Woerth: le traitement de faveur qui fâche policiers et magistrats
29 Juillet 2010 Par
Un mois et demi après les premièresrévélations de Mediapart, Eric Woerth a été entendu, jeudi 29 juillet, par la brigade financière dans les multiples volets de l'affaire Bettencourt qui le concernent, qu'il s'agisse des soupçons de financement politique occulte ou des conditions dans lesquelles sa femme, Florence, a été embauchée au service de Liliane Bettencourt.
Eric Woerth a été entendu sous le statut du témoin dans le cadre de plusieurs enquêtes préliminaires dirigées par le procureur de Nanterre, Philippe Courroye. L'audition, qui a commencé vers 9 heures du matin, a pris fin peu avant 17 heures.
S'il est encore trop tôt pour connaître la teneur exacte des déclarations de M. Woerth aux enquêteurs (ni, d'ailleurs, la tournure des questions qui lui ont été posées par les policiers), il est déjà un constat qui suscite bien des interrogations chez de nombreux magistrats et policiers.
Contrairement à d'autres protagonistes clés du dossier, l'actuel ministre du travail a été entendu non pas dans les locaux de la brigade financière, rue du Château-des-Rentiers, à Paris, mais... à son ministère, rue de Grenelle. Et ce à la demande de M. Woerth lui-même. Un traitement de faveur dont la force symbolique ne trompe pas. En acceptant de se déplacer, les policiers se sont mis, même inconsciemment, en position d'“infériorité”, ce qui n'aurait évidemment pas été le cas s'ils avaient pu questionner le ministre dans leurs locaux. Son épouse, Florence Woerth, avait du reste été contrainte de se déplacer au siège de la PJ parisienne.
«Cela m'a toujours choqué même si c'est une pratique de police qui n'est pas rare, que ce soit pour des ministres ou pour des chefs d'entreprise»,réagit Clarisse Taron, la présidente du Syndicat de la magistrature. Selon la magistrate, procureure adjointe à Metz, ce type de diligences relève des«aménagements policiers et judiciaires pour ceux que l'on considère du même monde. Ce sont des petites fleurs pour des gens importants, des gens de bonne compagnie», se désole la présidente du SM, qui n'hésite pas à parler de «justice de classe».
Le sentiment est partagé au sein du principal syndicat des gradés et gardiens de la paix de la police nationale, Unité SGP Police FO. «Cela donne vraiment l'impression qu'il y a les manants et les puissants», considère Yannick Danio, délégué national du syndicat. «Le principe d'égalité, toutes considérations confondues, n'est absolument pas respecté dans cette affaire. Ne serait-ce que vis-à-vis de la femme du ministre, qui s'est déplacée à la brigade financière quand elle a été entendue», poursuit le policier.
«Autant pour Madame Bettencourt, qui est dans un âge avancé, on peut comprendre que les policiers se déplacent chez elle pour l'interroger, mais M. Woerth est un ministre bien portant...», explique M. Danio.
Avant Eric Woerth, un autre homme politique célèbre avait eu la chance de “choisir son terrain”: Jacques Chirac. Mais les deux cas sont difficilement comparables. D'abord, il n'est pas illogique qu'un ancien chef de l'Etat, lui-même institutionnellement protégé de la justice, bénéficie d'un statut particulier. D'autre part, en l'espèce, il est de notoriété publique que la santé de M. Chirac (77 ans), depuis qu'il a quitté le pouvoir, ne cesse de susciter l'inquiétude de ses proches, et mérite à tout le moins certains égards.
Cela étant, entre 2007 et 2009, M. Chirac s'est tout de même rendu, sans rechigner, au pôle financier du tribunal de Paris, où il a été interrogé à de nombreuses reprises par la juge Xavière Simeoni, qui l'a finalement renvoyé en correctionnelle au terme de son enquête sur les chargés de mission de la Ville de Paris, en octobre 2009.
Dans un autre volet de l'enquête, instruit à Nanterre, le juge Alain Philibeaux avait lui accepté, en juillet 2007, d'interroger M. Chirac, en qualité de témoin assisté, dans ses bureaux, rue de Lille. Le successeur de M. Philibeaux, le juge Jacques Gazeaux, choisit quant à lui un “terrain neutre”, en l'occurrence les locaux du médiateur de la République, à Paris, afin de signifier à M. Chirac, en décembre 2009, sa mise en examen pour «prise illégale d'intérêts».
Il s'agissait alors pour l'ancien maire de Paris d'éviter photographes et cameramen. Surtout, il s'était agi d'une audition de pure forme (20 minutes seulement!), l'enquête étant achevée depuis longtemps. Rien de comparable avec la situation de M. Woerth donc.
On rappellera aussi, pour souligner l'incontestable traitement de faveur accordé au ministre du travail, que Julien Dray, visé lui aussi par une enquête préliminaire – du parquet de Paris – avait été longuement entendu... au siège de la brigade financière, tout député qu'il fût.
Le procureur de Nanterre, Philippe Courroye, qui eut l'occasion de convoquer ou faire convoquer ministres et anciens ministres lorsqu'il était juge d'instruction, est d'ailleurs bien placé pour savoir que leur statut ne leur conférait aucun droit particulier quant au lieu de leur audition.
M. Courroye convoqua ainsi comme témoins, en 2002, dans son cabinet, Hubert Védrine et Pierre Moscovici, alors respectivement ministre des affaires étrangères et des affaires européennes, dans le cadre de l'enquête sur les ventes d'armes vers l'Angola.
C'est également dans les locaux du pôle financier que M. Courroye signifia, en janvier 2004, sa mise en examen au secrétaire d'Etat aux programmes immobiliers de la justice, Pierre Bédier. Ironie de l'histoire, M. Bédier avait été mis en examen puis renvoyé devant le tribunal correctionnel (qui le condamna) par M. Courroye pour avoir perçu des enveloppes en espèces d'un entrepreneur. M. Bédier avait notamment été dénoncé par... le comptable de ce dernier.
Cela n'est pas sans rappeler l'affaire Bettencourt/Woerth. Le témoin qui a livré le témoignage le plus compromettant dans le volet politico-financier de l'affaire est l'ancienne comptable des époux Bettencourt. Que ce soit à la police ou à Mediapart, Claire Thibout a notamment fait des déclarations spectaculaires évoquant un possible financement occulte, en 2007, de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, dont Eric Woerth était le trésorier.
L'ex-comptable a, à plusieurs reprises, affirmé avoir été sollicitée début 2007 par le gestionnaire de fortune de Mme Bettencourt, Patrice de Maistre, qui lui aurait réclamé 150.000 euros en espèces pour les remettre à Eric Woerth, et ce afin de financer – illicitement – la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy.
Depuis ces déclarations, Claire Thibout est, selon son avocat, l'objet «d'un harcèlement judiciaire». L'ex-comptable, devenue un témoin gênant pour le pouvoir en place, a été entendue huit fois par la police en un mois. Du jamais vu. D'abord placée en garde à vue, elle a même été rattrapée sur son lieu de villégiature dans le Gard et reconduite en train, sous escorte policière, pour de nouvelles auditions-marathon à Paris.
En clair, alors qu'elle n'est que témoin, Claire Thibout a été traitée comme une délinquante. Eric Woerth, sur lequel pèse divers soupçons – fondés ou non – a lui eu droit au traitement habituellement réservé aux victimes. Le monde à l'envers, en quelque sorte.
Lors d'une conférence de presse, jeudi en fin de journée, l'avocat d'Eric Woerth a déclaré que son client avait récusé tout soupçon de financement politique occulte. «Avec une vigueur et une énergie particulières, il a nié avoir reçu un quelconque financement politique qui eût été contraire à la loi», a dit Me Jean-Yves Leborgne. «Je pense que la justice (...) dira que les explications d'Eric Woerth le mettent complètement en dehors de la polémique que nous connaissons», a cru pouvoir conclure l'avocat.