Sondages: le ministère de la défense paye des questions sur l'UMP

Publié le par DA Estérel 83

Mediapart

 

 

L'affaire des sondages de l'Elysée n'a-t-elle pas échaudé l'exécutif? D'après les informations recueillies par Mediapart, le ministère de la défense a dérapé, début avril, à l'occasion d'une étude confidentielle commandée à OpinionWay, au lendemain de la prestation de Gérard Longuet au Grand Jury RTL-LCI-Le Figaro du 3 avril.

 

 

 

 

 

 

 

 

Il s'agissait de mesurer l'efficacité des éléments de langage utilisés par Gérard Longuet sur les dossiers libyens ou ivoiriens, au fil des cinquante minutes d'émission. Dans leur jargon, les instituts appellent ça un «post-test», en l'occurrence administré par internet. La réponse, qui se veut scientifique, a été facturée par OpinionWay 10.800 euros à la Dicod, le service communication du ministère.

Le hic? Des questions d'ordre strictement politique, portant sur les batailles internes à l'UMP et n'intéressant en rien la défense, ont été glissées dans l'enquête. «Il y a eu un petit bug», doit bien admettre la Dicod, interpellée par Mediapart. Un euphémisme.

Outre des questions sur la performance de Gérard Longuet «en tant que ministre de la défense», sa capacité de persuasion sur «la livraison d'armes aux insurgés en Libye» ou «la sécurité des ressortissants français en Côte d'Ivoire», OpinionWay a aussi demandé à ses internautes s'ils avaient trouvé convaincants les propos tenus par le ministre sur «la progression du FN», sur «le conflit entre François Fillon et Jean-François Copé», ou encore sur «le rôle du premier ministre et du secrétaire général de l'UMP». Trois questions qui n'auraient jamais dû se trouver là.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En théorie, «la frontière est très nette», explique la Dicod, gênée aux entournures: le ministère débourse de l'argent pour «tester la pertinence des argumentaires institutionnels» qu'il a élaborés, «voir s'ils sont compris ou non», jamais pour aborder «le débat dans un parti politique X». Et d'ajouter : «normalement, il n'y a pas d'ambiguïté, c'est une question de bon sens». La Dicod a ainsi le droit de recourir à OpinionWay pour savoir si«les références historiques employées par Gérard Longuet» durant l'émission (Valmy et le général Lyautey) sont accessibles au grand public – même si l'intérêt d'une question pareille reste à démontrer. Mais le ministère ne peut aider un ténor de l'UMP à jauger la pertinence de son positionnement vis-à-vis du FN. C'est abuser de l'argent des contribuables.

Déjà en pleine affaire des sondages de l'Elysée, le PS avait reproché à Nicolas Sarkozy d'avoir puisé dans le budget de la présidence pour des études servant exclusivement l'UMP. En octobre 2008, par exemple, l'Elysée avait acheté un sondage sur «le climat politique en Ile-de-France», pile à l'époque où l'UMP cherchait à départager Roger Karoutchi et Valérie Pécresse pour l'attribution de sa tête de liste aux régionales.

 

Budget annuel de la Dicod en études: 450.000 euros

Voilà l'explication servie, cette fois, à Mediapart: au cabinet de Gérard Longuet, le conseiller «sondages» se dédouane en renvoyant la faute sur OpinionWay. «Ils ont fait l'erreur de mettre des items (politiques), croyant bien faire», assure Jérôme Marcadé. A l'autre bout de la chaîne, on livre une version identique: «C'est moi qui ai mis ces items dans le questionnaire», déclare Bruno Jeanbart, directeur général adjoint d'OpinionWay.

Le ministère aurait validé l'essentiel du sondage en amont, mais laissé OpinionWay le compléter après l'émission. Les journalistes ayant interrogé Gérard Longuet sur le conflit Copé-Fillon et le FN, Bruno Jeanbart aurait pris l'initiative d'intégrer ces thèmes politiciens à son enquête, balancée dès le dimanche soir sur Internet. Une erreur de débutant, pour un sondeur pourtant rodé aux règles du jeu ministérielles... Dès le lundi, la Dicod aurait sommé OpinionWay de supprimer ce qui «ne rentrait pas dans le périmètre»«On a retiré ces items», jure Bruno Jeanbart à Mediapart.

 

Pourtant, l'ensemble des questionnaires, envoyés dès le dimanche soir dans les boîtes mail du panel OpinionWay, n'a pu être épuré. Bruno Jeanbart doit bien l'admettre, mais réplique: «On n'a pas exploité les réponses.» Au cabinet du ministre, Jérôme Marcadé promet en chœur: «Je n'ai pas les résultats sur ces items, je n'en ai pas vu la couleur.» Son analyse finale du sondage, remise ces jours-ci au ministre, n'y ferait aucunement référence. Un simple «bug» !

Ce n'est pourtant pas comme si la défense manquait d'expérience: le budget «Etudes» (dont certaines internes à l'armée) de la Dicod  s'est élevé à 450.000 euros en 2010, d'après les chiffres livrés à Mediapart. Est-ce énorme, par rapport à d'autres ministères? Impossible à dire: «Le montant global des dépenses engagées au titre (des études) par l'ensemble des ministères n'est pas connu», se plaignait la Cour des comptes en 2010 (dans un référé publié par Mediapart qui montrait comment l'Elysée pioche dans le budget Sondages de Matignon pour dissimuler l'ampleur de ses propres dépenses).

 

Cela sert-il à quelque chose? On peut au minimum s'interroger sur le caractère «scientifique» de ces sondages confidentiels, cher payés par les pouvoirs publics. L'internaute est notamment rétribué à coups de «Maximiles», qui lui permettent, une fois cumulés, de décrocher des cadeaux. Mais quelle valeur accorder aux réponses ainsi récoltées?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par ailleurs, l'institut demande aux sondés s'ils ont regardé le Grand Jury, mais l'internaute peut craindre, s'il répond «Non», de voir des «Maximiles» lui échapper. Autre étrangeté: au fil des questions, aucune case n'est laissée aux «sans opinion», «forçant» ainsi les réponses.

 

Surtout, Bruno Jeanbart refuse, au nom de la confidentialité, de communiquer le nombre d'internautes qui ont répondu au questionnaire acheté par la défense. «Les ministères ne font pas des études sur 10.000 personnes...», se contente-t-il de glisser. De fait, interrogé sur ce point, Jérôme Marcadé, au cabinet de Gérard Longuet, pense qu'il s'agit d'un «panel de 500 personnes», comme «c'est l'usage». 500 personnes qui ont répondu, ou qui ont vu l'émission? Cette masse suffit-elle? Cet échantillon peut-il être représentatif? Bruno Jeanbart assure que oui.

Un dernier détail: que faut-il penser de la question suivante: «Un membre de votre famille est-il militaire, ou travaille-t-il pour la défense nationale?», demande OpinionWay à son panel. Sur 500 et quelques sondés, combien sont susceptibles de répondre oui? Peut-on en tirer quelque conclusion que ce soit sur l'opinion des familles de militaires? «Là, (l'échantillon) n'est pas forcément suffisamment représentatif, juge le conseiller «Sondages» du ministre. C'est difficile d'extrapoler.» Il n'utilisera donc pas ces données. Mais dans ce cas, pourquoi acheter des questions pareilles? 

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Publié dans Gouvernement

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