Un entretien avec Jean-François Kahn « Si Bayrou fait un deal avec Sarkozy, il est mort »
S'il n'est pas qualifié pour le second tour, François Bayrou pourrait-il rallier Nicolas Sarkozy ? À droite, on fait tout pour le laisser croire. Il y a l'appel du pied de Nicolas Sarkozy dans un entretien à 20 minutes vendredi. Et celui d'Alain Juppé dans Le Figaro Magazine ce samedi. François Bayrou pourrait faire un bon Premier ministre du président-candidat.
Certains osent même laisser penser qu'en échange de ce poste, le ralliement pourrait avoir lieu avant le premier tour. Joint par Mediapart, François Bayrou, excédé, ne souhaite pas que sa réponse apparaisse comme un démenti tant il considère que ce sont« des âneries ». « Comment pouvez-vous croire un seul instant que cela soit vrai ? »
Sa directrice de campagne, Marielle de Sarnez, le récuse avec tout autant de vigueur et d'exaspération face à « cette manœuvre d'intox ». « Ce n'est même pas le sujet. Vous voyez bien à quel point c'est choquant de balancer des informations comme ça ! Je ne réponds même pas à ça, je refuse d'être saisie de cette question », explique-t-elle à Mediapart.
Si François Bayrou n'a pas exclu explicitement un rapprochement avec Nicolas Sarkozy au second tour lors de l'émission “Des paroles et des actes”, jeudi sur France-2 (voir la vidéo sous l'onglet Prolonger), il a été bien plus clair vendredi à Tours. « Je suis venu à Tours région Centre pour vous dire une chose très simple : nous ne sommes nullement décidés et je ne suis nullement décidé à préparer une manœuvre dans le cas du deuxième tour Sarkozy-Hollande. »
Jean-François Kahn, soutien de François Bayrou depuis 2007 sans être encarté au MoDem, estime qu'un rapprochement avec le président-candidat n'est pas dans l'intérêt du centriste.
Candidat victorieux aux européennes de 2009 sous les couleurs du Mouvement démocrate (il a ensuite cédé son siège à Nathalie Griesbeck), il connaît bien ce parti et son fondateur. Toujours convaincu que François Bayrou est le meilleur pour redresser la France, le journaliste et essayiste pense cependant que le « déclic »ne viendra plus. Il explique pourquoi dans cet entretien.
Y a-t-il eu des mauvais choix hier de François Bayrou qu’il paie aujourd’hui ?
Non, je pense qu’il n’y a pas eu de mauvais choix, ses choix sont courageux, on devrait lui rendre hommage. C’est incroyable ce courage qu’il a eu de tenir pour l’indépendance, de résister à tout, aux postes de ministre. Non, vraiment, ses choix sont plus qu’honorables.
Comment expliquez-vous que François Bayrou dispose d’un tel capital sympathie qui ne semble pas se transformer en intentions de vote ?
À ce point, c'est effectivement un décalage comme on en a rarement vu. C'est d'abord dû au système institutionnel qui a été conçu pour réduire l'ensemble de la vie politique française, pour faire violence − terrorisme même − à la pluralité de l'expression française. Dans notre Histoire il y a eu des Girondins, des Orléanistes, le Marais, des légitimistes.
Cette pression institutionnelle est relayée par les deux partis qui en profitent et par les médias qui aggravent encore ça parce que ça les arrange. En 2007, il aurait fait un bien meilleur score s'il n'y avait pas eu ça. Et puis il y avait de l'engouement. Aujourd'hui, il n'y a pas d'engouement. Il n'y a que du rejet : le rejet de Nicolas Sarkozy et de l’autre côté, le “Il faut à tout prix empêcher Hollande”. Évidemment, cela casse complètement les personnes qui se situent entre les deux.
Maintenant il y a une autre raison, qu’il ne faut absolument pas occulter, qui est une erreur stratégique. Il n’y a pas seulement un décalage entre la sympathie et les intentions de vote. Mais vous avez surtout un électorat majoritaire qui a dans la tête les quatre possibilités : cet électorat prend un petit bout de Marine Le Pen sur la sécurité et l’immigration, un peu de Bayrou sur la rigueur, le déficit, la dette et le dépassement des clivages, un petit bout de Mélenchon sur la nécessité de changer de système et un bout des écologistes.
Or Bayrou n’a pas compris cela. C’est-à-dire qu’il fallait qu’il dise ce qu’il dit sur le problème des déficits et de la dette, sur la nécessité de ne pas rester dans un camp et de regrouper les gens.
Mais l’autre chose qu’il fallait dire en même temps − car c’est un appel à la rigueur que les gens comprennent comme une austérité − est qu'il faut changer de système économique et social où l'humain a une place centrale.
François Bayrou le dit...
Oui, il le dit, en passant, parce qu’il le pense, mais il ne le dit pas avec la dynamique, il ne le porte pas avec l’énergie, en pensant que l’un équilibre l’autre. Voir la réponse complète dans la vidéo ci-dessous :
Est-ce une question de langage ?
Non, c’est plus qu’un mot. Se définir comme « centriste », ça renvoie à quelque chose de mou, de flasque, on est au milieu. En plus, il se trouve que Hollande ne propose presque rien. La droite propose moins que rien. Et vous vous définissez au milieu du presque rien et du moins que rien ? Ce n’est quand même pas très enthousiasmant. Je n’ai pas cessé de le lui dire, malheureusement je n’ai pas été entendu.
Les militants du MoDem, pour certains, viennent de la gauche et citent d’ailleurs souvent Mélenchon...
Oui ! D’abord ils partagent mon point de vue sur la radicalité. Ensuite, ils vous disent tous : « On a raison, la preuve, c’est que Mélenchon est radical et ça marche. » Non pas qu’ils disent qu’il fallait dire la même chose que Mélenchon – ils sont en désaccord assez profond sur le fond avec lui, ils sont effarés. Mais ce qu’ils veulent dire, c‘est qu’il fallait porter une dynamique avec un vrai changement de société, parce que quand Mélenchon le fait, ça marche.
Comment expliquez-vous cette absence de dynamique ?
D'une part, je n’en sais rien. D’autre part, Bayrou a fait une autre analyse et ça aurait pu marcher. Peut-être qu’il a beaucoup misé sur l’effondrement de Sarkozy et le fait qu’il y avait un électorat à récupérer de centre-centre droit, droite modérée et droite libérale qui ne voulait plus de Sarkozy. Il a dû se dire que pour les récupérer, il fallait peut-être tenir un langage plus modéré, plus sage, plus raisonnable. Je pense qu’il a fait ce calcul-là, qui s’est révélé faux puisque ceux qui pouvaient critiquer Sarkozy sont retournés à lui.
Sarkozy est capable de tout, il n’a aucune morale, aucun principe, mais dans l’immoralité il ose tout, c’est un guerrier, il est excellent, il a l’appareil d’État, un relais médiatique : c’était évident qu’il ne s’effondrerait pas.
En revanche, l’effondrement de Hollande était possible, si Bayrou avait porté ce discours là : à la fois de la rigueur courageuse, disant la vérité, mendésiste, et à la fois un discours d’entraînement en disant qu’il faut créer un autre modèle. Et là, croyez-moi, le côté mou, sans perspective de Hollande serait apparu et il y avait la possiblité de faire ce que Mélenchon a réussi un petit peu.
En huit, dix jours, le déclic peut-il venir ?
Je le souhaite parce que je continue à penser que pour la France, aujourd’hui, la meilleure solution, c’est Bayrou, plus encore qu’en 2007, où j’ai soutenu Bayrou parce que je trouvais cela intéressant, mais le discours de Ségolène Royal m’intéressait aussi.
Là, en revanche, vu la situation dans laquelle est la France, si le mot patriotique a un sens, la seule position patriotique, c’est de dire que Bayrou serait le meilleur président de la République. Je continue à penser cela. Maintenant, s’il n’y a pas de dynamique, il n’y a pas de dynamique. C’est très compliqué d’autant que quelqu’un l’a créée depuis, c’est Mélenchon.
La seule chose qui peut arriver, c’est un vote froid et raisonnable. Ma conviction est que si Sarkozy est réélu, c’est une grande catastrophe, une très grande catastrophe. Si Hollande est élu, cela débouchera sur une immense désillusion. La seule chance, c’est que des gens devant l’urne, conscients de cela, se disent « quand même, essayons Bayrou pour éviter la désillusion et la catastrophe ». C’est la seule chance, mais bon, je n’y crois pas trop. Cela dit au second tour, je préfère le risque de la désillusion que de la catastrophe.
Est-ce que c’est ce que préfère Bayrou ? Croyez-vous au fait qu’il donnera une consigne de vote comme il s’y est engagé ?
Il est dans une situation très difficile parce que, quelle que soit la décision qu’il prend, cela lui sera reproché : par ses adhérents, par ses soutiens. Forcément, il y a des gens qui penchent d’un côté, d’autres de l’autre. Je pense que sa seule façon de s’en sortir, c’est d’en appeler à sa base, de réunir un énorme congrès extraordinaire de tous les membres du MoDem, d’y ajouter tous ceux qui l’ont soutenu et de leur demander de choisir : ralliement à Sarkozy, ralliement à Hollande ou ralliement à personne. Là, ce serait démocratique et il s’en sortirait. Mais s’il veut décider tout seul dans son coin, il est mort.
Par ailleurs, je crois que son seul choix, c’est soit de dire qu’il faut tourner la page, soit de dire qu’il ne peut pas choisir et de laisser ses troupes libres. Mais s’il fait le moindre deal avec Sarkozy, il est mort. Et même s’il fait un deal parce que Sarkozy lui aurait promis monts et merveilles, il est mort.
À droite, ils sont capables de lui proposer les pires folies, ce qui serait un scandale : s’il fait 10 % et qu’il est nommé Premier ministre, c’est attentatoire à ma conception de la démocratie, c’est une honte. On ne nomme pas Premier ministre un type qui a fait 10 %, même si je l’ai défendu. De toute façon, s’il accepte cela, il est mort.
Serait-il mort s’il s’alliait avec Hollande ?
Non, non, simplement Hollande ne le lui propose pas. En plus Mélenchon a fait de toute alliance avec Bayrou un casus belli. Je suis sûr que bien des partisans de Mélenchon – au fond d’eux-mêmes mais s'ils ne le disent pas – voudraient que Sarkozy soit réélu, que le PS éclate et qu’ils puissent faire un grand parti de gauche musclée sur les ruines de la social-démocratie. Ils ne le diront jamais, mais c’est dans la tête de certains.
S'il n'est pas qualifié pour le second tour, l'enjeu pour lui, c'est l'après 6 mai. Comment recomposer une force politique qui pèse ?
C’est là où il est devant un problème. Parce qu’admettons qu’un élément de la négociation serait – et je comprendrais très bien qu’il négocie cela car c’est fondamental pour la démocratie – une part importante de proportionnelle. Bon, soit. Mais il ne l’aura pas là ! Il l’aura dans cinq ans ! Donc ce n’est pas la réponse.
Son intérêt n’est-il pas de pencher vers le centre droit ? Certains de ses nouveaux alliés rêvent à une nouvelle UDF.
Ils peuvent espérer ce qu’ils veulent. On est dans une période de radicalité, au bon et au mauvais sens du terme. Aujourd’hui, l’humeur, le climat, n’est pas au centrisme. Le centrisme, c’est 6 ou 7 % et on n’en parle plus.
Les gens ne sont pas demandeurs de centre. Mais face à une social-démocratie qui ne propose rien, qui n’a plus de vision − et qui donne la Grèce, le Portugal, l’Espagne, c’est-à-dire un ralliement au libéralisme dans ce qu’il a de plus implacable −, une droite libérale absolument régressive et un Mélenchon qui revient aux vieilles recettes du socialisme étatique à la papa, il faut proposer autre chose qui dise « en avant, on prépare vraiment le XXIe siècle ».
Il faut proposer un modèle qui intègre en effet certaines choses que disent Mélenchon, Bayrou, les écologistes et d’une certaine manière ce que dit Le Pen sur la sécurité, ce qui est important pour les gens pauvres. Pas seulement la sécurité dans la rue, la sécurité sociale et professionnelle.
Le socialisme a été une idéologie nouvelle. Aujourd’hui, les gens ont besoin d’une idéologie nouvelle qui dépasse les clivages et qui dise aux gens de venir d’où ils viennent pour se rassembler sur un projet réellement novateur de redressement et de justice sociale.
On oublie que de Gaulle fait un rassemblement qui va des communistes à une certaine droite nationale. Et chez les pétainistes et collaborateurs, vous avez aussi des visions qui viennent du socialisme. Donc à un moment, le clivage, ce n’est plus gauche ou droite, mais résistance ou démission. Il faut une révolution, qui l’ignore ?
Est-ce qu’il y a des angles morts dans les thématiques abordées par Bayrou ?
L’angle mort, c’est l’immigration et la sécurité. Il ne dit rien là-dessus. Sur ces problèmes-là, il est très centre gauche bobo, gauche bien pensante. Voir la réponse complète dans la vidéo ci-dessous :
Vous dites que voter Bayrou, c’est un vote révolutionnaire. C’est-à-dire ?
C’est révolutionnaire, d’un point de vue institutionnel. Si Bayrou est élu, la Ve République n’existe plus, c’est automatiquement un passage à la VIe République. L’élection de Bayrou prouverait que la Ve République n’existe plus.
Être révolutionnaire, c’est imaginer un nouveau modèle autour d’une nouvelle centralité. L’Histoire des révolutions, c’est ça. À partir du moment où vous imaginez un nouveau modèle qui n’est plus autour de l’État ou de l’argent, mais autour de l’humain, c’est révolutionnaire.
Est-ce que Bayrou a un discours audible par les abstentionnistes ?
Je suis sûr que 70 % des abstentionnistes trouvent Bayrou très bien, mais justement, ils sont abstentionnistes.
Certains tentent, au Parti socialiste et au Front de gauche, de convaincre ces abstentionnistes, notamment en faisant campagne chez les classes populaires.
Ah non, non, malheureusement, Bayrou n’a pas la structure pour le faire. Le seul aujourd’hui, qui arrive à mobiliser un peu les abstentionnistes, c’est Mélenchon.