Un maître du roman d’espionnage s’invite dans l’affaire Karachi

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

L’invité est prestigieux autant qu’inattendu. L’écrivain Percy Kemp, maître du roman d’espionnage, régulièrement présenté par la presse comme le « digne héritier de John Le Carré » (Le Monde du 5/7/02), a fait son apparition dans… l’affaire Karachi. Célèbre pour ses romans aux intrigues à tiroirs (voir la Boîte noire) et ses costumes trois pièces du dernier chic, Percy Kemp a en effet une autre spécialité : le renseignement privé pour de grandes entreprises ; d’armement notamment.

Ce fut le cas, comme l’ont constaté il y a quelques mois les policiers en charge de l’affaire, avec la Direction des constructions navales (DCN), qui est au cœur du dossier Karachi  onze ouvriers de la DCN sont morts dans un attentat perpétré le 8 mai 2002 à Karachi.

 

P. KempP. Kemp© dr
D’après des documents baptisés« accords Percy », découverts par les enquêteurs de la Division nationale des investigations financières (Dnif) au siège de l’entreprise, le romancier à succès a perçu de la DCN, entre 2001 et 2002, quelque 415.000 euros pour des prestations de renseignements diverses. Celles-ci ont notamment porté sur l’Arabie saoudite et le Pakistan, deux pays clés dans l’affaire Karachi.

 

Mieux : dans une pochette siglée « P.KEMP », les policiers ont mis la main sur un rapport daté du 16 octobre 2002 selon lequel les services secrets pakistanais, l’Inter-Service Intelligence (ISI), pourraient être impliqués dans l'attentat de Karachi. L’attaque meurtrière avait visé des Français qui travaillaient à l’exécution du contrat des sous-marins Agosta, vendus en 1994 par le gouvernement Balladur au régime d’Islamabad.

Intitulé « DCO21016PAKISTAN », ce document rapporte que« plusieurs sources, dont certaines administratives françaises, estiment que les services spéciaux pakistanais – l’ISI  savaient et ont laissé faire pour se venger de DCN qui n’avait pas tenu ses engagements en terme de commissions », selon un procès-verbal de constatation de la police, daté du 18 juillet 2011, auquel Mediapart a eu accès. « Pour la DST [le contre-espionnage français, NDLR], précise le rapport, cette piste est considérée comme de plus en plus vraisemblable. Et, dans ce contexte, ils estiment que le risque pour la communauté française demeure élevé. »

La thèse d’un règlement de comptes de l’appareil sécuritaire pakistanais contre la France, sur fond de commissions occultes impayées, est aussi celle d’un autre rapport  “Nautilus”  livré à la DCN à la même période  automne 2002  par un ancien agent du contre-espionnage français, Claude Thévenet, dont Mediapart avait révélé l’existence en septembre 2008. Le rapport “Nautilus” avait été à l’origine d’un revirement de la justice française dans son enquête sur l’attentat de Karachi.

Mais après être parvenu à déconstruire l’hypothèse d’un attentat commis par Al-Qaïda, du moins telle qu’elle fut soutenue pendant des années par la France et le Pakistan, le juge anti-terroriste Marc Trévidic tente depuis trois ans de vérifier la crédibilité d’un mobile financier derrière l’attentat de Karachi. En vain, pour le moment : les preuves manquent cruellement.

« Il ne faut pas prendre au pied de la lettre ce que j’ai écrit »

Le rapport d’octobre 2002 sur l’attentat de Karachi fait partie d’une liste de plusieurs documents de la société d’intelligence économique de la famille Kemp, Middle East Tactical Studies (Mets), que les policiers ont découverts lors d’une perquisition menée le 26 mai 2010 au siège parisien de la DCN, rue Sextius-Michel, dans le XVearrondissement. Les documents « P.KEMP » avaient été jalousement conservés par la direction des chantiers navals dans un coffre-fort, lui-même situé dans une « zone protégée », au troisième étage du siège de la DCN. Il n’est possible d’accéder à cette zone que par un petit bureau, protégé par une porte codée.

« Ça me fait plaisir que la DCN ait conservé les rapports que j’ai faits », a d’abord réagi Percy Kemp lors d’un entretien avec Mediapart. Avant de « minimiser [ses] compétences sur le Pakistan », selon ses propres mots. « Il ne faut pas prendre au pied de la lettre ce que j’ai écrit, explique-t-il. J’ai peut-être parlé avec quelqu’un qui connaissait quelqu’un de la DST… A l’époque, tout le monde pensait qu’il s’agissait d’une vengeance. Même les Américains pensent qu’il existe des liens inavouables entre certains éléments des services pakistanais et les terroristes. Mais vous savez bien qu’entre la vérité et la logique, il y a tout un monde. »

 

Chantiers de la DCN, à Cherbourg. Chantiers de la DCN, à Cherbourg. © Reuters

 

En 2005, dans un entretien à la télévision libanaise, Percy Kemp affirmait pourtant à son contradicteur : « Quand je suis consultant, je suis tenu par une exigence de vérité. » Tout en revendiquant une « très forte ressemblance entre l’espion et l’écrivain ». A l’évidence mal à l’aise face à ces découvertes policières, l’écrivain anglo-libanais reconnaît également avoir fréquenté Claude Thévenet, l’auteur du rapport Nautilus, mais dément « avoir échangé sur le sujet de l’attentat de Karachi avec lui ».

D’autres accords contractuels entre la DCN et Percy Kemp font état de travaux sur « Sawari 2 », la vente de frégates à l’Arabie saoudite par le gouvernement Balladur sur laquelle enquêtent aujourd’hui les juges financiers Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire. M. Kemp affirme ne pas avoir travaillé directement sur Sawari 2, mais « sur un projet de bateau-école qui lui est postérieur, un avenant (au contrat) espéré par la DCN ».

« Il s’agissait alors d’aider la DCN à mieux comprendre le client saoudien et à mieux évaluer les chances du projet, par-delà ce que pouvaient consentir à lui en dire Thalès ou les autorités françaises », explique l’écrivain-consultant. Qui ajoute avoir travaillé « en profondeur » pour la DCN sur la Turquie et les Emirats arabes unis, en plus de quelques contrats occasionnels sur l’Indonésie, la Malaisie, Oman, le Koweït, le Brésil…

Tous les contrats de M. Kemp avec la DCN ont été rémunérés par l’intermédiaire d’une société-écran de l’entreprise française, basée au Luxembourg et baptisée Eurolux. Cette dernière a été dirigée jusqu’en 2004 par un certain Jean-Marie Boivin, l’homme de l’ombre par excellence, qui fut chargé en 1995 de ventiler les commissions du contrat des sous-marins Agosta, au cœur de soupçons de financements politiques occultes de la droite française.

Les policiers ont retrouvé dans les archives de la DCN un courrier de novembre 2002 de Percy Kemp envoyé à Jean-Marie Boivin, correspondant au « rapport trimestriel » promis par le consultant à son employeur.

Interrogé par Mediapart sur les sommes versées via Eurolux, M. Kemp admet avoir touché beaucoup d’argent grâce à la DCN. Il raconte à ce propos qu’un ancien dirigeant de la DCN s’était ému de ses tarifs. Ce à quoi l’écrivain-espion dit avoir répondu : « Vous ne connaissez pas ma femme. »

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Publié dans Affaires

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