Voici venir Juppérator
PAR ANTOINE PERRAUD
Un premier signe nous met sur la piste: l'adoubement, même inconscient, de la puissance américaine. Quand Mme Clinton souhaite à M. Juppé ce dont elle fut privée: la fonction présidentielle...
Un deuxième signe ne trompe pas: Charles de Gaulle avait 67 ans lors de sa prise de pouvoir en 1958. Alain Juppé aura 67 ans l'an prochain...
Un troisième signe s'avère irréfragable: jeudi 29 septembre, le commérage médiatique va redoubler d'ampleur à propos de l'homme désormais providentiel que cherche à se forger la droite. C'est d'abord la fin de l'embargo pour la presse sur le livre de la journaliste du Point Anna Cabana, en librairies le 5 octobre: Juppé, l'orgueil et la vengeance (Flammarion).
Ensuite et surtout, l'intéressé se voit ouvrir par David Pujadas les grandes portes de l'émission «Des paroles et des actes», sur France 2 à l'heure de pointe.
Il n'est pas interdit de comprendre l'hameçon, à défaut d'y mordre. Comment avons-nous pu en arriver là, se demanderont ceux qui ne manquent ni de mémoire ni de jugeote? Voici porté aux nues l'ancien Premier ministre ayant soulevé la France lors de l'hiver 1995! Voici sanctifié le responsable de l'évacuation brutale des sans-papiers de l'église Saint-Bernard à Paris (avec son ministre de l'Intérieur Jean-Louis Debré qui s'est refait itou une virginité)! Voici, en incarnation d'une vision sociale, décente et civilisée, le technocrate rogue et «droit dans [s]es bottes»! Politique rime avec effet d'optique...
Les affaires publiques s'avèrent moins désespérantes que l'amour selon Jacques Lacan: «Donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas» (Séminaire X). La présidentielle va consister à donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui en veut éperdument. À ce jeu, Juppé s'avère le mieux placé à droite.
Dénicher un homme d'État recru d'épreuves relève du vieux réflexe visant à parer la déroute – les socialistes, enivrés par la victoire annoncée, n'ont nul besoin d'exhumer Jospin. L'âge s'est déjà vérifié atout, pour effacer quelque insouciance élyséenne; ainsi gagna Mitterrand contre Giscard.
Alain Juppé, Landais, maire de Bordeaux devenu, symbolise la province – ne pas tenir compte de l'appartement avantageux d'antan rue Jacob, puisque cette résurrection politique se fonde sur l'amnésie. Il amadoue en ces temps de mondialisation. Néanmoins, sa condition de ministre des Affaires étrangères rassérène: il nous dépatouillera des problèmes planétaires. Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, le Quai d'Orsay l'épargne des miasmes intérieurs, si bien que Nicolas Sarkozy lui sert de fusible!
L'apparatchik bardé de diplômes contrariants se métamorphose en expression ascétique de la méritocratie républicaine, seule capable de nous laver des péchés du bling-bling. En 2012, la duperie hâbleuse venue de Neuilly sera proscrite. Tromper son monde provoquait une forme d'admiration canaille en 2007. Cinq ans plus tard, les Français supputent qu'en se moquant du peuple, Nicolas Sarkozy les a inclus dans le lot. L'éblouissement avoué ou inavouable des Gaulois face aux tours de passe-passe, a pris un coup avec l'affaire DSK. La chasse aux piperies est ouverte. À tort ou à raison, le desséchant Juppé donne des gages d'austérité morale
Sarkozy est foutu sauf en cas d'élection!
Si sa réhabilitation se fonde sur notre oublieuse mémoire, elle joue cependant sur nos ressouvenances. «Le meilleur d'entre nous» reflète ce curieux âge d'or attaché à la personne de Jacques Chirac, quand la France immobile et loin des fracas clivants s'approchait d'une médiocrité bienheureuse, qui ferait aujourd'hui défaut. Alain Juppé, seul à pourvoir fédérer Villepin, Bayrou, Raffarin, Borloo, Copé voire Fillon, serait un avant-goût d'union nationale aux yeux des Chimènes gaullo-centristes.
Il bénéficie de surcroît d'une sorte d'avoir moral ciselé avec soin: alors que l'Élysée, cerné par les affaires, organise sa dérobade, le maire de Bordeaux n'a-t-il pas payé cher son refus de fuir ses responsabilités? Enfin, et paradoxalement, le Juppé qui se construit sous nos yeux revêt les habits d'une gente droite, prévenante sinon généreuse, celle d'un Chaban-Delmas fauché dans son ascension présidentielle en 1974. Dans le petit roman national bricolé en urgence, Juppé reprend donc le flambeau de celui que son mentor Chirac flingua sans pitié!
À l'agrégation de ces images tissant une légende politique, se juxtapose une stratégie cumulative. Déjà, Alain Juppé fit à Sarkozy, l'air de rien, le coup de l'appel de Rome décoché par Pompidou contre de Gaulle avant le référendum de 1969. La consultation fut perdue par le général, tant la droite salivait d'avoir gagné un remplaçant conforme à ses souhaits politiques. Pompidou s'était déclaré disponible pour la charge suprême, ce qui enlevait à l'hôte de l'Élysée une carte essentielle: «Moi ou le chaos!» Aujourd'hui, les électeurs de l'UMP savent qu'une pièce maîtresse saurait tenir son rang, si Sarkozy était escamoté:
À cette piqûre de rappel, s'ajoute l'exhortation venue des tréfonds les plus variés, laissant l'intéressé dans la plus pure impassibilité. C'est la méthode mise au point par Charles de Gaulle en 1958. La décomposition du régime apparaît moindre, la crise financière mondiale n'a pas l'intensité destructrice de la guerre d'Algérie, la droite et non la France est au bord de l'abîme: l'appel à Juppé ne viendra pas du pays mais de son camp. En particulier de ces députés UMP menacés dans leur réélection. La réforme du quinquennat a eu l'effet d'aligner le sort du président de la République sur le leur et vice versa. L'hôte de l'Élysée n'est plus la clef de voûte des institutions, élu pour sept ans et donc capable de dissocier son destin de celui de sa majorité. Il est la locomotive électorale de sa faction. Malheur à lui s'il devient un boulet!
Une séquence inédite, fondée sur une récente boiterie de la Constitution, pourrait voir un président éjecté, sur la fin de son mandat, de sa position réputée inexpugnable. Alain Juppé bénéficierait d'une telle manœuvre, en forme de traîtrise-éclair, intervenant au dernier moment, comme un coup de grâce. La technique Chirac contre Chaban au profit de Giscard en 1974: un coup de dague, le candidat s'effondre et on fait disparaître le cadavre politique de la scène...
Certes, Nicolas Sarkozy a aujourd'hui beau jeu de feuler: je suis foutu sauf en cas d'élections! Toutefois, si douze semaines avant le scrutin il lui reste 12 points d'écart à rattraper, il est le premier à savoir que sa majorité ira quérir Juppé, avec ce langage: tu es le seul à pouvoir gagner la présidentielle, ou tout le moins à ne pas nous faire trop perdre les législatives; courage Brutus!
La Ve République invite au parricide. Pompidou tua le Père de la nation en 1969. Giscard dépeça Chaban sur le cadavre de Pompidou en 1974. Chirac fit trébucher Giscard dans l'abîme en 1981. Quant à Sarkozy, il assassine Chirac (qui le lui rendit tant qu'il put) depuis 1995. Seul Rocard rata Mitterrand et mourra rongé par ce regret. Pourquoi donc Alain Juppé manquerait-il à l'appel de ce sang électoral consubstantiel?...