Suicide d'une policière: l'administration déjà alertée sur son chef de service

Publié le par DA Estérel 83

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Selon des syndicats de gardiens de la paix, le chef de service de la policière de Cagnes-sur-Mer, qui s'est suicidée le 4 juillet 2011 avec son arme de service, ne sera pas maintenu à son poste à la tête du commissariat de Cagnes. D’après des documents que Mediapart a pu consulter, le commissaire en question avait déjà rencontré de fortes difficultés avec ses subordonnés sur un précédent poste au Brésil, sans que l'administration en prenne toute la mesure. 

A Cagnes-sur-Mer, Unité SGP Police, Alliance Police et l'Unsa Police avaient fait de sa mutation un casus belli, appelant lundi l'ensemble des policiers du département à se rassembler vendredi 5 août à Nice devant la direction départementale de la sécurité publique, si le commissaire de Cagnes-sur-Mer n'était pas changé de service à son retour de vacances le 8 août.

Le ministère de l'intérieur ne confirmait pas cette mutation mardi après-midi, indiquant que «la décision n'est pas officiellement prise». 

Le 4 juillet 2011, une policière de 39 ans, qui travaillait à l'identité judiciaire, s'est tuée avec son arme de service, dans un véhicule de la police nationale, qu'elle avait garé en zone gendarmerie, à Villeneuve-Loubet. Dans une lettre, retrouvée pliée dans son dos, elle évoque les réformes actuelles, notamment celle de la garde à vue, la défiance à l'égard des policiers, la pression du chiffre, ainsi qu'une récente mutation à la cellule anti-cambriolage, mal vécue.

Selon des sources syndicales, elle termine cette lettre par «Merci à M. X (le commissaire, ndlr)... Merci pour ma mutation-punition, je le ressens comme ça». Le papier, à en-tête du commissariat, est celui utilisé pour les comptes-rendus d'intervention.

L'enquête de l'inspection générale de la police nationale (IGPN) de Marseille et l'audit de deux commissaires envoyés la semaine suivante par la direction centrale de la sécurité publique (DCSP) à Cagnes-sur-Mer n'ont pas conclu à «la faute professionnelle, mais à un dysfonctionnement au niveau du management et de la communication», selon Jean-Marie Allemand, secrétaire régional d'Alliance.

Les auditions des anciens collègues de la policière ont surtout révélé, d'après Laurent Laubry, délégué départemental d'Alliance, «un mal-être comme je n'en avais jamais vu au sein d'un commissariat». «Une cinquantaine de policiers ont demandé à être auditionnés pour raconter ce qu'ils subissaient au quotidien, ce n'est pas anodin», dit-il.

Le commissaire était arrivé en août 2009 à Cagnes-sur-Mer, après une expérience malheureuse et des relations plus que houleuses avec ses subordonnés au service de coopération technique internationale de la police (SCTIP) à Brasilia. Après moins d'un an à ce poste, il avait, in extremis, été «exfiltré» et muté «dans l’intérêt du service» dans les Alpes Maritimes, à la tête d'une circonscription de sécurité publique comptant 140 policiers.

Une enquête pour «détournement de fonds», «discriminations homophobes» et «harcèlement moral», ouverte en octobre 2009 en raison d'une plainte de son ancien adjoint, avait été classée sans suite en juillet 2010 par le procureur de la République de Grasse, Jean-Michel Cailliau.

Ce dernier supervise aujourd'hui l'enquête menée par les gendarmes sur le suicide de la policière. Joint le 6 juillet par Métro, le procureur temporisait : «Il y a des tensions entre personnes dans la police comme ailleurs», expliquait-il, assurant n'avoir jamais perçu le chef de service en question «comme un tyran».

Plainte pour «discriminations homophobes»

En octobre 2008, le commissaire avait été affecté au service de coopération technique internationale de la police (SCTIP) comme attaché de sécurité intérieure auprès de l'ambassade de France de Brasilia. Son adjoint, un commandant de police, était arrivé en décembre 2008, avec son compagnon, également pourvu d'un passeport diplomatique. Entre le commissaire et son adjoint, le climat s'était rapidement révélé «explosif», selon un administrateur dépêché par le SCTIP à Brasilia dès le 30 mars 2009 pour déminer la situation.

Entendu par l'IGPN (inspection générale de la police nationale) le 7 mai 2010, cet administrateur décrit une «situation désastreuse», un commissaire ne parlant pas portugais, «littéralement paumé», connaissant de «graves problèmes de couple», et une délégation «paralysée par des dysfonctionnements multiples».

Sans chercher à comprendre, la «direction», craignant apparemment pour la vie du commissaire «en très grosse déprime», «exfiltre» alors au plus vite les deux protagonistes, qui rejoignent la France à l'été 2009, l'un comme chef de service à Cagnes-sur-Mer, l'autre à l'état-major du SCTIP à Nanterre.

Dans sa plainte déposée le 18 septembre 2009, le commandant de police accuse lui son ex-supérieur d'être «homophobe» et d'avoir détourné «des fonds de la délégation du SCTIP (environ 3000 euros en un seul mois)», des accusations dont il avait alerté l'ambassade et sa direction lorsqu'il était encore en poste au Brésil. 

«Le commissaire m'a alors totalement mis à l'écart de la délégation, tentant de m'humilier de diverses façons et me menaçant de violences physiques, relate l'ancien adjoint dans sa plainte. Il m'a indiqué avoir téléphoné à tous mes anciens chefs de service afin de leur demander s'ils savaient que j'étais homo. Il m'a précisé que “Si on avait su que j'étais PD dans la compagnie d'intervention dans laquelle je travaillais auparavant (à la tête de plus de 100 policiers, ndlr), j'aurais été mort”. »

Depuis son retour en France, ce commandant, qui compte vingt-cinq années de service, est en congé maladie, sous antidépresseurs. 

«Très grosse déprime»

Des propos en partie corroborés par l'ex-secrétaire du service, entendue le 16 décembre 2009 par l'IGPN. Cette femme se souvient que l'attaché de sécurité intérieure l'avait avertie «que son adjoint, qui allait arriver, était homosexuel, (...) qu'il venait d'un service très machiste, où il commandait des groupes d'intervention, qu'il avait dû cacher sa nature pendant toute sa carrière, et que là pour la première fois, il allait montrer sa vraie nature».

«Comme si c'était inhabituel de côtoyer des homosexuels dans les milieux diplomatiques», remarque la secrétaire. Elle raconte comment, pour un retard anodin, le commissaire «avait parlé (à son adjoint) comme on ne parle même pas à son chien», le traitant de «pédé, connard, de gentillesses de cette nature». «Le monde diplomatique est feutré, mais tout le monde a entendu tellement M. X (le commissaire, nldr) hurlait», dit-elle.

Elle évoque également des factures personnelles que le commissaire «(lui) faisait passer pour des dépenses professionnelles», comme une facture d'«essence de ses vacances» et des «notes de restaurants, pour des repas pris le samedi ou le dimanche pour des enfants et deux adultes».

Après dix ans de service, la secrétaire a démissionné, début juin 2009, jugeant «l'attitude de M. X (le commissaire, ndlr) trop lourde à supporter». 

Interrogé par l'IGPN, l'administrateur envoyé par Paris explique que ses «limiers financiers n'ont trouvé aucune trace de remboursement indu» au commissaire, qui s'était pourtant paradoxalement «proposé de rembourser les montants litigieux» début avril 2009, suite à l'audit. 

Présentant l'adjoint du commissaire comme un «manipulateur», l'administrateur affirme n'avoir constaté aucun «harcèlement moral», ni «injure à connotation homophobe». Face au commissaire de l'IGPN qui s'étonne qu'il n'ait pas informé le parquet des faits dont il avait été saisi, comme le prévoit le code de procédure pénale, le haut fonctionnaire répond que ce faits étaient «trop impliqués dans le naufrage psychologique de l'intéressé (le commissaire, ndlr)» et «insuffisamment caractérisés au niveau pénal». 

Ce qui n'a pas empêché le ministère de l'intérieur de placer, le 3 août 2009, ce fonctionnaire «en très grosse déprime», à la tête de 140 policiers à Cagnes-sur-Mer. 

«Ça s'est très mal passé avec son adjoint dès le début (au Brésil, ndlr)», explique Sylvie Feucher, secrétaire générale du syndicat des commissaires (SCPN). Selon elle, le commissaire, qui «a depuis reçu un blâme pour une histoire de tenue de caisse», avait également songé à porter plainte contre son adjoint.

Interrogations

Depuis son arrivée, le commissariat de Cagnes-sur-Mer affichait de bons chiffres, avec une baisse de la délinquance générale. Mais Laurent Martin de Frémont, délégué SGP-Unité Police dans les Alpes-Maritimes, parle d'«un climat exécrable, de pressions pour obtenir des chiffres en comparant l'activité des policiers au sein même des brigades, de brimades constantes, de l'irrespect pour les personnes et en particulier pour les femmes».

Unité SGP Police et Alliance évoquent ainsi un message injurieux laissé en avril 20011 sur le répondeur de la chef de la brigade anti-criminalité (BAC). Le commissaire lui aurait demandé, alors que la fonctionnaire venait de se coucher après avoir effectué sa vacation de nuit et que les clefs du véhicule étaient au service, de déplacer «sa voiture de bac de merde de l'emplacement réservé au chef de service».

Ils citent aussi «15 demandes de mutations au sein du service entre mars et juin 2011», ce qui «est énorme, car quand les collègues arrivent sur la côte, ils n'en bougent plus», selon Laurent Martin de Frémont. 

Soulagés par le départ annoncé de ce chef de service, les syndicalistes s'interrogent toutefois : «S'il n'est pas apte à commander, pourquoi serait-il à nouveau mis sur un autre poste de commandement ?», résume Laurent Laubry.

Une analyse que dément fortement Sylvie Feucher, selon qui ce commissaire «a remis les gens au travail dans un commissariat laissé  sans chef de service». «Les syndicalistes utilisent ce suicide et font beaucoup d'amalgames, c'est très malsain», estime-t-elle. 

Dans Nice Matin, un gardien de la paix anonyme déclarait le 1er août : «Avant, au commissariat, c'était le bordel, il n'y a pas d'autres mots ! Alors c'est sûr, il a remis de l'ordre. Tous les fainéants, ils sont bien dégoûtés et ça ne les arrange pas ce retour.»

Du côté des officiers, Frédérique Martin, secrétaire départementale adjointe du Snop, qui s'est rendue le 2 août au commissariat de Cagnes-sur-Mer, juge la situation «peu claire dans l'esprit des collègues officiers, car on est encore dans l'affect». «Ce qui est certain, c'est qu'on arrive au bout du bout de cette politique bling-bling du résultat», dit-elle.

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Publié dans Affaires

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