Un mois de vœux du président-candidat Le «storytelling» de Nicolas Sarkozy

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

«Ce sera une campagne très différente de celle de 2007», a dit Nicolas Sarkozy samedi, en Guyane, dans une discussion «off» révélée seulement mardi, où il évoque sa candidature et sa possible «fin de carrière». «Vous n'imaginez pas les surprises que les Français nous réservent. Les favoris à l'élection présidentielle ont toujours perdu», a-t-il lâché, visant François Hollande.

Une discussion «off» très calculée qui s'inscrit dans le «storytelling» de l'Elysée : faire croire qu'il est le «challenger de la présidentielle» (dixit Brice Hortefeux ce mardi sur RTL et dansLe Figaro en octobre).  A deux reprises en 2011, il a qualifié son adversaire socialiste (DSK au printemps, puis Hollande à l'automne) de «candidat du système». Lors de son intervention télévisée d'octobre, il a rendu les socialistes (Mitterrand, Jospin, Hollande) responsables de la crise actuelle et glissé : «Tous les candidats du système ont toujours été battus.» Son pari ? Faire oublier que la droite est à l'Elysée depuis 17 ans.

La technique a fait ses preuves en 2007. C’est avec ce principe-clé formulé par Laurent Solly, son directeur adjoint de campagne de l'époque, que le candidat UMP avait construit sa campagne : «La réalité n'a aucune importance, il n'y a que la perception qui compte.» «Il ne dit pas : "Je me suis forgé, ou je me suis construit", il dit : "J'ai créé mon personnage, écrit Yasmina Reza, qui l'a suivi durant cette campagne, dans L'Aube le soir ou la nuit. Ce personnage, c'était celui du candidat de la «rupture» et de «l'action»«pas celui du système» (comme il l'avait dit à Rungis en février 2007). 

Cinq ans plus tard, le marathon des vœux présidentiels de janvier a été l'occasion de construire son agenda et de relayer sa propre réalité. Dans un véritable numéro d'équilibriste. Dramatisant la situation («c'est une crise immense»«inouïe»«grave», «les circonstances sont exceptionnelles»), tout en se présentant en capitaine rassurant dans la tempête («Mon devoir est de faire face et de vous protéger»). Défendant une partie de son action, mais se détachant des près de 3 millions de chômeurs et de son bilan économique et social. Nous sommes en fin de mandat, mais il annonce un vaste sommet pour l'emploi et de grandes réformes structurelles (lire notre analyse).

En un mois, le chef de l'Etat a ciblé les zones géographiques importantes (Moselle, Finistère, Vienne, Vosges, Haut-Rhin, Nord, Ariège, Rhône, Guyane, Bouches-du-Rhône) et ratissé toutes les professions, au cours de 23 discours – dont 12 déplacements. Il y a ajouté quelques visites à l'étranger (Berlin, Madrid) et des commémorations (les 600 ans de la naissance de Jeanne d'Arc, les 100 ans de celle de Michel Debré). Une vraie campagne aux frais de la République.

Mediapart a passé au crible ses 23 discours. On y voit un président s'exprimant parfois comme un candidat outsider. Réclamant qu'on«ose le changement» et les «idées nouvelles». Multipliant les «il faut que»«c'est inacceptable»«ils vous mentent». Parlant de la gauche comme si elle était au pouvoir. Citant de Gaulle 19 fois et draguant les électeurs du FN. Bien sûr, on est loin de l'enthousiasme de 2007 («nos idées vont gagner», assurait-il dans ses vœux 2007 à voir ici. Mais on retrouve certains accents et promesses de sa première campagne (montage vidéo ci-dessous) :

Il faut qu'«on ose le changement»

31 décembre : vœux aux Français (intégralité ici)

Les traditionnels vœux aux Français ? Oui mais pas seulement.En direct à la télé,Nicolas Sarkozydemande de «faire en sorte que la formation des chômeurs devienne la priorité absolue» (vidéo).Mieux, à quatre mois de la fin de son mandat, il annonce une série de mesures, dont la taxe Tobin. Un bel effet de manche car il alongtemps été un détracteur de cette taxe qu'il érige aujourd'hui en priorité. Et encore un exemple de «triangulation» (qui consiste à piquer au camp adverse certaines idées pour l'asphyxier), technique qu'il avait beaucoup utilisée en 2007.

 

1er janvier : vœux aux fonctionnaires de permanence à la Saint-Sylvestre (intégralité ici)

Sarkozy se rend en Moselle, où le FN réalise des scores records, pour s'exprimer devant 600 fonctionnaires. Unhymne au service public destiné à choyer cet électorat qui avait beaucoup voté pour lui en 2007. «On ne refera pas l'Etat sans les fonctionnaires», avait-il alors lancé en meeting. En 2012, il veut faire oublier ses moqueries envers eux (exemples en images ici), ses déclarations méprisantes (comme en octobre 2009 : «Est-ce que vous pensez que l'avenir de vos enfants c'est uniquement d'être fonctionnaires?»), ses nombreuses critiques du droit de grève. Et la supression de 160.000 postes en cinq ans.

 

C'est dans ce département que Sarkozy avait promis de sauver ArcelorMittal, lors de sa venue à Gandrange, en 2008.   «Si souvent dans le passé les annonces n'ont pas été suivies d'effet ! Si souvent les mesures mises en œuvre n'ont pas été à la hauteur de celles qui avaient été annoncées ! Si souvent les engagements n'ont pas été tenus ! Les Français avaient fini par perdre confiance dans la parole de l'Etat», s'était-il écrié à l'époque. Une annonce non suivie d'effet. «Je serai très attentif aux dossiers emblématiques comme celui d'Arcelor Mittal. Et je veillerai, comme je l'ai toujours fait, à ce que tous les engagements soient tenus», a-t-il pourtant osé ce 1er janvier.

3 janvier : vœux aux armées (intégralité ici)
Opération réconciliation avec les militaires d'une école navale du Finistère. Hommages et félicitations pleuvent (notamment sur l'intervention en Libye). Il cite de Gaulle (trois fois) mais aussi Hélie Denoix de Saint Marc, l'ancien commandant condamné pour sa participation au putsch d'Alger, en 1961, qu'il a lui-même élevé en novembre au rang de grand-croix de la Légion d'honneur. Là aussi, il s'agit de faire oublier l'épisode de 2008 (il les avait traités d'«amateurs» après un accident de tir à Carcassonne) et sa réforme qui va supprimer 54.000 emplois en six ans.

5 janvier : vœux au monde de l’éducation et la recherche(intégralité ici)
 

Dans la Vienne, sur les terres de Jean-Pierre Raffarin, il tente de calmer les enseignants, remontés contre son bilan désastreux (80.000 postes supprimés, formation initiale des enseignants détruite, ravages engendrés par la quasi-supression de la carte scolaire, crise des vocations) . Il prône des «idées nouvelles», demande qu'on «ose le changement», dénonce les propositions du PS, et signe son propre échec : «Partout où je porte mon regard, on me parle, à juste titre, d'une crise d'identité pour le monde enseignant»(vidéo).   

 

6 janvier : anniversaire de la naissance de Jeanne d'Arc(intégralité ici)
Son déplacement à Domrémy (Vosges), pour les 600 ans de la naissance de Jeanne d'Arc, est l'occasion de clins d'œil appuyés au FN. Mais aussi d'un nouveau (très long) couplet sur «l'identité nationale».

Le énième remake du discours de Toulon

6 janvier : colloque du «Nouveau monde» (intégralité ici)
 

Combien de fois Nicolas Sarkozy a-t-il dénoncé «la dérégulation sans limite» et fait de la«moralisation du capitalisme financier» une«priorité» ? Combien de fois a-t-il dit «Cela ne peut plus durer» ou «cela, c'est fini» ? A Agen, en 2006, à Toulon en 2008 et en 2011. De simples effets d'annonce. Mais ce 6 janvier, à Paris, le chef de l'Etat récidive avec le même pamphlet sur la finance. Il le redit, «il faut des règles, des limites», car «les paradis fiscaux»«les hedge funds non contrôlés» sont«inacceptables». Le parallèle des discours est saisissant (montage vidéo ci-contre).

 

7 et 9 janvier entretien avec Mario Monti (ici) et rencontre avec Angela Merkel
Après la visite à Paris du président du conseil italien, le chef de l'Etat est à Berlin pour rencontrer Angela Merkel en prévision du sommet européen du 30 janvier. Il en profite surtout pour vendre la taxe Tobin qu'il s'est appropriée. De la gesticulation électorale.

10 janvier : vœux au monde de la santé (intégralité ici)

A  Mulhouse (Haut-Rhin) devant la«France solidaire» le candidat Sarkozy a de nombreux motifs d'insurrection.  «Depuis 1974, nous présentons des budgets en déficit. Il faut réduire les dépenses publiques de la France.» «Pas acceptable» non plus selon lui, «cette spécificité française» qui fait que «lorsqu'il y a une crise, le prix de l'immobilier augmente». Il dénonce aussi la réforme du quotient familial proposé par Hollande – «une folie» – et annonce «des décisions très importantes» sur «le financement de notre modèle social».

 

11 janvier : vœux aux parlementaires (intégralité ici)

Même chose à l'Elysée, devant les parlementaires, qui n'assistent pas à des vœux présidentiels mais à un discours offensif d'un candidat UMP : 80 % de son propos est consacré à la critique des socialistes et de leur gestion – jugée dépensière  – des collectivités locales. Un vieux classique de Sarkozy décliné à grande échelle : «Si ces marchés ont trouvé une trop grande influence, c'est parce que depuis 1974 notre pays n'a pas voté un seul budget en équilibre.» Il réclame«des décisions urgentes, structurelles, pour retrouver de la croissance et de la compétitivité» . 

 

Au passage, il ose cette parenthèse : «Vous voyez, je croyais à la République exemplaire en 2007, en ce début 2012 j'y crois tout autant.» Sa «République irréprochable» promise en 2007 a pourtant été mise à mal par l'avalanche des casseroles de ses ministres (de Joyandet à MAM en passant par Hortefeux etWoerth), les passe-droits, le népotisme (l'affaire de l'Epad du fils Sarkozy), et les affaires Karachi/Takieddine ou Bettencourttouchant ses proches.

« La fatalité ne fait pas partie de mon vocabulaire »

12 janvier : vœux aux fonctionnaires (intégralité ici)
 

A Lille, Sarkozy présente ses vœux aux fonctionnaires et aux acteurs de la réforme de l'Etat. C'est dans le fief de Martine Aubry qu'il avait déjà lancé en 2008 la révision générale des politiques publiques (RGPP), actant le non-remplacement d'un fonctionnaire partant à la retraite sur deux. L'occasion de fustiger les créations de postes de fonctionnaires demandées par Hollande (vidéo). Et de trouver un nouveau motif d'indignation : «(Il y a) 10 % de femmes ambassadeurs, préfets, alors qu'elles sont 60 % dans la Fonction publique. Ce n'est acceptable pour personne.»

 

13 janvier : vœux au monde de la justice (intégralité ici)
 

A l'Elysée, face aux hautes juridictions, il annonce que l'avis du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) sur les nominations des procureurs sera désormais pris en compte. Un comble : il n'a eu de cesse de placer des proches aux postes-clés des parquets. Autre ironie, il réclame une justice plus juste (vidéo). 

 

15 janvier : les 100 ans de la naissance de Michel Debré(intégralité ici)
Le chef de l'Etat s'empare du centenaire de la naissance de l'ancien résistant et premier ministre gaulliste pour parler à une partie de son électorat déçu du quinquennat. Il cite sept fois le général. Il construit aussi une analogie entre Debré et lui, qui, dans la crise, ont fait le choix de la «vérité» et du «courage».

16 et 17 janvier  : cérémonie de l'ordre de la Toison d'Or  (ici)et vœux aux Français de l'étranger (ici)
Depuis Madrid, où il reçoit le collier de l'ordre de la toison d'or, la plus haute décoration du pays, il fustige l'immaturité de la gauche française et explique que «pour celui qui est au chômage»«il faut agir tout de suite».

17 janvier: vœux au monde rural (intégralité ici)

Dans l'Ariège, Sarkozy se fait le porte-parole des agriculteurs. Encore un comble : le chef de l'Etat les a négligés pendant le quinquennat, voire méprisé en n'allant pas inaugurer le salon de l'agriculture en 2010. Ils lui avaient apporté leur soutien massif en 2007 avant de se montrer déçus. Ce 17 janvier, il se pose donc en candidat qui dit «la vérité», dénonce un «modèle qui ne peut plus survivre», manie à merveille les «il faut que», les «on vous a dit»et le «ils» (vidéo). Ces «on» et ces «ils» auxquels il appartient pourtant. 
   

 

19 janvier : vœux aux forces économiques (intégralité ici)
 

«Imaginez la situation de notre compatriote au chômage.» Ce n'est pas «acceptable», dit-il à Lyon, où il demande de «lutter contre le cancer du chômage» et explique que «la fatalité ne fait pas partie de (son) vocabulaire»«Si dans ma vie j'avais accepté la fatalité, jamais je ne me serais présenté à l'élection à la Présidence de la République» «Contre le chômage, on n'a pas tout essayé», déclare-t-il (vidéo).

 

Revoilà le Sarkozy de 2007. Celui qui disait, dans son clip de campagne : «Il n'y a pas de fatalité.» Celui qui écrivait, dans son projet «Depuis vingt-cinq ans, on vous dit que le plein emploi est impossible et que le chômage est une fatalité. Rien n’est plus faux.» Ou encore : «Je crois que le pouvoir existe encore. Je suis convaincu qu’il n’y a pas de fatalité. Je sais que la politique peut encore beaucoup de choses.» Accents de 2007 aussi lorsqu'il se lance dans un refrain sur les «mensonges» des «autres».

20 janvier : vœux au corps diplomatique 
(intégralité ici)

21 et 22 janvier : vœux à l'Outre-mer (ici), hommage à Félix Eboué, discours devant les gendarmes de Cayenne
En Guyane, il invite les Français d'outre-mer (environ 4 % de l'électorat) à ne pas faire confiance à un homme (Hollande, jamais nommé) qui «dirait toujours oui, parce que ça cacherait quelque chose». Il s'adresse aussi à l'électorat frontiste en rappelant son opposition au droit de vote aux étrangers aux élections locales, sans mentionner qu'il y était favorable en 2005.

24 janvier : vœux au monde de la culture (intégralité ci)
«La Culture, c'est la réponse française à la crise. Je devrais dire aux crises», dit-il à Marseille, en se vantant : «Le budget de la culture entre 2007 et 2012 s'est accru de 21 %.» Sans dire que c'est le budget "Communication" qui a été gonflé, tandis que le budget attribué au patrimoine ("mission Culture") a été raboté. Ses vœux sont surtout le moyen de torpiller son adversaire socialiste sur Hadopi, l'accusant de capituler face aux pirates : «Je suis proprement sidéré d'entendre certains dire que la loi Hadopi doit être abrogée.»

Nicolas Sarkozy clôt cette séquence par les vœux aux autorités religieuses (le 25 janvier) et à la presse (le 31 janvier). Mais aussi par une intervention télévisée sur cinq chaînes dimanche, avant le sommet européen.

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Publié dans SARKOZY

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