Alors que Royal est sévèrement battue Aubry et Hollande: que faire de Montebourg?
«C'est plus serré que prévu». A quelques encâblures du siège du PS, Stéphane Le Foll, bras droit de François Hollande, prend acte. Le favori des sondages n'a pas plié l'affaire, au soir du premier tour de la primaire socialiste. Environ huit points d'avance sur Martine Aubry (39% contre 31%), à qui il va devoir disputer un second tour assez indécis.
Car la percée d'Arnaud Montebourg (17% des voix) promet un renforcement du clivage au sein des socialistes. «On nous disait que tout est joué, en fait tout est jouable», estime ainsi Guillaume Bachelay, qui donne le ton de la semaine à venir: «Une majorité d'électeurs sont pour un changement profond, ceux qui ont voté Aubry, Royal et Montebourg. C'est-à-dire des candidats de transformation et non de continuité du système». Grande battue du scrutin, Ségolène Royal n'a droit qu'à des messages d'empathie, mais à bien peu de considérations politiques. Avec 7% des voix, juste devant Manuel Valls, elle et son entourage étaient comme sonnés tout au long de la soirée. (Lire notre reportage dans son QG).
A la maison de l'Amérique Latine, où se réunissaient les partisans de François Hollande, l'ambiance était plus grave que joyeuse. Un proche de Pierre Moscovici, le porte-parole du député et président du conseil général de Corrèze, résume le paradoxe de la situation: «Il ne faut surtout pas que la dynamique change de camp, mais c'est ce qui risque de se passer. François a pourtant fait un très bon score, qu'on imaginait pas du tout avant que les sondages s'emballent».
Balloté, François Hollande a salué ses adversaires comme aux plus belles heures des congrès socialistes qu'il finissait toujours par emporter, en grand faiseur de synthèse. «Je suis arrivé largement en tête, j'ai donc un rassemblement à faire. C'est mon devoir».
Très rapidement dans la soirée, il a reçu le soutien de Manuel Valls, ce que n'ont pas manqué de rappeler toute la soirée les proches de Martine Aubry, tandis que la première secrétaire sortante du PS a martelé dans son discours: «Face à la droite dure, il faut une gauche dure». Hollande va-t-il alors se faire plus gauche, quand il a mené campagne vers le centre? La question fait débat.
«Il faut en tenir compte, mais en affirmant davantage certaines de nos thématiques qui ont participé du vote pour Montebourg, considère Vincent Peillon. Comme les questions institutionnelles, de territorialisation de l'emploi, de renouvellement de la politique. Il faut que François affirme plus clairement sa volonté de changement». «Il faut entendre ce qui s'est dit au premier tour, mais en gardant notre cohérence», juge Stéphane Le Foll.
Une autre conseiller de Hollande préfère noter que «la participation va s'amplifier au second tour» et qu'il y aura«une prime au vainqueur» du premier tour. Lui défend l'idée qu'«aucun candidat n'est propriétaire de ses voix. Rappelez-vous au congrès de Reims: Hamon avait apppelé à voter Aubry, et la moitié de ses voix sont allées vers Royal!»
La maire de Lille devrait de son côté affirmer davantage une ligne à gauche. Et beaucoup dans l'entourage de Benoît Hamon espère que leur championne va muscler sa gauche, notamment lors du débat de mercredi, sans doute décisif.«J'ai fait le congrès de Reims sur une ligne semblable à celle d'Arnaud, confie Benoît Hamon. Je vois que ces idées prospèrent, et deviennent incontournables, notamment sur les taxes à l'entrée de l'Europe, la lutte contre les licenciements ou une réorientation européenne».
Un autre responsable de l'aile gauche du PS, rangé derrière Aubry et quelque peu marri de voir Montebourg occuper aujourd'hui leur espace, constate: «Quelque part, il arrive à faire pencher à gauche Aubry de l'extérieur, là où on avait un peu de mal à y arriver de l'intérieur».
«Ceux qui occupent les mêmes postes depuis 20 ans vont devoir nous écouter»
«C'est quand même le seul qui bougeait un peu les lignes.»Le porte-parole d'Arnaud Montebourg, Géraud Guibert, a le sourire. Souvent moqué par ses camarades, et méprisé par les sondages et les médias dominants, le député de Saône-et-Loire a su déjouer les paris en convaincant 17% des électeurs de la primaire à voter pour lui, selon des résultats encore partiels. Et sa victoire est d'abord celle d'une bataille politique de fond: en se posant en candidat de la «démondialisation», il a porté un discours de«transformation profonde» -Montebourg refuse de parler de «rupture»- face à la crise et face à son propre parti.
Le député et président du conseil général de Saône-et-Loire ne s'est d'ailleurs pas privé de railler le PS devant ses partisans réunis dans la salle -tout est dans le symbole- de la Bellevilloise, fondée aux lendemains de la Commune de Paris. Les électeurs ont «bravé les sondages, les chroniques d'Alain Duhamel, d'Alain Minc, et le conformisme intellectuel et politique du PS», a ironisé Montebourg, sous les vivats («On a gagné», «Arnaud, Arnaud»). «Le PS ne peut plus, sans l'appui de la population, gagner une présidentielle. Ceux qui occupent depuis 20 ans les mêmes postes vont devoir maintenant nous écouter», a-t-il encore dit.
Sa victoire politique est double: Montebourg est d'abord un des principaux artisans de la primaire. Secrétaire national à la rénovation depuis l'arrivée de Martine Aubry à Solférino, il avait mis sa démission dans la balance pour contraindre l'appareil socialiste à se prêter à une consultation ouverte à l'ensemble des citoyens. «Au début, on était extrêmement minoritaires, rappelle John Palacin. Or ce soir, ce qui restera dans l'histoire de la gauche, ce sont ces primaires. Quelque chose de majeur a changé pour la gauche. Elle a sans doute trouvé la formule de la victoire sous la Ve République, dans un système qui n'est pas taillé pour elle. C'est un antidote à la Ve République. C'est le premier acte de la VIe République.»
Ensuite, et c'est sans doute là la clé du succès de Montebourg, celui-ci est progressivement parvenu à imposer dans le débat un discours beaucoup plus offensif que les deux finalistes face à la crise: avec la «démondialisation», il n'a cessé de prôner une politique d'affrontement des marchés financiers. Mise sous tutelle des banques, protectionnisme au niveau européen pour protéger l'industrie et promouvoir la mutation écologique de l'économie, capitalisme coopératif: les propositions de Montebourg tranchent. Tout comme lorsqu'il était le seul à vouloir clairement s'affranchir de la promesse de revenir à un déficit de 3% en 2013, ou à rappeler qu'il était le seul des six candidats de la primaire à avoir voté «non» au référendum de 2005.
Montebourg s'était aussi distingué dans l'affaire DSK, demandant très vite à ce que son ancien camarade ne joue plus aucun rôle dans la vie politique, et, bien sûr, dans l'affaire Guérini, puisqu'il avait été l'auteur d'un rapport au vitriol sur la gestion de la fédération des Bouches-du-Rhône, mis au pilon par la direction du PS.
Reste à Montebourg une épineuse équation: que faire au second tour? Il a promis de trancher lundi, au terme d'une réunion avec son équipe de campagne et les responsables départementaux de sa campagne, prévue à 17h. Il devrait annoncer sa décision lors du journal de 20H de France 2. Dimanche soir, le député était extrêmement prudent: «Lundi soir, comme au Vatican, ce sera la fumée blanche, la fumée noire, ou la fumée tricolore... Je ne sais pas quel sera notre choix. Nous essaierons de trouver une bonne solution.»
D'ici là, ses partisans refusent de donner la moindre indication. Et pour cause: durant la campagne, Montebourg n'a eu de cesse de renvoyer dos-à-dos Hollande et Aubry -«bonnet rose et rose bonnet», selon un de ses partisans. Comment alors justifier auprès de ses électeurs un ralliement aux «vielles recettes du passé», sans risquer de se discréditer? Mélenchon alerte déjà, dans son communiqué:«J'espère qu'il n'acceptera aucun marchandages ni arrangements de circonstances».
«L'électorat a voté pour des idées de rénovation, de transformation. On verra ce que les deux candidats en tête ont retenu de tout cela... Il faudra donner des signaux sur le fond. Car sur un scrutin comme celui-là, l'électorat ne sera pas convaincu par des tractations», explique Géraud Guibert. En termes clairs: ce n'est pas un congrès du PS, où la fusion de motions et l'obtention de places dans l'organigramme peut tout (ou presque) faire avaler.
Sur le papier, c'est Martine Aubry qui semble la mieux placée. Avec son «juste échange» (inscrit dans le projet socialiste), sa volonté affichée d'éviter la «gauche molle», la maire de Lille se rapproche davantage du programme de Montebourg quand Hollande a bien davantage joué la carte gestionnaire. «Les primaires, Arnaud les a inventé, mais c'est Martine qui les a faites, appuie le député Christian Paul, ancien compagnon fidèle passé chez Aubry. Au-delà de la magie des mots et du talent de l'articulation théorique, il y a 80% de ce qu'il dit qui est dans le projet socialiste élaboré par la direction aubryste du PS».
Sauf que, sous couvert du off, plusieurs partisans du député de Saône-et-Loire ne cachent pas leur préférence pour l'homme de la synthèse.
L'épine Guérini
Montebourg chez Hollande? En cause: ses relations conflictuelles avec l'équipe Aubry depuis son arrivée à la tête du parti en 2008, sans compter les traces laissées par l'affaire Guérini. «Regardez ce soir (dimanche), elle dit qu'elle ne parlera pas à Arnaud Montebourg mais à ses électeurs... C'est une curieuse manière de négocier!», peste Aquilino Morelle. «Elle ne voulait pas des primaires, elle a suivi Hollande sur l'objectif de déficit à 3% en 2013... Quant à Guérini, on n'a pas entendu la voix de la gauche qu'on voulait», dit aussi John Palacin.
Alors que Montebourg a réalisé plus de 20% des voix à Marseille, l'épineux dossier des Bouches-du-Rhône met mal à l'aise dans le camp Aubry. «C'était difficile pour Aubry, qui avait peu de marges de manœuvre. Il faudrait qu'on s'en occupe vraiment après la primaire», admet Christian Paul.
D'autres proches de Montebourg sont aussi convaincus que si«Aubry ferait sans doute une meilleure présidente, Hollande fera sans doute un meilleur candidat». Car il serait davantage capable de rassembler. «Pour gagner une présidentielle, il faut 50,01% des voix. Pour y parvenir, il faut forcément faire un grand écart et aller chercher d'autres électeurs. Mitterrand l'avait réussi. Cette fois qui est le meilleur? Hollande ou Aubry?», avance Jean-Pierre Guis, élu à Paris. Avant de glisser: «On pourrait imaginer un duo Hollande-Montebourg.»
Mais difficile d'imaginer que les électeurs de Montebourg, bien éloignés du quotidien de la rue de Solférino, comprennent un appel à voter Hollande... A la Bellevilloise, quand ses partisans ont entendu Manuel Valls annoncer son ralliement au député de Corrèze, ils ont bruyamment hué. Alors Montebourg pourrait aussi décider... de ne rien dire. Ou bien d'attendre le débat d'entre-deux-tours. Car il doit jouer finement pour capitaliser sa victoire.
Dimanche, il a appelé ses partisans à «s'organiser dans le parti et à l'extérieur» pour, enfin, réussir à s'inscrire dans le paysage politique. Et ne pas avoir été qu'une étoile filante dans la première primaire ouverte du PS.