Stations-service: réservoir bug
Par
On a les week-ends qu'on mérite. Pendant que ma femme visitait le Mont-Saint-Michel (elle a le sens de l'humour) avec sa mère, mes deux plus jeunes enfants mais pas le chien, je consacrais l'essentiel du samedi 16 octobre à assurer la plonge dans l'arrière-cuisine du restaurant d'un couple d'amis parisiens de gauche en mal de personnel et une grande partie du dimanche 17 octobre à la musique chez mon pote Dédé-le-guitariste (je joue du saxophone alors ça faisait genre Jim Hall-Paul Desmond, un peu; en fait pas trop).
Vers 16 heures et des brouettes, je quittais Boissy-Saint-Léger (Val-de-Marne), domicile dudit Dédé, pour Rosny-sous-Bois, où j'habite, avec le sentiment du devoir accompli, les jambes un peu lourdes, la tête comme une calebasse et plus trop de gasoil dans le réservoir de l'Alfa. Sur Europe 1 (je n'écoute plus France Inter depuis que Didier Porte déride la matinale du lundi sur mediapart.fr), Dominique Bussereau, ci-devant secrétaire d'Etat des transports, avait soutenu que, malgré le blocus des douze raffineries métropolitaines, seules 200 stations-service étaient «gênées», mais qu’«aucune» n'était à court d'essence.
OK. Fort de l'assurance gouvernementale, je me lançais à la recherche du débit de carburant le plus proche et, après avoir vérifié qu'Edwy Plenel ne me suivait pas, je virai à droite, délibérément. Direction Sucy-en-Brie. Esso vide. Elf à sec. Ça arrive.
A Saint-Maur, la totalité des avitailleurs avaient épuisé leurs stocks, tout comme à Champigny, au Plessis-Trévise, à la Queue-en-Brie, à Ormesson et Villiers-sur-Marne où même les grandes surfaces avaient baissé le rideau, c'est-à-dire tendu du rubalise entre les pompes afin d'en interdire l'accès.
Ayant épuisé les charmes du Val-de-Marne oriental et mon droit à l'erreur, je me rabattais vers la Seine-et-Marne. En route, je me remémorais les propos du plus connu des Bussereau. 200 stations «gênées». «Aucune» à court d'essence. Sacré Dominique! Toujours le mot pour rire. En mars 2010, quelques semaines avant les élections régionales, il avait promis de siéger en Poitou-Charentes quel que soit le résultat du scrutin. Quelques semaines après les élections, battu à plates coutures par Ségolène Royal avec 39,39% des voix (contre 60,61%), il démissionnait en catimini pour conserver son maroquin.
Seine-et-Marne me voilà, comme disait le colonel Stanton au général Pershing! Ne pas oublier que ce département français méconnu est un des rares dont le sous-sol renferme du pétrole. Donc, confiance. Pourtant à Pontault-Combault, nada. Pareil à Roissy-en-Brie, Noisiel, Torcy et Champs-sur-Marne. Je m'entête et, par conséquent, m'enfonce. Lagny-sur-Marne, rien. Thorigny-sur-Marne (en face), fluz. Villevaudé, fermé. Anet-sur-Marne, peau de zobi. Iles-les-Villenoy (et sa plage chef-d'œuvre des années 1950 abandonnée depuis des lustres), on passe. Esbly, raté. Coupvray, Chalifert, Chessy, Montévrain, encore raté.
Bon. Là, mon grand, faudrait songer à faire demi-tour. Je coupe la radio, histoire d'économiser un peu d'énergie fossile et de ne pas devenir fou en entendant Christine Lagarde, ministre de tout un tas de choses qui ne vont pas fort (économie, budget, etc.) et aussi des taxes sur les produits pétroliers, déclarer: «Les stations qui affichent qu'elles sont vides gardent le carburant pour leurs clients habituels avec lesquels elles ont des contrats.» C'est ça.
Voici Chelles. Un signe du destin? J'y arrive au ralenti, plein d'espoir, une mobylette bleue me double dans l'ascension d'un auto-pont. Ma jauge clignote. Je suis en plein doute. Je préviendrais bien Dédé mais la batterie de mon portable est morte. Youpi! Et si c'était un pont trop loin? Comme dans ce film de guerre où les soldats alliés et les tankistes allemands s'entretuent dans la forêt ardennaise pour d'hypothétiques dépôts de carburant.
Avec ma traction italienne, je ne me situe dans aucun des deux camps mais il fait quand même soif. Je n'ai rien contre le fait de tomber en panne sèche (ça m'est arrivé une fois en 1991 sur la A10 direction Tours avec ma Super 5 Campus lie de vin, aileron arrière sommital en caoutchouc, liseré doré sur les flancs, embrayage un peu dur) mais de là à dormir sur le bas-côté de la N4... J'aurai peut-être dû prendre une chambre à EuroDisney... A Montévrain, j'étais pas loin.
Chelles me déçoit. En fait de gasoil, que pouic! OMFG (oh my fucking god), comme dit mon collègue Vincent Truffy qui maîtrise parfaitement l'idiome de Victoria Beckham quand il envoie des message privés. Je glisse vers Neuilly-sur-Marne. Au Super U du quartier de la Pointe, où quelques pompes automates débitent encore des hydrocarbures, on ne joue pas Un pont trop loinmais carrément Mad Max II. Un kilomètre de file d'attente. Klaxon. Gros mots. Horions en vue. Je passe. On a sa fierté et pas trop l'instinct grégaire. Et puis de toute façon, Rosny-sous-Bois est à six kilomètres. En cas, je finirai à pied.
Le temps de doubler Neuilly-Plaisance (Seine-Saint-Denis) puis Le Perreux (Val-de-Marne) et un tout petit bout de Montreuil (Seine-Saint-Denis) afin de vérifier que Dominique B. et Christine L. m'ont pris pour une trompette et me voilà dévalant au point mort la rue qui mène à mon pavillon mitoyen. Le chien m'attend. Sur les 200 stations dénombrées par le couple de menteurs gouvernementaux, j'ai bien dû en faire un gros quart. Pas de bol. On dira que j'ai exploré le triangle des Bermudes de la loose ou alors que j'ai confondu chasse aux stations et chemin de croix.