Alain Duménil, un homme d'affaires sous haute protection
Condamné mais protégé ! La formule résume la situation pour le moins paradoxale dans laquelle se trouve l’homme d’affaires Alain Duménil. Ancien propriétaire du chausseur de luxe Stéphane Kélian, il vient d’être condamné, lundi 6 février, par la cour d’appel de Grenoble à un an de prison avec sursis et 75.000 euros d'amende pour complicité de banqueroute, pour avoir orchestré la faillite de l'entreprise en 2005. Mais il ne bénéficie par moins de très forts appuis, jusque dans les sommets de l’Etat, puisque le Fonds stratégique d’investissement (FSI) vient de lui débloquer 10 millions d’euros d’apports publics, au profit d’une autre entreprise. Il entretient, en outre une relation de proximité avec le proche de Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux qui, selon nos informations, est venu s’entretenir avec lui peu après que la juridiction eut rendu son arrêt.
L’histoire surprenante d’Alain Duménil, Mediapart l’a déjà détaillée à l’occasion d’une enquête mise en ligne le 15 janvier dernier (lireCaisse des dépôts : le financement qui fait scandale). Nous y racontions qu’Alain Duménil, l’ancien propriétaire de la banque du même nom Duménil-Leblé, venait d’obtenir un apport de 10 millions d’euros d’argent public au profit de l’une de ses sociétés, AD Industrie, spécialisée dans la sous-traitance aéronautique. Dans cet article, nous nous étonnions qu’une telle somme publique soit apportée à un homme d’affaires qui venait quelques mois plus tôt, le 27 janvier 2011, d’être condamné à 12 mois d’emprisonnement avec sursis et 75.000 euros d’amende par le tribunal correctionnel de Valence (Drôme) pour banqueroute.
Nous relevions que le FSI n’était pas favorable à cet apport financier mais avait visiblement obtempéré après que des instructions extérieures lui eurent été données. Cet apport était d’autant plus surprenant qu’Alain Duménil, qui a un contentieux fiscal très important, est résident suisse et que la société holding qui contrôle AD Industrie est une société de droit belge.
Mais depuis nos premières informations, les questions que soulève cet apport d’argent public en faveur de l’homme d’affaires sont devenues encore plus lourdes. A cela, il y a une première raison : la cour d’appel de Grenoble a confirmé à peu de choses près le jugement rendu en première instance. Le 6 février dernier, Alain Duménil a été condamné à la même peine, pour complicité de banqueroute. Or une condamnation pour banqueroute (voir ici les articles du Code pénal) a un aspect infamant, car elle suppose une action frauduleuse.
Avocat de l’homme d’affaires, Me Maurice Lantourne minimise cette condamnation. Il fait valoir que son client a introduit aussitôt un pourvoi en cassation et qu’il est donc toujours à cette heure présumé innocent. Il souligne aussi qu’Alain Duménil a totalement épongé le passif de l’entreprise Kélian, et qu’il n’y a donc pas atteinte aux droits des créanciers.
Il n’empêche ! La question subsiste : qui a tordu le bras au FSI pour qu’il apporte ces 10 millions d’euros à Alain Duménil alors qu’il avait déjà été condamné en première instance ? Avec le recul, il se confirme que le FSI savait naturellement que ce choix d’investissement ferait polémique, si l’affaire venait à être rendue publique. Lors de l’annonce de l’investissement, il a donc été décidé de ne pas masquer le nom d’Alain Duménil. Et lorsque les différentes parties prenantes de l’opération financière se sont retrouvées dans le bureau de M Lantourne pour signer le pacte d’actionnaires, le représentant du FSI a dit publiquement la consigne : « Il faut faire en sorte que Mediapart ou le Canard enchaîné ne l’apprennent pas… ». Me Lantourne assure toutefois qu'il n'a jamais entendue prononcer une telle phrase au cours de l'une des réunions auxquelles il a assisté.
Lors de notre première enquête - car l'opération "black-out" a échoué -, nous avons donc cherché à comprendre qui avait pesé pour que le FSI prenne une décision aussi surprenante. Et en particulier, nous avions évoqué une première hypothèse : un travail de lobbying dans les coulisses du pouvoir d’un réseau d’amis, ayant pour signes distinctifs d’avoir tous fait leur classe dans leur jeunesse à l’extrême droite, avec à leur tête Alain Madelin, qu’Alain Duménil a fait nommer président du conseil de surveillance d’AD Industrie.
Or, en fait, Alain Duménil est un homme d’affaires qui a bien d’autres relations, et beaucoup d’entregent. Pour l’anecdote, on peut ainsi relever que tout résident suisse qu’il soit, il n’en circule pas moins à Paris avec une voiture dont le numéro minéralogique est celui du corps diplomatique de… Madagascar. Renseignement pris auprès de lui-même, Alain Duménil est, aussi surprenant que cela soit…, attaché culturel de ce pays auprès de l’Unesco.
Et puis, il a ses entrées jusque dans le premier cercle de la Sarkozie. Il est en effet intime de Brice Hortefeux, le proche ami de Nicolas Sarkozy. « Non, ce sont nos femmes respectives qui sont amies », rectifient en chœur Alain Duménil et Brice Hortefeux. Alain Duménil ne dément pas toutefois que l’ancien ministre de l’intérieur soit venu lui rendre visite en personne dans ses bureaux parisiens, le mercredi 8 février, soit le surlendemain de sa condamnation en appel. Pour parler de quoi ? Alain Duménil n’a pas, sur ce point, répondu à notre curiosité. Brice Hortefeux, lui, assure qu'il n'entretient aucune relation d'affaires avec Duménil et que ce dernier est juste une connaissance, au demeurant « intéressante ».
Il reste, quoi qu’il en soit, qu’une décision stupéfiante a été prise, engageant 10 millions d’euros d’argent public. Si le FSI a visiblement traîné des pieds, la Caisse des dépôts qui est, avec l’Etat, son actionnaire, a cautionné l’opération. En toute connaissance de cause...