Sous la farce du remaniement, la crise du sarkozysme

Publié le par DA Estérel 83

Mediapart 10 Novembre 2010 Par 

C'est dans les gènes de la Ve République: compte tenu du rôle mineur qui est dévolu au premier ministre et au gouvernement, un remaniement n'a jamais grande importance. Pour le président de la R

épublique, quel qu'il soit, l'opération n'est, le plus souvent, que le prétexte à quelques ajustements humains ou l'occasion de quelques inflexions politiques, principalement dans les domaines économiques ou sociaux.

 

 

On aurait pourtant tort de ne pas prêter attention à la mise en scène du remaniement que prépare Nicolas Sarkozy. Car ce dernier use et abuse tellement du pouvoir exorbitant que lui confèrent les institutions néo-bonapartistes de la Ve République, que la manœuvre à venir aura tout de la parodie: une médiocre et consternante opération de communication dans l'espoir – vain – de tourner la page de la crise sociale (réforme des retraites) et des scandales d'Etat (affaire Karachi et Bettencourt). Juste une farce, pour occuper les journaux télévisés JT de 20 heures des grandes chaînes et donner l'impression de garder la main.

 

 

Le remaniement qui vient dit beaucoup de ce qu'est le sarkozysme, les ressorts inquiétants qui l'animent, les libertés qu'il prend avec les mécanismes de notre démocratie. Mais il révèle tout de la crise de plus en plus grave qui ronge la droite.

 

 

Ce rôle secondaire du premier ministre dans le jeu institutionnel français depuis 1958, c'est François Mitterrand (1916-1996) qui, dans le passé, l'a le mieux décrit. Tout est dit – et bien dit – dans Le Coup d'Etat permanent, écrit en 1964, où le futur président de la République s'indigne des pouvoirs exorbitants du chef de l'Etat: «Le premier ministre est son aide de camp, les autres ses ordonnances. Ce qui ne l'empêche pas de surveiller son petit monde de près et d'entretenir une escouade d'attachés obscurs et diligents qui oriente et contrôle, de l'Élysée, les actes ministériels.

 

Les membres du gouvernement savent qu'ils dépendent d'une humeur et pour s'y adapter s'entraînent au dressage qui assouplit l'échine. La plupart y réussissent sans forcer leur nature. Certains en souffrent mais tirent un mérite supplémentaire de la difficulté qu'ils ont à se montrer serviles.»

 

 

Ces mots, écrits voilà 46 ans, semblent avoir été spécialement ciselés pour décrire la pratique sarkozienne des institutions. Mais poursuivons... «Il y a en France des ministres, moque François Mitterrand. On murmure même qu'il y a encore un premier ministre. Mais il n'y a plus de gouvernement. Seul le président de la République ordonne et décide. Certes les ministres sont appelés rituellement à lui fournir assistance et conseil. Mais comme les chérubins de l'Ancien Testament, ils n'occupent qu'un rang modeste dans la hiérarchie des serviteurs élus et ne remplissent leur auguste office qu'après avoir attendu qu'on les sonne.»

«On murmure même qu'il y a encore un premier ministre...» À lire cette féroce formule, on ne croirait pas qu'elle a été écrite à une époque où Georges Pompidou était premier ministre, lui qui possédait une personnalité et une consistance supérieures à celles de bien des dirigeants de la droite française actuelle. On pourrait penser qu'elle vise François Fillon.

 

 

Le système que décrit François Mitterrand, celui du «coup d'Etat permanent», celui du «dressage qui assouplit l'échine», Nicolas Sarkozy l'a porté à son sommet, jusqu'à la caricature. De tout temps, sous la gauche comme sous la droite, de fortes personnalités, résistant à l'implacable mécanique de la VeRépublique ou contrariant ses rouages, ont fait entendre leur «différence» au sein des gouvernements successifs. Mais jamais depuis que Nicolas Sarkozy est installé à l'Elysée. Pas de place pour un Philippe Séguin, un Edouard Balladur ou un Alain Juppé. La caporalisation a été élevée au rang de principe politique. Un seul homme devant, tous les autres derrière... Il n'y a plus vraiment de gouvernement, plutôt une assemblée de courtisans.

 

 

Il est arrivé, par le passé, que les remaniements revêtent une signification forte malgré la logique des institutions voulues par le général de Gaulle, qu'un premier ministre nouveau incarne une politique partiellement nouvelle ou, à tout le moins, un infléchissement.

Ce fut notamment le cas sous la gauche. Certes, un des plus graves échecs des socialistes – et ils le payent encore – est de s'être soumis aux très singulières règles du jeu institutionnelles de la Ve République. Après avoir brillamment dénoncé le «coup d'Etat permanent», François Mitterrand en a scandaleusement profité. Et bien des ministres, sous ses deux septennats, ont montré tout le zèle dont ils étaient capables dans ce système du «dressage qui assouplit l'échine»... Il y a eu cependant quelques exceptions.

 

 

Qui ne comprend que les deux premiers gouvernements de Pierre Mauroy, ceux de 1981-1982, incarnaient une politique et un souffle qui n'ont rien à voir avec ceux de Laurent Fabius, à partir de 1984? Dans la même logique, le choix fait par François Mitterrand de porter en 1988 Michel Rocard à Matignon est évidemment symbolique de la politique qu'il veut alors conduire, celle par exemple du «ni-ni» (ni nationalisation, ni privatisation).

 

 

Et ce constat est tout aussi vrai sous la droite, en certaines périodes. Il est même advenu que des remaniements sans changement de premier ministre provoquent un incontestable changement de cap économique. Un exemple: le gouvernement Juppé-I (mai 1995), qui, pour mettre en œuvre la promesse chiraquienne de réduction de la «fracture sociale», relance fortement le salaire minimum ou corsète le système de plafonnement de l'impôt de solidarité sur la fortune (avec un système biscornu de «plafonnement du plafond» contre lequel les milieux d'affaires ne décolèrent toujours pas), n'a pas grand-chose à voir avec le gouvernement Juppé-II (novembre 1995), qui impose la réduction des déficits. Notons, par ailleurs, que du balladurisme au séguinisme, la droite ex-gaulliste a longtemps été traversée de nombreuses sensibilités incarnées par des personnalités qui n'étaient pas réductibles à une participation gouvernementale.

 

 

Voilà exactement pourquoi le sarkozysme est la caricature d'un système déjà... caricatural! Il se moque de la respiration démocratique ou de l'apparente respiration démocratique que peut constituer un remaniement. Pas de débat d'orientation politique au sein des cercles dominants de l'UMP; pas de réflexion sur les urgences auxquelles la France est confrontée; pas de débat interministériel... Tout se passe comme si les proches de Nicolas Sarkozy n'étaient plus que les pantins d'une histoire qui les ballotte.

 

 

Avec sa nouvelle coupe de cheveux, Jean-Louis Borloo est-il devenu plus présentable et a-t-il un «look» qui sied à un possible premier ministre? François Fillon a-t-il bien accompagné le chef de l'Etat lors de son dernier déplacement et cela signifie-t-il qu'il a encore quelques chances de rester sur la photo? D'un seul coup, le système s'emballe mais tourne à vide, passionnant quelques cénacles parisiens, concernant les rubriques people. Cela n'est d'aucun intérêt pour le pays.

 

 

Tout cela n'est qu'une comédie. Oui, une laborieuse mise en scène que Nicolas Sarkozy prépare pour tenter de sortir de la crise sociale profonde que vient d'ouvrir la réforme des retraites – et qui n'est évidemment pas close avec l'adoption de la loi par le Parlement et sa validation par le Conseil constitutionnel et la crise qui ébranle de plus en plus ce régime, éclaboussé qu'il est par une cascade de scandales –, hier l'affaire Pérol et l'affaire Tapie, aujourd'hui l'affaire Karachi et l'affaire Bettencourt en attendant l'affaire Wildenstein.

Au demeurant, les deux principaux protagonistes de ce théâtre d'ombres, François Fillon et Jean-Louis Borloo, sont à la dimension de ce médiocre scénario. Qui oserait prétendre un seul instant qu'ils sont porteurs d'une sensibilité ou de priorités politiques?

 

 

Le parcours de François Fillon témoigne de ce qu'il est: séguiniste un jour, chiraquien le lendemain, sarkozyste le surlendemain, il a accepté sans broncher depuis 2007 toutes les humiliations distillées par l'Elysée – et il y en a eu! D'autres que lui auraient démissionné; lui a tout supporté, tout endossé, révélant une «souplesse d'échine» hors du commun.

Quant à Jean-Louis Borloo, c'est encore plus consternant.

 

Des cohortes de communicants auront beau s'escrimer à inventer des stratagèmes d'officines pour convaincre l'opinion que l'intéressé est porteur d'une sensibilité sociale, on devine par avance que leur entreprise sera vaine. L'article de Martine Orange (Les bonnes affaires de Borloo l'avocat) explique méticuleusement pourquoi: avocat d'affaires de Bernard Tapie dans les années 1980, le ministre est l'un de ces agents d'influence que le capitalisme parisien ne cesse de générer. Ce lien avec Bernard Tapie, qui dit beaucoup sur sa personnalité, Jean-Louis Borloo l'a toujours entretenu.

 

Dès 2007, sa qualité de ministre ne l'a pas dissuadé d'intervenir dans les coulisses du pouvoir en faveur de son client et ami. Il a ainsi très fortement pesé en faveur de la solution d'un arbitrage avec le résultat que l'on sait: Bernard Tapie a fini par empocher 220 millions d'euros. Et on voudrait nous faire croire que l'impétrant est l'ami des humbles et des pauvres! Rude exercice, autrement plus délicat qu'un nouveau brushing...

 

 

Encore faut-il que tout se passe comme prévu. Car il en va de la Sarkologie comme de la Papologie: il faut savoir interpréter la moindre fumerolle. Or, aux dernières nouvelles, tout semblait encore incertain. Certains obligés du Palais croyaient savoir que les chances de Jean-Louis Borloo s'étaient évanouies et celles de François Fillon, renforcées en proportion. Mais d'autres assuraient qu'il ne fallait pas écarter les chances d'un outsider, sans la moindre consistance politique et sans la moindre conviction durable, mais disposant, allez savoir pourquoi, des bonnes grâces du président, tel le ministre du budget, François Baroin, chiraquien en diable, devenu ultra du sarkozysme, ou Luc Chatel, dents blanches, haleine fraîche et voix de son maître par fonction.

 

 

Cette affligeante mise en scène n'est d'ailleurs pas la seule à agir comme un révélateur de ce que sont les ressorts du sarkozysme. Pour les cerner, on peut tout autant se tourner vers l'UMP et en observer le fonctionnement. Car il est évidemment hautement révélateur que les deux porte-parole du parti du président, ceux-là mêmes qui sont censés en permanence le représenter et défendre d'un média à l'autre la politique du gouvernement et celle de l'Elysée, soient les deux porte-flingues maison, Frédéric Lefebvre et Dominique Paillé. Foin des échanges d'idées et des débats de qualité. Vulgaires et violents, ils sont là, si l'on peut dire, pour «tuer» le débat public. Un point c'est tout.

 

 

A l'UMP, et auparavant au RPR, violence et vulgarité ont toujours existé. Mais leur expression était l'apanage des obscurs. Or, le tandem Lefebvre-Paillé jouent les premiers rôles. Le mal est profond. Il s'agit d'une forme de nécrose avancée qui ronge le parti sarkozyste, et par contagion, puisque qu'il monopolise quasiment tous les pouvoirs, affaiblit chaque jour davantage notre démocratie. Après le temps des débatteurs, voici venu, sous Sarkozy, celui des aboyeurs et des cogneurs...

 

 

Dérisoire et pathétique, ainsi s'annonce le remaniement en marche. Certains à droite s'en inquiètent. C'est le cas des milieux d'affaires, qui n'ont guère l'habitude de faire entendre publiquement leurs humeurs mais que la crise du sarkozysme affole et exaspère: jusqu'aux plus proches soutiens de Nicolas Sarkozy, ceux qui ont été au Fouquet's, comme son vieil ami Martin Bouygues, ou ceux qui ont écrit son programme économique, comme le patron d'Axa, Henri de Castries.

 

 

Autre indice, la sortie tonitruante de Dominique de Villepin, dimanche 7 novembre, au micro d'Europe 1: «Je dis que Nicolas Sarkozy est aujourd'hui un des problèmes de la France (...) et qu'il est temps que la parenthèse politique que nous vivons depuis 2007 soit refermée.» Et sa récidive, mardi 9 novembre, sur France Info: «Nicolas Sarkozy n'est pas mon problème, il est un des problèmes de la France, ce qui veut dire que nous ne sommes plus dans le temps de l'anti-sarkozysme, nous sommes au-delà du sarkozysme.»

 

 

On peut y lire, bien sûr, l'emportement d'un homme politique, rongé de colère, dont le chef de l'Etat est le principal rival. Il y a pourtant plus que cela. Oublions les jalousies et les guerres intestines à l'UMP. Oublions, si possible, le bonapartisme fringant sur le plan international et passablement cafouilleux sur le plan intérieur que Dominique de Villepin incarne. Oublions, un instant, le post-bonapartisme radicalement sénile et dangereux dont Nicolas Sarkozy est le lointain descendant, ne retenant pour l'essentiel de cette famille politique que l'affairisme et l'autoritarisme.

 

 

Passons sur tout cela et allons à l'essentiel: en la circonstance, qu'on l'apprécie ou qu'on le craigne, Dominique de Villepin parle d'or et résume le sentiment d'urgence qui, pour des raisons diverses et parfois contradictoires, traverse le pays de gauche à droite. «Nicolas Sarkozy est aujourd'hui un des problèmes de la France.» C'est effectivement ce qui transparaît de la crise sociale aussi bien que des scandales d'Etat dans lesquels cette présidence est embourbée; c'est ce que les grèves et les manifestations, par vagues successives, ont exprimé ces dernières semaines.

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Publié dans Politique

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