Ségolène Royal de retour au premier plan, mais en embuscade

Publié le par DA Estérel 83

Mediapart-copie-117 Septembre 2010 Par 

Il y a un an tout juste, sa fête de la fraternité à Montpellier avait des airs de début de traversée du désert (lire notre reportage d'alors), où l'on appelait «à dépasser le PS». Douze mois plus tard, voici que Ségolène Royal est revenue dans le jeu socialiste. Entre-temps, la présidente de Poitou-Charentes s'est concentrée sur sa réélection à la tête de son laboratoire régional (lire notre série d'enquêtes), obtenue avec le deuxième meilleur score des sortants du PS. La troisième édition de la «fête frat'», ce samedi à Arcueil (Val-de-Marne), devrait offrir un tout autre spectacle à l'opinion. Fini le temps de la construction solitaire d'une légitimité «à côté» du parti. Royal a désormais les deux pieds dans le PS, à maintenant huit mois de l'inscription des candidatures à la primaire présidentielle socialiste (dont le vote aura lieu en novembre 2011).

 

«Son retour dans le giron du parti, entamé en mai dernier avec la proposition de dispositif gagnant”, est le produit de plusieurs mois de réflexion. Et aussi une leçon tirée de ce qui lui a manqué en 2007, où elle a eu l'appareil du PS contre elle, rendant difficilement gagnable la présidentielle», estime son porte-parole, le député de Mayenne, Guillaume Garot. Une autre de ses proches, la maire du IVe arrondissement parisien Dominique Bertinotti, y voit «le signe d'une grande responsabilité politique, car elle a été capable de dépasser ce qui a embourbé le PS. Elle montre que l'unité retrouvée du PS dépend d'elle, et qu'elle est en capacité d'obliger tout le monde à cette unité». Pour sa plume et conseillère Sophie Bouchet-Petersen, «Ségo devait digérer certains trucs dans sa tête, laisser du temps au temps. Désormais, tout est clair pour elle. Elle est affûtée et sait très bien où elle va.»

 

Ainsi, après s'être dite prête à s'effacer derrière Aubry ou Strauss-Kahn, après avoir vanté l'unité à La Rochelle, Ségolène Royal prend le petit-déjeuner avec l'un de ses plus grands contempteurs dans le passé, Laurent Fabius, puis représente le PS à la télévision, lors de l'émission d'Arlette Chabot sur la réforme des retraites, après le refus de la première secrétaire d'y participer (France 2 l'a ensuite appelée, sans recommandation spécifique d'Aubry). Un moment de télé, préparé avec l'état-major du parti, où Royal a définitivement fait siennes les propositions du parti, avec Benoît Hamon et Harlem Désir acquiesçant en arrière-plan. Pour Bertinotti, «on a alors vu la force de Ségolène et ce qu'elle peut apporter au PS. Elle a imprimé une position beaucoup plus lisible, quand il y avait avant des silences ou une certaine absence de clarté. Elle, elle a tracé une ligne forte et audible».  

 

Du côté de la rue de Solférino, on laisse accréditer l'idée de la lune de miel et du «gentlewomen's agreement». Mais un conseiller du cabinet d'Aubry parle«plutôt d'un intérêt commun que d'un grand amour: on a intérêt à accompagner le changement de stratégie de Ségolène, et elle a bien compris que plus elle tapait sur nous plus elle baissait dans l'opinion». Pour lui, «il faut comprendre qu'en tout état de cause, Martine sera comptable de la situation du parti. Elle n'est pas comme Hollande qui profitait de son poste pour développer ses réseaux. La réconciliation et l'unité générale améliorent la légitimité de l'appareil et annihile la cacophonie, ce qui rend Martine naturellement audible».

 

Dans l'entourage de Royal, on affirme qu'il «serait suicidaire de jouer au con: rien ne doit nous diviser, rien ne doit nous affaiblir. Et Martine Aubry a eu l'intelligence de répondre favorablement». Dans la bouche du conseiller de la première secrétaire, cela donne: «On a beaucoup plus à perdre en laissant Royal de côté, qu'en lui donnant toute sa place dans le dispositif. Comme avec Valls (en charge d'un forum sur la VIe République) ou Rebsamen (sur la sécurité). C'est assez mitterrandien, en fait.»

Mais si l'on voulait pousser le paradoxe, si la jospiniste Aubry fait du Mitterrand, Royal la mitterrandienne ne pourrait-elle pas faire du Jospin, en émergeant de façon inattendue après s'être mise en réserve du parti quelque temps, comme l'ancien premier ministre le fit en 1995?

Dans les courses de voitures, on appelle cela «faire l'aspiration». Se placer derrière celui qui fait la course en tête pour, en cas de défaillance, pouvoir profiter de l'élan collectif afin de jaillir en tête à la sortie du virage.

 

Pour Ségolène Royal, il s'agit alors d'enchaîner «les bonnes séquences», ainsi qu'aime à les décrire son entourage. Reconnaître la légitimité de Martine Aubry comme chef des socialistes, participer à l'unité souhaitée par tous, mais continuer à faire entendre sa petite musique dans le peloton de tête. Tout en compliquant davantage l'éventuel retour d'un Dominique Strauss-Kahn en cas de retrait de la course par Aubry. Déjà battu par elle lors de la primaire de 2006, la candidature du directeur du FMI pourrait ouvrir un boulevard à une Royal empruntant de plus en plus les thèses de la gauche du parti.

 

Car, au contraire d'autres ténors socialistes, Royal cogne. Sur l'affaire Woerth et le «système sarkozyste corrompu», sur la sécurité, sur les retraites.«Ségolène tape, car elle reste elle-même, justifie Bouchet-Petersen. Elle n'est pas gaucho, mais elle est radicale. Et elle est celle qui est la mieux entendue par le peuple de France, sans faire “techno-bouche-en-cul-de-poule”. C'est en phase avec l'humeur du moment, où il faut être combatif et rassembleur. Dans cette période, ce qui compte, c'est d'être la meilleure possible, en participant au combat collectif contre l'ennemi principal: Sarkozy.» 

 

 

Pour le porte-parole Guillaume Garot, «si Royal est percutante, c'est aussi parce que son retour dans le parti est d'autant plus légitime que le PS porte en ce moment des idées directement issues du pacte présidentiel de 2007. Sur la sécurité, les polémiques d'antan font aujourd'hui consensus. La croissance verte a irrigué le projet de la convention sur le nouveau modèle économique. La rénovation, primaires et non-cumul, étaient des engagements forts du dernier congrès…». Dominique Bertinotti enchérit:«Dans un tel contexte, l'unité et l'action du parti sont nécessaires, mais le contact avec la population et la relation directe avec les Français est un plus. La fête de la fraternité permet de montrer cette incarnation. Ce n'est pas parce qu'elle est à nouveau dans un vrai dialogue dans le parti, qu'elle va abandonner sa capacité d'aiguillon.»

 

 

Ainsi, l'organisation du samedi jouera sur deux tableaux, une pincée de mise en scène personnelle dans un fond de sauce collectif. Pas de «one-woman-show» comme au Zénith de Paris en 2008, ou de repli sur la base comme à Montpellier en 2009. Cette fois-ci à Arceuil, les invitations ont brassé large. Manuel Valls, Arnaud Montebourg, Claude Bartolone, Olivier Ferrand sont annoncés. En «guest-star» de dernière minute, Jean-Luc Mélenchon, refoulé des universités de rentrée du courant de Benoît Hamon, a même été invité à débattre du référendum des retraites, une proposition qu'il est pour l'heure seul à faire (avec… Ségolène Royal), en compagnie de Denis Sieffert, directeur de l'hebdomadaire Politis.

 

Jean-Pierre Mignard, l'ancien président de Désirs d'avenir (et avocat de Mediapart), qui avait pris ses distances il y a un an, sera aussi de la partie.«J'y vais avec plaisir, car on ne s'est pas vus depuis longtemps», s'exclame-t-il, avant de nuancer: «Je vais partout là où on m'invite, comme j'ai adhéré à la Convention pour la VIe République d'Arnaud Montebourg, comme je participe aux débats organisés par le club de François Hollande.» D'après l'ancien lieutenant de Ségolène Royal, «son positionnement radical peut être utile, notamment par rapport au reste de la gauche. Elle sera de toute façon une des personnalités de la campagne présidentielle, et elle est aujourd'hui dans le quadrige de tête des prétendants à la candidature, avec Strauss-Kahn, Aubry et Hollande. Si le risque de transformer la primaire en congrès est écarté, elle y aurait toute sa place…»

 

«Nous ne sommes pas dans un schéma de candidature pour l'instant, évacue d'emblée Guillaume Garot, il s'agit juste pour Ségolène de prendre sa part à la reconstruction de la crédibilité générale du parti. Nous respectons le calendrier adopté (le dépôt des candidatures est prévu pour juin), et on verra bien alors quelles sont les envies et les déterminations.» Mais il note dans la foulée qu'«une chose est sûre, et le sera toujours: elle est la seule à avoir l'acquis d'une campagne présidentielle, de sa rudesse et de ses exigences».  

 

Pour le politologue Rémi Lefebvre, spécialiste du PS et auteur de La Société des socialistes avec Frédéric Sawicki en 2005 (éditions Raison d'agir), Ségolène Royal demeure toutefois «prise dans une contradiction: la stratégie de contournement du parti ne fonctionne que quand le parti va mal. En jouant l'unité, elle concède qu'il va bien, mais cette unité profite à Aubry. Royal se distinguait en transgressant, mais cela va devenir compliqué dans les prochains mois. Son sort est lié à celui de Martine Aubry». Selon lui,«elle ne représente plus la nouveauté comme en 2006. Elle est même perçue par certains comme la femme de la défaite contre Sarkozy. Mais il lui reste une cartouche dans l'optique de la primaire: son ancrage dans les quartiers populaires et dans les banlieues, où elle est la seule à avoir un discours qui porte».

 

Autre avantage indéniable, dans un PS où les courants ont explosé et où les écuries présidentielles pâtissent de l'indécision volontaire organisée au sommet du parti (lire notre analyse), le maintien de la structure Désirs d'avenir. Même en stand-by et désormais fortement décentralisée, l'association de soutien à Ségolène Royal revendique encore aujourd'hui autour de 7.000 adhérents (après être montée à plus de 10.000). Une petite machine de guerre électorale, composée d'adhérents «à la fidélité fascinante, sans qu'aucune rétribution militante leur soit promise», selon les termes de Sophie Bouchet-Petersen, pour qui le fait de disposer d'ores et déjà d'une telle «interface entre l'appareil et la société» pourrait bien correspondre à la logique de primaires ouvertes à tous les sympathisants de gauche, où la campagne déborderait les sections du PS.

 

Si Royal n'affiche plus ses ambitions, elle n'est pas si impréparée et désintéressée qu'elle veut le faire croire.

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Publié dans S.ROYAL

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