15 mai 2012, un ennui revigorant

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Un président trop normal. Un premier ministre plus que trop normal. Un décorum républicain a minima. Pas de sac Prada, encore moins d’images people. Quelques petits bains de foule mais pas trop. De l’émotion, par intermittence seulement. De la pluie mais un peu de soleil. Des discours, mais point trop longs, des hommages mais mesurés, des costumes tirebouchonnés sous la pluie, une Citroën aussi quelconque qu’une Citroën... Bref, ce mardi 15 mai fut d’une affreuse banalité. Et cela fait du bien. L’ennui et l’absence de surprise sont parfois revigorants.

Salutations sur le perron de l'Elysée.Salutations sur le perron de l'Elysée.© (Reuters)

Il le fallait pour cette journée d’installation du nouveau pouvoir et l’investiture du deuxième président de gauche de la Ve République. Il y a trente ans, l’arrivée de François Mitterrand à l’Élysée fut un basculement, une immense vague, celle du peuple de gauche enfin autorisé à gouverner après vingt-trois années de droite au pouvoir. Et une image résume ce mai 1981 : une foule se pressant dans la liesse rue Soufflot, tandis que le président gagnait le Panthéon pour honorer Jean Jaurès, Jean Moulin et Victor Schœlcher.

En écho, cette journée de mai 2012 vit le nouveau président sous une bâche plastique hâtivement dressée dans le jardin des Tuileries rendre un hommage limité à Jules Ferry, Jules Ferry, le père de l’école républicaine et non le chantre de la colonisation, cela fut dit d’emblée comme pour alléger le poids des références et pousser les grands ancêtres. Économie des mots, des dispositifs, des foules. Le symbole de ce 5 mai devait être autre : non dans la convocation à grands coups de flonflons et guirlandes d’une Histoire mythifiée, mais dans la mise en scène de rencontres et d’écoute. Avec les invités de l’Élysée, tous salués, avec les Parisiens rassemblés devant l’Hôtel de Ville ou reçus dans la salle des fêtes, avec les chercheurs de l’Institut Marie Curie.

« Sobriété, simplicité », fut-il répété toute la journée. Il s’agissait bien sûr et surtout d’effacer les images d’il y a cinq ans. Celles de Nicolas Sarkozy qui fit de sa cérémonie d’investiture un album photo familial avec enluminures et un grand livre clinquant où l’élu occupait toutes les pages. Le bling-bling naissait alors, dans la foulée de l’escapade sur le yacht de Vincent Bolloré. Il n’était, ce jour de mai 2007, nullement question de politique mais de réussite d’un homme, de son succès et de sa gloire personnelle rejaillissant sur ces seuls proches.

Autre message cette fois en direct de l’Élysée : ce fut l’hommage maîtrisé à la bonne vieille et pesante République, cette assemblée mâle d’hommes blancs de plus de 60 ans à peine égayée de quelques femmes. Les élus, les « corps intermédiaires », les personnalités méritantes, ces dignitaires totalisant un demi-siècle de vie publique au compteur : là encore, c’est la « normalité » d’un système politique qui était mise en scène, au risque de souligner son décalage grandissant d’avec les réalités sociales. L’hommage aux anciens, au risque de paraître définitivement hors du temps…

Pour parer l’obstacle, il fallait donc faire de la politique et parler court et net. Cela fut fait lors du discours d’investiture qui, loin du tralala cérémonial et des guimauves courtoises, remit sur ses pieds les vrais enjeux de cette présidence.

En 2007, un Nicolas Sarkozy grandiloquent avait parlé valeurs et exigences. Certaines phrases résonnent aujourd’hui étrangement :« Exigence de respecter la parole donnée et de tenir les engagements parce que jamais la confiance n'a été aussi ébranlée, aussi fragile. Exigence morale parce que jamais la crise des valeurs n'a été aussi profonde, parce que jamais le besoin de retrouver des repères n'a été aussi fort », disait-il alors (l’intégralité de son discours est à retrouver ici)

Cinq ans plus tard, nous sommes dans le concret et le cruel. Tant pis pour Nicolas Sarkozy, balayé d’un peu aimable « à qui j'adresse des vœux pour la nouvelle vie qui s'ouvre devant lui », quand tous les autres présidents de la Ve eurent droit à un bref bilan laudateur de leur action. Vite franchis les passages obligés de ce type de discours, il fallait en revenir au programme et aux engagements, rappelés à l’Élysée comme devant la statue de Jules Ferry.

« Redresser la France dans la justice », comme mot d’ordre. Et le rappel pour ceux qui déjà pourrait douter des propositions de campagne : 60 000 postes dans l’éducation nationale, rétablissement de la formation des enseignants et un hommage appuyé « au courage de tous les personnels de l'éducation nationale ». Indépendance de la justice, formation professionnelle des jeunes, encadrement des règles de nomination des responsables publics…

Plus encore que la répétition des 60 propositions de son programme, il faut donner acte à François Hollande d’avoir insisté sur l’essentiel : la fin de l’hyperprésidence, la maîtrise partagée d’institutions qui organisent l’impunité et la toute puissance d’un homme. C’est la condition de la « confiance », maître mot de ce premier discours (l'intégralité du discours est à lire sous l'onglet "Prolonger").

« Je ne déciderai pas de tout, pour tous et partout. Le pouvoir au sommet de l'État sera exercé avec dignité et simplicité, avec une grande ambition pour le pays. Et une scrupuleuse sobriété dans les comportements », a insisté le nouveau président. Le simple rappel de l’article 20 de la Constitution, que « le gouvernement détermine et conduit la politique de la nation », ou que « le Parlement sera respecté dans ses droits » sont du coup apparu comme une innovation… État impartial, démocratie locale, démocratie sociale, démocratie citoyenne affirmées, nouvelle décentralisation promise. Tout a été dit de ce qui – si ces engagements sont tenus – annonce une douce révolution institutionnelle.

Il faut prendre au mot ce premier discours présidentiel, tant les preuves devront être nombreuses à fournir après cinq années de sarkozysme mais aussi quatorze années de mitterrandisme qui s’engloutirent dans la toute puissance irresponsable de la fonction présidentielle. François Hollande le devra d’autant plus qu’il a toutes les chances de se retrouver dans une situation que seule la droite a jusqu’alors connue : le contrôle des deux chambres du Parlement, le Sénat et l’Assemblée nationale, si une majorité de députés lui est accordée, ce qui est probable.

Dès ce mardi, la toute puissance guettait au coin de la salle des fêtes de l’Élysée : Hollande et ses deux proches de toujours, Jean-Pierre Bel, désormais président du Sénat ; Jean-Marc Ayrault, désormais premier ministre.

« Quelqu’un en qui j’ai pleine confiance et avec qui je m’entends », avait dit il y a quelques semaines celui qui était candidat socialiste, invité à dresser le portrait robot de son premier ministre. En 1997, Jean-Marc Ayrault prend la présidence du groupe socialiste à l’Assemblée quand François Hollande se voit confier le PS par Lionel Jospin. Pendant plus de dix ans, les deux hommes travaillent main dans la main. Réformistes modérés ou modérés réformateurs, c’est selon, les deux hommes exécrent la radicalité, abhorrent les conflits, excellent aux compromis et aux manœuvres : et il en a fallu pour tenir pendant onze ans le PS et quinze ans le groupe de députés PS. 

Jamais nommés ministres, éloignés des bruyantes et flamboyantes carrières nationales (à la mode Tapie, Kouchner), les deux hommes se sont aussi construits dans le local, ce socialisme municipal ou de conseil général (à Nantes, à Tulle, en Corrèze, en Loire Atlantique) dont le PS a semblé un temps faire un horizon indépassable. La similitude des parcours et des convictions ne laissent pas entrevoir de court-circuit entre l’Élysée et Matignon. Le risque, la diversité, le pluralisme, le débat, l’expérimentation en souffriront.

C’est donc le défi immédiatement posé aux deux hommes : se dégager des vieilles pratiques, des automatismes et des habitudes pour inscrire dans la pratique du pouvoir de véritables contrepoids. Par un gouvernement divers, par une majorité parlementaire plurielle, ce sont des conditions de base. Par un acharnement déterminé à partager et à déléguer : ce type d’engagement, pris au premier jour, est généralement oublié au second. S’il ne l’était pas, cette journée voulue comme ordinaire du 5 mai 2012 en annoncerait d’autres qui ne le seraient pas.

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Publié dans HOLLANDE

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