au début de l'été, l'indépendance de l'Islande. Sur la lancée des révolutions française et américaine, Jorgensen promet des élections dans l'été, la formation d'un Parlement, et décrète que «tous les hommes naissent libres et égaux». Il est arrêté deux mois plus tard par les Anglais, venus prêter main forte à leurs alliés danois. Sa tentative de révolution a tourné au fiasco. Aujourd'hui, les Islandais, rieurs, s'en souviennent comme d'un monarque ambitieux et éphémère, le «roi des jours de canicule» (Jörundur Hundadagakonungur).
Deux ans et demi après l'effondrement de son secteur bancaire, il flotte un air de révolution manquée en Islande. Comme si la fenêtre d'opportunité pour tout changer s'était refermée sans prévenir. «Les choses surviennent par vagues. En 2008, la société s'est réveillée, dans un mélange de désespoir et d'euphorie», raconte, dans un entretien à Mediapart, le ministre de l'intérieur Ögmundur Jonasson. «Des nouvelles têtes sont apparues, dans les réunions, en Une des journaux, à la télévision. Pendant plus d'un an, les gens étaient en vie. Et je suis un peu inquiet de voir comment les choses sont en train de se calmer ces temps-ci», poursuit cet élu Vert, l'un des piliers de l'actuel gouvernement social-démocrate, né des élections d'avril 2009.
D'octobre 2008 à janvier 2009, des milliers d'Islandais se sont emparés des rues de Reykjavik, pour dire leur colère. Une «révolution des ustensiles», lointain écho aux cacerolazos argentins, qui fit tomber le chef du gouvernement d'alors, Geir Haarde, une figure du parti conservateur. «Nous exigions à l'époque un gouvernement d'union nationale, ou encore un gouvernement composé de citoyens tirés au sort dans l'annuaire. Mais nous n'avons pas été écoutés. Des élections traditionnelles ont été organisées et les partis classiques ont gagné», regrette Sigurlaug Ragnarsdottir, l'une des meneuses des rassemblements du samedi face au Parlement, qui ponctuèrent toute la fin d'année 2008 dans la capitale.
Quel est le bilan, depuis? Un gouvernement de centre gauche a été élu en avril 2009, constitué pour la plupart de vieux routards de la politique. Et deux forces politiques ont émergé. La première, directement issue des mouvements citoyens de 2008, s'appelle «Le mouvement», un «anti-parti», selon l'expression officielle, qui compte trois députés (sur 63) à l'Althinghi, l'assemblée locale. C'est aujourd'hui l'un des poumons de la gauche radicale islandaise, associée à une frange de députés Verts critiques de l'action du gouvernement, mais qui reste divisée sur la question de l'adhésion à l'Union européenne. «Soit il y aura une vraie révolution cette année, soit nous allons massivement quitter le pays», veut croire Sigurlaug Ragnarsdottir, adhérente au Mouvement.
Plus complexe à appréhender, difficile à situer sur un échiquier classique, «Le meilleur parti» fut la révélation des élections locales de mai 2010. Son président, l'acteur et comique Jon Gnarr s'est emparé de la mairie de Reykjavik, capitalisant sur son nom les votes contestataires dans la foulée de la crise. Depuis, l'effet Jon Gnarr (voir la vidéo ci-dessous) s'est effrité. A l'épreuve du pouvoir, son «anarcho-surréalisme» s'est traduit par un pragmatisme qui ne convainc pas. «Ils sont arrivés il y a un an sans expérience, et ils travaillent aujourd'hui exactement comme les autres. Ils ont par exemple coupé les budgets des crèches sans ciller», déplore Sigridur Gudmunsdottir, une électrice du Meilleur parti l'an dernier, qui n'exclut pourtant pas de voter à nouveau pour cette formation, faute de mieux.
L'Islande traverse un moment de vérité pour l'avenir de ses révoltes. Les mouvements citoyens des derniers mois se trouvent aujourd'hui confrontés à des forces conservatrices qui ont repris des couleurs. «Il y a des courants contraires en haute mer», résume Jon Thorisson, le bras droit d'Eva Joly. «Nous nous battons contre des monstres qui prospèrent depuis plus de cent ans. Le parti de l'indépendance (droite, ndlr), et certaines banques de l'île se sont développés ensemble à partir des années 1910, et ce n'est pas simple de s'en défaire», avance, pour sa part, Sigurlaug Ragnarsdottir, du «Mouvement».
L'Assemblée de citoyens, élus pour repenser la constitution? Elle estmenacée d'immobilisme, voire de disparition, à cause des manœuvres de députés du vieux parti de l'indépendance. La mobilisation contre Magma, cette entreprise canadienne qui voulait profiter de la crise islandaise pour racheter le premier producteur privé d'énergie géothermique sur l'île? Malgré une pétition de plus de 35.000 signatures appelant au départ du groupe de Vancouver, et l'engagement têtu de la chanteuse Björk, le gouvernement social-démocrate rechigne à s'y opposer et l'opération est toujours en cours.
Le prochain test est prévu pour le 9 avril prochain. Les Islandais sont appelés aux urnes, pour dire s'ils acceptent, ou pas, de rembourser à la Grande-Bretagne et aux Pays-Bas les quelque quatre milliards d'euros de pertes subies par des ménages britanniques et néerlandais, conséquence de la faillite, en 2008, de la banque en ligne islandaise Icesave. Lors d'un premier référendum en mars 2010, les Islandais avaient vote contre, à 93%. Mais les conditions de remboursement ont été renégociées, et de fragiles sondages réalisés par les deux grands journaux conservateurs de l'île assurent que le «oui» pourrait cette fois l'emporter. L'issue de ce vote pèsera lourd, à coup sûr, sur l'avenir des mobilisations.