Acquis grâce à l'arbitrage Adidas Bienvenue à bord du yacht de Tapie
« A louer, yacht de luxe, 70,50 mètres, l’un des plus beaux du monde, 25 hommes d’équipage, 615.000 euros par semaine, fioul et restauration à bord en sus, pour croisière de nabab. Pour tout renseignement, s’adresser à Bernard Tapie ». Cette petite annonce est fictive et ne paraîtra que sur Mediapart. Mais tous les éléments factuels qu’elle comprend sont exacts : Bernard Tapie a acquis l’un des yachts les plus luxueux au monde et le met en location quand il ne s’en sert pas pour lui-même. Et l’information est mois anecdotique ou « people » qu’il n’y paraît.
A quelques encablures de l’élection présidentielle, elle mériterait même de faire débat. Car c’est une partie du pactole qu’il a perçu lors du très controversé arbitrage de l’affaire Adidas que Bernard Tapie a investi dans ce palace flottant pour milliardaire. En clair, c’est de l’argent public, sur lequel il a pu mettre la main, grâce à l’intervention dans ce dossier de Nicolas Sarkozy et de son ex-ministre des finances, Christine Lagarde, devenue directrice générale du Fonds monétaire international (FMI).
L’affaire de ce yacht mérite donc d’être contée par le menu, car elle permet aux contribuables, qui ont financé les 403 millions d’euros alloués à Bernard Tapie lors de cet arbitrage, dont 304 millions d’euros lui sont revenus en net dans sa poche, de savoir ce qu’est devenu leur argent : il s’est évaporé vers des contrées ensoleillées où des personnages richissimes peuvent dépenser en une journée ce que le commun des salariés ne peut pas accumuler, le plus souvent, en une vie entière de labeur.
C’est Le Canard enchaîné, en septembre 2010, qui a le premier révélé que Bernard Tapie avait jeté son dévolu sur un yacht, peu de temps après avoir perçu une partie des dédommagements qui lui avaient été alloués, lors de l’arbitrage Adidas. Mais le protégé de Nicolas Sarkozy a vite fait savoir qu’il avait l’intention de réhabiliter le navire, puis de le revendre. On a donc alors pu penser qu’il s’agissait, en quelque sorte, d’un investissement, dont l’ex-homme d’affaires espérait une belle plus-value. Au total, l’information n’a donc pas fait beaucoup de bruit. Elle a prospéré un peu sur Internet, mais guère dans les grands journaux. Cette histoire du yacht, la voici donc dans son détail, telle qu’il est aujourd’hui possible de la reconstituer.
Dans le courant de l’année 2009, Bernard Tapie redevient un homme richissime. Grâce à ce scandaleux arbitrage – qui vaut depuis à Christine Lagarde de faire l’objet d’une enquête de la Commission d’instruction de la Cour de justice de la République pour complicité de détournement de fonds public –, il a déjà perçu une partie des indemnités prévues par la sentence. Il reçoit, en particulier, très tôt, une enveloppe de 45 millions d’euros. Il s’agit du montant de l’indemnité attribuée par les arbitres au titre du préjudice moral – une somme fabuleuse qui suscite à bon droit à l’époque l’indignation de l’opinion car elle est sans précédent dans l’histoire judiciaire française. Victime d’une affreuse erreur judiciaire qui l’a conduit à faire 15 ans de prison, le jeune apprenti pâtissier, Patrick Dils, n’a reçu, à titre de comparaison, qu'un million d’euros de dédommagement. Or, cette somme de 45 millions d’euros perçue par Bernard Tapie présente de surcroît une singularité : elle n’est pas imposable. Bernard Tapie peut donc sur-le-champ en faire l’usage qu’il veut.
Est-ce donc cette somme qu’il utilise aussitôt pour acheter l’un des plus beaux yachts du monde ? La coïncidence en termes de date est en tout cas troublante : dans le courant de l’année 2009, Bernard Tapie achète un yacht dénommé Bodicea pour une somme qui avoisine 40 millions d’euros – soit pas loin du montant de l’indemnité du préjudice moral – alors qu’il a été mis en vente dans un premier temps à environ 70 millions d’euros.
Construit par les chantiers Amel en 1999, aux Pays-Bas, le navire est déjà parmi les plus luxueux qui existent à l’époque dans cette catégorie. Long de 70,50 mètres, et nécessitant un équipage de 25 hommes, il est dans un premier temps la propriété d’un magnat de la presse en Australie, un dénommé Reg Grundy.
Mais quand il en fait l’acquisition, Bernard Tapie décide d’engager des travaux considérables pour le réhabiliter de fond en comble, dans le courant de l’année 2010. Selon les sites internets spécialisés, c’est l’architecte naval d’intérieur « studio Sterling Scott » de Monaco et Terence Disdale qui sont chargés des travaux d’intérieur, la refonte de l’ensemble étant conduite sur le chantier naval italien Amico. A l’époque, des sites Internet ont même publié des photos du chantier de réhabilitation : en voici une.
Et pour finir, c’est un navire encore plus luxueux qui a vu le jour, sous le nom un brin provocateur de Reborn – en français : « Renaissance ». Comprenant cinq ponts, une piscine, un spa, des salons tapageurs au luxe clinquant style nouveau riche tape-à-l’œil, de nombreuses cabines s’apparentant à des bonbonnières pour recevoir des invités – quatorze officiellement mais qui visiblement ont l’habitude de prendre leurs aises –, il est devenu un palace flottant pour milliardaire désœuvré. On peut ci-dessous en faire la visite virtuelle.
Selon les spécialistes, ce bateau était, avant même sa réhabilitation, le quatre-vingt-dix-septième plus beau yacht au monde. On peut consulter ici la liste des 100 yachts les plus gros.
Grâce à Nicolas Sarkozy, qui lui a permis de mettre la main sur 304 millions d’euros d’argent public, Bernard Tapie figure donc en très riche compagnie. Le plus beau des yachts au monde est ainsi la propriété de l’oligarque russe Roman Abramovitch. Et hormis Bernard Tapie, aucune autre grande fortune française ne figure dans ce gotha des cent plus beaux yachts du monde.
Et c’est ainsi que, dans le courant de l’année 2010, le Reborn, refait à neuf, peut reprendre la mer. Battant désormais pavillon non plus des îles Caïmans mais de l’île de Man – un paradis fiscal tout aussi accueillant pour les grandes fortunes –, et ayant visiblement Gênes, en Italie, comme port d’attache, il peut donc être utilisé à sa guise par Bernard Tapie. On peut d’ailleurs sans grande difficulté localiser le bateau sur un site Internet spécialisé. Tous les navires de cette taille disposent en effet d’une immatriculation à l’Organisation maritime internationale, dite immatriculation IMO (dans le cas du « Reborn », c’est le no 1006128) et d’un numéro MMSI (identification de tous ses équipements radios et de signalisation, qui dans ce cas est le no 235075304). Ce dernier numéro permet aux dispositifs de localisation des navires de type AIS (pour Automatic identification system), de le localiser et de l’identifier en temps réel.
Il est donc possible de savoir en permanence où se trouve leReborn. Pour cela, il suffit d’aller sur le site Internet Marinetraffic.com qui dispose en permanence de ces données. Au moment où nous écrivions cette enquête, le Reborn était ainsi à l’ancre dans le port de Gênes, en Italie, son port d’attache, comme on peut le constater ici.
Le même site Internet présente pour ses visiteurs un autre intérêt : en cliquant sur un lien, on peut découvrir l’historique des déplacements de chaque navire. Dans le cas du Reborn, on peut donc constater qu’il a ces derniers temps arpenté en tous sens la Méditerranée. Car bien sûr, Bernard Tapie se sert de son nouveau « joujou » pour oligarque. Je peux moi-même en témoigner. Recevant dans le courant du mois d’août 2011 un appel téléphonique de Bernard Tapie pour parler des suites de l’arbitrage et des turbulences judiciaires dans lesquelles était prise Christine Lagarde, j’avais du mal à entendre ce qu’il me disait.
« J’affronte une tempête, me dit-il.
— Oui, je sais, et cela fait des années… », lui répondis-je, me méprenant, et ne comprenant pas qu’il était à bord d’un bateau. En l’occurrence à bord du Reborn.
Mais selon les informations que j’ai pu recueillir, Bernard Tapie offre aussi à la location son superbe navire. D’où ces trajets innombrables du Reborn que l’on peut relever sur le site spécialisé. Qui veut partir en excursion sur le bateau de l’ex-homme d’affaires peut donc faire ses réservations en ligne. Pour découvrir les conditions de location, rien d’ailleurs de plus simple : on peut faire la réservation en ligne sur ce site Internet. On y découvre les conditions de location. C’est donc là que l’on s'avise, comme la capture d’écran ci-contre l’atteste, que la semaine de location duReborn est comprise entre 570.000 euros et 615.000 euros la semaine.
Mais si, sur cette page, on prend soin de remplir l’encadré « Superyacht Reborn enquiry » et que l’on clique ensuite sur l’onglet « send à quick enquiry », on reçoit dans les instants qui suivent un mail qui apporte quelques précisions sur la location. On y apprend ainsi que le montant de 615.000 euros la semaine, applicable vraisemblablement en haute saison, comprend le montant de la location du bateau avec son équipage, mais pas le fioul ni la restauration ou les boissons. Or comme il est vraisemblable sur ce genre d’embarcation que le champagne doit couler à flots, le coût total doit être considérablement supérieur. Le site ne donne pas de précision, mais indique que le coût total pourrait s’en trouver majoré d’environ 30 %.
En clair, une petite escapade, en toute simplicité, sur le yacht de Bernard Tapie coûte au bas mot 800.000 euros la semaine. Ce qui correspond aux salaires net mensuel de 729 salariés payés au Smic. Grâce à son ami Nicolas Sarkozy, Bernard Tapie a donc pu s’offrir le yacht le plus prestigieux détenu par un homme d’affaires français. Par contraste, les autres oligarques du capitalisme du Fouquet’s font pâle figure. Le célèbre navire Paloma qui est la propriété de Vincent Bolloré, et à bord duquel Nicolas Sarkozy a embarqué au lendemain du second tour de l’élection présidentielle, en mai 2007, ce qui a suscité les controverses que l’on sait, n’est long en effet que de 60 mètres, soit plus de dix mètres de moins que le Reborn.
Et l’autre ami proche de Nicolas Sarkozy, Martin Bouygues (son témoin de mariage avec Carla et le parrain de son fils Louis) n’a pu s’offrir, comme l’a révélé le magazineCapital, qu’un yacht de 62,5 mètres, soit 8 mètres de moins que celui de Bernard Tapie, même si c’est pour un montant d’acquisition plus élévé, atteignant 65 millions d’euros.
C’est dire, dans tous les cas de figure, que cette affaire de yachts pour milliardaire est révélatrice. C’est une sorte de concentré de la présidence Sarkozy et des dérives qu’elle a générées. Mais, symbole pour symbole, c’est évidemment le palace flottant de Bernard Tapie qui retient le plus l’attention. Car ce sont 403 millions d’euros publics qui y ont été engloutis…
Au début du second septennat de François Mitterrand, le publicitaire Jacques Séguéla avait remercié le ministre des finances Pierre Bérégovoy des scandaleux allègements d'impôts au profit des plus riches dans les DOM-TOM en baptisant son yacht MerciBéré.Dans cette innquiétante tradition, le yacht de de Bernard Tapie devrait s'appeler non pas le Reborn mais MerciSarko.