Wikileaks: oui, évidemment, mais ...
04 Décembre 2010 Par François Bonnet & Thomas Cantaloube
Cela fut la semaine Wikileaks. Et celle d'un psychodrame mondial : pensez donc, d'un coup d'un seul, voilà déversée sur la place publique une partie -une partie seulement, nous y reviendrons- de ce qui construit la politique étrangère de l'hyperpuissance américaine ! Avec une dominante : un bruit de guerre, une planète qui n'est pas sortie de l'Après-11 Septembre, des pays qui s'observent dans une course à la prolifération nucléaire, qui anticipent ou prévoient de nouveaux conflits.
Cette seule impression, ce bruit de fond diplomatique, suffit amplement à justifier l'exploitation et la publication encore très partielle -c'est un problème- des 250.000 télégrammes diplomatiques du département d'Etat américain. Non, ce n'est pas « la fin de l'histoire ». Nous vivons dans un monde où les dangers sont autres mais tout aussi multiples avec des instruments de régulation toujours aussi faibles : la consigne d'Hillary Clinton d' « espionner » ou de surveiller au plus près le secrétaire général de l'ONU et son entourage en est une bonne illustration.
Alors faut-il s'indigner de cette fuite géante qui nous fait entrevoir le cœur de la machine politique américaine ? Les responsables politiques de tous les pays l'ont fait, partant à la chasse des hébergeurs de Wikileaks (lire ici), criant à une «atteinte à la souveraineté des Etats» (lire ici), tentant de multiplier les procédures contre son patron, le « sulfureux » voire « le criminel » Julien Assange.
C'est évidemment leur droit, tant le secret est une des conditions de leurs possibilités d'action. Oui, une négociation entre Etats ne peut en toute circonstance se tenir sur la place publique. Mais oui, mille fois oui, la fonction du journalisme est d'élargir toujours plus les champs d'information des citoyens. Deux métiers, deux types de responsabilité, deux fonctions différentes et souvent antagonistes qui contribuent à construire la vitalité d'un espace démocratique.
Il est ainsi consternant de voir voler au secours des politiques ces tenants du « journalisme d'Etat ». « Journalisme au kilo », « vol », « acte terroriste », « irresponsabilité », « ce n'est pas du journalisme », « manœuvre et intoxication » : que n'a-t-on pas entendu dans la bouche d'un certain nombre de journalistes officiels ? Que n'a-t-on pas entendu de confrères simplement frustrés de ne pas avoir eu accès les premiers à ces informations.
Les philosophes à quatre sous vont une fois de plus s'indigner de cette obsession de la transparence, ce « nouveau terrorisme » qui nous menace tous. Tout cela démontre une fois de plus la faiblesse du journalisme français, l'esprit de cour de certains de nos intellectuels estampillés comme tel, bref la faible intensité de notre débat démocratique.
Peut-on juste se permettre de rappeler ce que furent les derniers grands désastres de notre profession et de nos intellectuels médiatiques, qui ne sont pas pour rien dans le discrédit de notre métier : avoir raconté une fausse campagne présidentielle en 2002, en ignorant volontairement le Front national ; avoir raconté une fausse campagne présidentielle en 2007 en taisant la rupture personnelle entre Ségolène Royal et François Hollande, rupture dont on appris -mais par la suite- combien elle pesa lourd dans la conduite de cette campagne. Et faut-il aussi rappeler le cancer de François Mitterrand, tu par de nombreux confrères à la veille de l'élection de 1988, sans parler de son « autre vie privée », avec sa fille Mazarine, un pan privé qui mobilisa pourtant une forte partie de l'appareil d'Etat.
Pour toutes ces raisons, il nous semble utile de revenir sur ces questions. D'autant que Mediapart a, cette année, été fréquemment et parfois violemment mis en cause pour la publication de documents qui n'étaient pas destinés à être rendu publics.
La faux débat de la transparence
Une grande partie du débat à propos des fuites de WikiLeaks s'est centré autour de la question de la transparence. Le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, estime que l'opacité des gouvernements est un obstacle à la démocratie et à des politiques plus morales, assumées par tous les citoyens. Ses détracteurs (les diplomates, les gouvernants et tous les défenseurs de la raison d'État) dénoncent ce culte de la « maison de verre » susceptible de mener à la dictature. "La transparence illimitée, c'est la Chine de Mao", estime Hubert Védrine (lire et voir ici), ancien ministre des affaires étrangères. D'autres critiques se placent également sur un plan purement pratique : si les diplomates n'ont pas la garantie d'un minimum de secret, ils ne peuvent plus opérer.
Cette question de la transparence est un leurre. Les journalistes ont pour fonction de rechercher de l'information. Mais ils savent aussi qu'il faut parfois dissimuler pour protéger (une source, un détail, un événement). La véritable question est celle de la responsabilité des médias, à la fois à l'égard de leurs sources, mais surtout à l'égard du public qu'ils ont pour vocation d'informer. Trop de journalistes ont pris l'habitude de garder pour eux les confidences et les petits secrets qu'ils reçoivent et qui permettraient une meilleure compréhension de l'actualité. Leur déférence à l'égard des puissants devient bien plus grande que celle due à leurs concitoyens.
Quant aux gouvernants qui plaident pour le secret, ils sont souvent les premiers à faire « fuiter » des informations et des documents vers les journalistes. Les meilleurs le font dans un souci « démocratique » de communication indirecte ; les plus mauvais, dans un souci de manipulation, en ne révélant que ce qui sert leurs intérêts. Dans les deux cas, ce qui gêne ces sources, c'est que l'on puisse les identifier. Il y a donc une forme d'hypocrisie à défendre le secret au nom de la « raison d'État », quand il ne s'agît en fait que de garantir son propre double-jeu.
L'agenda de WikiLeaks
S'il y a un souci avec les révélations de WikiLeaks, c'est dans la manière dont ces « fuites » ont été distillées. La collaboration avec cinq grands journaux respectés semble logique (même s'il semble que le New York Times n'a pas vraiment été associé cette fois-ci), mais elle pose néanmoins sont lot de problèmes. Tout d'abord, en choisissant de partager les documents dont il est destinataire, le site Wikileaks admet son impuissance à faire œuvre journalistique. Dans le fameux « data journalism » (journalisme de données) dont il se prévaut, Wikileaks n'a que les données ; le journalisme, il le sous-traite. Du coup, il délègue sa responsabilité.
Vient ensuite le second problème. Parce que seulement une poignée de médias ont accès aux câbles diplomatiques, il y a la tentation de sur-jouer le scoop. De crier « inédit ! » et « révélations ! » quand les informations contenues dans ces documents ont déjà été publiées, sous une autre forme, dans ces mêmes journaux. Wikileaks est conscient de cela et en joue pour assurer sa propre promotion.
Même si le journalisme est parfois l'école de la répétition, il y a quelque chose de déprimant à voir des médias présenter comme nouvelles majeures des informations déjà publiées il y a quelques années. On pense là au tropisme « bushien » de Sarkozy, à l'inimitié entre l'Arabie Saoudite et l'Iran, aux pressions israéliennes sur la Maison-Blanche, etc. : tout ce qui figure dans ces câbles était déjà « sorti » dans la presse grâce à des enquêtes journalistiques, souvent alimentées auprès de ces mêmes sources diplomatiques. « L'opération WikiLeaks » pousse ainsi certains journaux à passer leur travail antérieur sou silence pour pouvoir crier au scoop.
Le troisième problème est celui posé aux autres journalistes. WikiLeaks ayant choisi de publier au compte-goutte les documents originaux, l'ensemble des médias, à l'exception des cinq partenaires, en est réduit à faire de la synthèse de résumé, sans avoir accès au matériau d'origine. Ce n'est jamais une situation confortable, car elle empêche la vérification et le recoupement par des tiers, le tri, la hiérarchisation et la contextualisation d'informations, ce qui est l'essence du travail collectif des médias dans une démocratie.
L'angle mort
Les fuites de Wikileaks posent un risque. Non pas celui de saboter la diplomatie - c'est absurde, les émissaires des Etats-Unis ne vont pas cesser de faire leur travail. Ni celui de voir les communications gouvernementales devenir encore plus secrètes - c'est un acquis, les pays renforcent déjà leurs systèmes de sécurité.
Mais elles font courir le risque de croire que ces mémos représentent toute la diplomatie d'un pays. Donald Rumsfeld, le secrétaire à la défense de George W. Bush avait un jour eu cette phrase : « Il y a les choses que l'on sait que l'on sait. Il y a les choses que l'on sait que l'on ne sait pas. Mais il y aussi les choses que l'on ne sait pas que l'on ne sait pas. » Or, ce sont ces dernières les plus périlleuses.
Le soldat Manning, qui a (probablement) piraté ces documents secrets, n'a eu accès qu'à une partie des échanges diplomatiques et militaires américains. Quelle partie ? On ne le sait pas. Mais elle est probablement plus proche de 10% que de 90%, même sur ces dernières années, les plus représentées. Comme l'a dit un commentateur américain : « Ne vous attendez pas à apprendre qui a tué Kennedy ! » Les câbles les plus secrets, donc a priori les plus sensibles, n'ont jamais quitté les ordinateurs de l'Oncle Sam. Or ce sont dans ces télégrammes classés « top secret », et que ne dévoile pas Wikileaks, que se discutent et se traitent les problèmes les plus sensibles.
Il est également fréquent qu'un mémo à un moment donné soit ensuite contredit par un autre quelques mois plus tard. Mais si l'on n'a accès qu'au premier, on a vite fait de tirer de mauvaises conclusions sur le sens d'une politique ou la qualité d'un diplomate. Là est le danger principal de cette masse de documents : elle ne peut être contextualisée et véritablement jugée à sa juste valeur.
Hillary Clinton et le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, le 18 mars 2010.© (Maison Blanche)
De surcroît, une majorité de décisions se prennent désormais oralement. Aux Etats-Unis en particulier, un certain nombre de fuites et d'enquêtes judiciaires ces dernières décennies ont particulièrement échaudé la Maison-Blanche. Du coup, les décisions et les avis importants du président n'ont lieu qu'au cours de conversations avec ses proches conseillers.
Depuis les scandales des années 1970 et 1980, le locataire de la Maison-Blanche doit maintenir une « plausible deniability », c'est-à-dire sa capacité de pouvoir dire « je n'ai pas été informé », ou bien « mon ordre a été mal compris ». Toute la volonté de transparence de Julian Assange et tous les câbles diplomatiques du monde ne permettront pas de comprendre ce qui se joue entre une poignée de conseillers et de dirigeants au moment de prendre une décision, même la plus bénigne.
Le détail révélateur
Doit-on pour autant en conclure que les trésors de WikiLeaks ne sont que monnaie de singe pour le reste de la planète ? Certainement pas. Ces mémos sont une source remarquable de détails et de pistes d'exploration pour les citoyens, les journalistes et les historiens. Les notes de la rencontre entre Michel Rocard et l'ambassadeur américain Craig Stappeleton en octobre 2005, par exemple, sont éclairantes sur la manière dont certains, au Parti socialiste, voient la guerre d'Irak et la relation avec les Etats-Unis à ce moment-là : une position de « ni-ni » guère glorieuse. Ces mémos ouvrent aussi des fenêtres sur le caractère de certains hommes publics (la vanité de Rocard, toujours dans le même document).
Toujours pour rester sur les câbles concernant l'Hexagone, on note aussi l'espèce de duplicité froide qui caractérise l'alors ministre de la défense Hervé Morin. Alors que son homologue américain Robert Gates s'inquiète du message que risque de faire passer la France, dans la foulée de l'invasion de la Géorgie, en vendant des navires Mistral à la Russie, Morin explique qu'il a effectivement tout fait pour que cette vente ait lieu, mais qu'elle n'aura pas de conséquence puisque la marine russe est de toute manière en pitoyable état.
Ces mémos permettent aussi à quelques pépites d'émerger. Un exemple : depuis une semaine des confrères russes nous appellent. Eux plus que d'autres sont à la recherche des télégrammes de l'ambassade des Etats-Unis à Moscou. Car le verrouillage total de l'information par le pouvoir russe vient de voler en éclats. Ce qui se disait à Moscou sans pouvoir être documenté l'est désormais sur certains points. Le degré extravagant de corruption du pays et de sa haute administration ; la fortune personnelle de Vladimir Poutine ; les créations de sociétés en Suisse chargées de gérer les exportations pétrolières de la Russie. Des preuves manquent souvent : mais les pistes sont tracées et c'est l'ensemble d'un régime qui est ainsi dévoilé à la société russe.
Alors, fallait-il publier ces informations piratées obtenues par WikiLeaks ? Oui, bien sûr. Mais il ne faut surtout pas les prendre pour ce qu'elles ne sont pas. Elles ne sont qu'une parcelle de ce qui est nécessaire pour décrypter une politique. Elles ne sauraient satisfaire ni les citoyens, qui doivent persister à demander des comptes à leurs représentants ; ni les journalistes qui doivent continuer à enquêter ; ni les historiens qui devront fouiller ailleurs que sur les serveurs de WikiLeaks.